Peter Sloterdijk est un philosophe et essayiste allemand. De 1968 à 1974, Sloterdijk poursuit des études de philosophie, d'histoire et de littérature allemande à l'Université de Munich. En 1975 il soutient une thèse sur la philosophie et l'histoire de l'autobiographie à l'université de Hambourg. Par la suite, Sloterdijk entreprend, avec succès, une carrière d'écrivain à quoi s'ajoutent, à partir de 1992, des enseignements aux universités de Vienne et Karlsruhe. Professeur de philosophie et d'esthétique à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe, il est également recteur (Rektor) du même établissement depuis 2001. Son premier essai philosophique Critique de la raison cynique (Kritik der zynischen Vernunft), publié en 1983 bat le record de vente pour un livre de philosophie écrit en allemand et sera traduit en trente-deux langues. À partir de 1998, Sloterdijk commence sa trilogie Sphères qui fait de lui un personnage reconnu dans le monde des lettres germaniques. À cela s'ajoutent des capacités pédagogiques et une clarté de propos qui lui permettent d'animer, à partir de 2002, en la collaboration avec Rüdiger Safranski, l'émission télévisuelle philosophico-littéraire Glashaus : Philosophische Quartett (le « Quatuor philosophique ») sur la chaîne ZDF. En septembre 1999, Sloterdijk publie une conférence intitulée « Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la Lettre sur l'Humanisme de Heidegger » dans l'hebdomadaire Die Zeit qui donne lieu à un scandale très médiatisé. Le philosophe y propose une réflexion sur l'humanisme, la génétique et les problèmes posés par ce qu'il nomme la « domestication de l'être humain ». L'emploi du mot « Selektion » (très chargé de connotations en Allemagne depuis le nazisme) dans son texte lui vaut d'être sévèrement critiqué. (source : wikipedia)
Ni le soleil ni la mort. Jeu de piste sous la forme de dialogues avec Hans-Jürgen Heinrichs (Die Sonne und der Tod. Dialogische Untersuchungen) est un ouvrage du philosophe allemand Peter Sloterdijk publié en 2001 chez Suhrkamp Verlag. Il s'agit d'une série d'entretiens avec l'anthropologue et essayiste Hans-Jürgen Heinrichs. L'ouvrage est traduit en français par Olivier Mannoni et paraît chez Pauvert en 2003. Ce livre renoue avec la forme de l'Essai d'intoxication volontaire (Calmann-Lévy, 1999), également sous forme d'entretiens (avec Carlos Oliveira). Le titre fait écho à une sentence attribuée à Héraclite (philosophe présocratique): « Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face ». On la retrouve également parmi les Maximes de La Rochefoucauld : "Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement." (maxime 26).
Table des matières : I. Pour une philosophie de la sur-réaction - II. Ni le soleil ni la mort : Le discours sur le Parc humain et ses contemporains - III. Sur la poétique générale de l'espace : A propos de Sphères I - IV. Je prophétise un autre passé à la philosophie : A propos de Sphères II - V. Le travail sur la résistance - VI. Anthropologie amphibie et pensée informelle - Bibliographie - Index des noms
Quatrième de couverture :
"Dans cet ouvrage, où Peter Sloterdijk répond aux questions de Hans-Jürgen Heinrichs, l'auteur de Bulles explicite le sens de sa quête philosophique et fournit une introduction des plus accessibles à son oeuvre ; il souligne ainsi la double dimension qui la caractérise : d'une part, engager une réflexion philosophique fondamentale qui s'écarte d'un rationalisme trop étroit sans pour autant s'engager dans un renoncement à la manière de Heidegger.
D'autre part, cerner au plus près les enjeux des évolutions les plus contemporaines du monde : les mutations de la technique et l'émergence des biotechnologies ; le rôle croissant des médias et des technologies de l'information et de la communication ; la nouvelle dimension du politique à l'heure de la mondialisation. Enfin, il situe son oeuvre par rapport à la tradition philosophique, mais aussi par rapport aux penseurs contemporains, en particulier les Français, Lacan, Derrida, Deleuze, envers lesquels il tient à marquer une dette qui n'exclut pas une lecture très libre."
"Dans Ni le soleil ni la mort, jeu de piste sous formes de dialogues, Peter Sloterdijk renoue avec le style nerveux et la simplicité d'expression qui avaient fait le succès d'Essai d'intoxication volontaire (Calmann-Levy, 1999). Il poursuit le fil d'Ariane qui traverse l'ensemble de son oeuvre, dévoile les motivations existentielles et métaphysiques de ses explorations et les grands thèmes de ses livres, notamment de sa trilogie Sphères. Pour l'auteur, il est temps de passer d'une philosophie rationnelle et vitrifiée à une pensée en mouvement, imprégnée de l'anthropologie de la poésie et de l'art, de la relation créatrice entre l'âme humaine et l'univers. Une philosophie des sphères donc, qui permet d'intégrer la technique à notre propre évolution, de la maîtriser et de la rendre compatible avec notre environnement naturel et social. Ni le soleil ni la mort nous fait partager une énergie spéculative qui évalue toutes les dimensions de l'existence en rapport avec les mutations du monde.
Peter Sloterdijk s'est fait remarquer en France, depuis plusieurs années, pour sa réflexion audacieuse et inédite (Critique de la pensée cynique, Christian Bourgois, Règles pour le parc humain, Si l'Europe s'éveille, Mille et une nuits, Bulles, premier tome de la trilogie Sphères, Pauvert). Ses essais, parfois polémiques, toujours profonds et déconcertants, séduisent des lecteurs de plus en plus nombreux." (source : Pauvert)
Critique :
« (...) la plus ambitieuse et la plus originale description phénoménologique de l'être-au-monde jamais tentée depuis Etre et Temps ». (Aude Lancelin, Le Nouvel Observateur, A propos de Sphères I)
Mon avis sur le livre (+ notes de lecture) :
Une introduction passionnante et tout à fait abordable à la pensée stimulante d'un "braconnier érudit", devenu en quelques années l'une des grandes figures de la pensée contemporaine.
Les leçons d'un scandale
Le dialogue entre Peter Sloterdijk et Hans-Jürgen Heinrichs éclaire notamment les dessous du scandale de 1999 (scandale d'une ampleur incompréhensible vue de ce côté-ci du Rhin) autour du Discours sur le Parc humain et de l'accusation "d'eugénisme" portée à l'encontre de Sloterdijk, critique l'influence ambiguë de J. Habermas sur la philosophie et la société allemande d'après guerre et s'attaque au pouvoir de nuisance des médias comme programmation de crises thématiques dominées par le mimétisme contagieux, à la lumière de la sociologie de Gabriel Tarde, de l'anthropologie de René Girard et des jeux du cirque de l'antiquité romaine : "Il faudra constamment se poser la question à l'avenir : est-ce que je contribue à un débat, ou est-ce que je cours au milieu d'une meute de chiens de chasse ? Ou bien est-ce la même chose ?" (p.100)... "Il me semble que dans le débobinage médiatique de l'affaire, on a pu apprendre quelque chose de décisif sur la production d'attention dans la culture de masse et, au-delà, sur la fabrication médiatique de la société moderne." (p.137).
Peter Sloterdijk donne l'exemple de son propre cas dans l'affaire du "parc humain" et celui de l'affaire Monika Lewinski. Bill Clinton a dû, selon lui, sa survie politique au fait qu'il a été un bon gladiateur dans l'arène médiatique.
La critique de l'humanocentrisme
Montrant au passage qu'en dépit de la prédiction de Michel Foucault à la fin de Les Mots et les Choses, la question de l'homme est plus que jamais d'actualité : "L'homme est un animal qui sur-réagit", Sloterdijk propose une relecture de la Lettre sur l'Humanisme de Martin Heidegger dont il rappelle, qu'on le veuille ou non, la pertinence et les enjeux (la question centrale de la technique) refusant de réduire Heidegger aussi bien aux caricatures qui en ont été faites qu'au statut d'oracle intouchable.
Le titre "Le soleil ni la mort" fait allusion à un fragment d'Héraclite repris par La Rochefoucauld dans ses Maximes (il renvoie aux deux "impensables" du XXème siècle : la bombe atomique et les camps d'extermination) et rappelle le sens de la pensée philosophique (Pourquoi se fatiguer à penser ?) à partir d'une remarque d'Hanna Arendt : "penser est dangereux, mais il est encore plus dangereux de ne pas penser" : il faut avoir le courage de penser ce que les penseurs qui nous ont précédés n'ont pas pensé, soit en raison du contexte historique dans lequel ils se trouvaient, soit qu'ils se soient détournés de l' "impensable". Sloterdijk donne l'exemple de Heidegger qui n'a pas détourné son regard de l'éclair atomique : "Les deux champignons atomiques ont poussé depuis le noyau de l'humanocentrisme", mais a refusé de voir les camps d'extermination.
La bioéthique après Dolly
L'ouvrage comporte des remarques passionnantes concernant la sélection par l'homme des espèces végétales et animales dans les sociétés préindustrielles sédentaires et nomades et prend part au débat sur les manipulations génétiques, la filiation, "l'après Dolly" ("comment penser un horizon psycho-sociologique où une fille pourrait être aussi la soeur jumelle de sa mère ?") et "l'homme augmenté". Sloterdijk met le débat en perspective en montrant qu'il puise son origine dans des conceptions divergentes de la création : celle de la théologie officielle et celles de la Gnose et de la Kabbale (La création divine est parfaite et on n'a pas le droit d'y toucher/la création divine est imparfaite et on a le droit de la corriger). Ce n'est pas tout à fait un hasard pour Sloterdijk si l'animal sur lequel la technique du clonage a été expérimentée est un symbole chrétien, une brebis ("l'agnus dei").
Les bulles, les sphères, l'intime
Le chapitre III aborde le thème de la "poétique de l'espace" à travers "l'archéologie de l'intime" et les trois concepts fondamentaux de Sphères I : les bulles (Blasen), les sphères (Kugeln en allemand, sphaira en grec, boules en français) et l'intime : "Le culte de l'individu a établi des relations et des alliances bizarres avec l'aliénation, l'anonymat et la technologie."... "Ce qui m'importe, c'est de contribuer à dissoudre (à travers l'idée de "bulles") les héritages écrasants de la métaphysique de la substance et de la chose isolée, qui sont toujours fermement ancrés dans l'esprit des gens : des représentations qui, depuis 2500 ans, aveuglent les Européens avec un mirage grammatical sur ce que l'on appelle le noyau dur du réel. (p.161)
Peter Sloterdijk s'explique sur le lien entre les étapes de sa pensée et sa biographie, depuis La Critique de la raison cynique (1983) jusqu'à Sphères, en passant par La mobilisation infinie et L'essai d'intoxication volontaire (1996) et s'attache à préciser ce dont traite Sphères : "ce qui se considère comme individu n'est le plus souvent, regardé au grand jour, que le reste rétif d'une structure de couple échoué ou excavée. C'est cela dont traite ce livre monstrueux. (p.169)
"Je prophétise un autre avenir à la philosophie" :
Dans cette formule paradoxale (prophétiser le passé), Peter Sloterdijk affirme, en "thérapeute de la culture", à la manière de Nietzsche ou de Husserl (conférences de Vienne et de Prague), la nécessité de relire l'histoire de la philosophie à la lumière d'une autre pensée que la philosophie des Lumières, notamment de la Critique de la Raison Pure de Kant, tout en conservant les gains des Lumières. Cette relecture sans préjugés, non déconstructiviste, de l'héritage "sous bénéfice d'inventaire", devrait permettre, selon lui, de sortir du nihilisme scientiste, productiviste et technocratique et de libérer une autre forme de pensée pour l'avenir.
Brocanteur de génie à l'érudition impressionnante, Sloterdijk a déniché dans les grimoires, les mosaïques (notamment celle des sept sages de Torre Annunziata), les musées et les greniers, les cabinets de curiosité... la vieille idée de "sphère" qui est bien plus qu'une idée, mais qui est aussi une représentation sous la forme d'un objet concret : "Aucune représentation de l'histoire des idées n'a jamais exprimé de manière adéquate dans quelle mesure les Européens, pendant le dernier demi-millénaire, ont été des sphéromanes. Pour eux, penser et interpréter le globe étaient pratiquement des synonymes. Leibniz considérait encore que le sens de la logique était de formuler des lois de la pensée "telles qu'elles s'appliquaient dans tous les globes célestes".
En rappelant ces faits, je pratique une sorte de science prophétique des choses oubliées. Je prophétise un autre passé à la philosophie en affirmant que l'on commence à discerner une l'histoire des idées plus adéquate que les histoires que nous avons pu lire jusqu'ici. Leur caractéristique, d'une manière générale, est le fait qu'elles sont rédigées dans une perspective post-kantienne ou post-hégélienne - depuis un état d'oubli absolu de ce qui a constitué la pensée mondiale des Européens dans sa période métaphysiquement intensive.
On a tout simplement éliminé ce dont il était question dans les projets classiquement métaphysiques d'image du monde : la corrélation de la forme et de l'immunité. Je montre que derrière le spectre de ce que l'on appelle l'ultime explication, on trouve le souci de la dernière immunisation - c'est seulement lorsqu'on sait cela qu'on peut prendre position de manière responsable sur l'échec de la métaphysique classique, sans sarcasme ni présomption." (op. cit. p. 244-45)
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