"Je m'excuse de dire ici en peu de mots ce qui ferait la matière d'un livre, mais qu'importe ! Ceux qui lisent ces lignes avec indifférence s'endormiraient sur le livre. Je n'ai jamais parlé pour les gens qui, sous prétexte de comprendre, exigent de moi que je les rassure, que je les rende rassurés à leurs habitudes de penser et de sentir, à leurs pantoufles. A ceux qui veulent courir le risque de penser par eux-mêmes, je n'ai pas de consigne à donner, j'essaie de leur ouvrir un chemin.
Je ne suis pas un philosophe, un penseur, un professeur. Je suis un homme comme vous, comme n'importe lequel d'entre vous, mais je sens ce que vous ne sentez pas, ce que vous subissez sans le sentir, - l'immense pression exercée à chaque heure, jour et nuit, sur nous tous, par le conformisme universel, anonyme, disposant de ressources inépuisables, de méthodes ingénieuses et implacables pour la déformation des esprits. Ces ressources, ces méthodes sont entre les mains d'un petit nombre d'hommes d'argent sans scrupule, beaucoup plus puissants que les gouvernements, et dont la bonne volonté stupide serait plus à craindre que la malice. Sous leurs coups répétés, je vois s'effondrer l'une après l'autre des traditions spirituelles mille fois plus précieuses et vénérables encore que la précieuse et vénérable abbaye du Mont-Cassin.
Je ne suis ni professeur, ni philosophe, mais si je l'étais, je ne croirais pas qu'il suffise d'opposer quelques définitions irréprochables à des milliers de slogans manœuvrant bien en ordre et chargeant ensemble comme des tanks. On se moque toujours des gens qui se paient de mots. Il existe aussi des gens qui se paient d'idées. Qu'importe l'idée inscrite sur un papier froid, ou dans un cerveau presque aussi froid que le papier ! Il faut qu'une idée s'incarne dans nos cœurs, qu'elle y prenne le mouvement et la chaleur de la vie. C'est un point de vue qui devrait être familier à tous les chrétiens, si la plupart n'avaient depuis longtemps préféré la Lettre à l'Esprit - le Verbe de Dieu s'est fait chair. Lorsque l'idée de liberté ne sera plus que dans les livres, elle sera morte.
Ô vous qui me lisez, commencez par le commencement, commencez par ne pas désespérer de la Liberté ! L'énorme mécanisme de la société moderne en impose à vos imaginations, à vos nerfs, comme si son développement inexorable devait tôt ou tard vous contraindre à livrer ce que vous ne lui donnerez pas de plein gré. Le danger n'est pas dans les machines, sinon nous devrions faire ce rêve absurde de les détruire par la force, à la manière des iconoclastes qui, en brisant les images, se flattaient d'anéantir aussi les croyances. le danger n'est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d'hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. Le danger n'est pas que les machines fassent de vous des esclaves, mais qu'on restreigne indéfiniment votre liberté au nom des Machines, de l'entretien, du fonctionnement de l'universelle Machinerie. Le danger n'est pas que vous finissiez par adorer les Machines, mais que vous suiviez aveuglément la Collectivité - dictateur, Etat ou parti - qui possède les Machines, dispose des Machines, vous donne ou vous refuse la production des Machines. Non, le danger n'est pas dans les Machines, car il n'y a d'autre danger pour l'homme que l'homme même. Le danger est dans l'homme que cette civilisation s'efforce en ce moment de former.
L'individu dispose d'un petit nombre de moyens, chaque jour réduit, de résister à la pression de la masse, comme un sous-marin en plongée, à celle de l'eau. Tous les régimes, au cours de l'Histoire, ont tenté de former un type d'homme accordé à leur système, et présentant par conséquent la plus grande uniformité possible. Il est inutile de dire une fois de plus que la civilisation moderne dispose, pour atteindre ce but, de moyens énormes, incroyables, incomparables. Elle est parfaitement en mesure d'amener peu à peu le citoyen à troquer ses libertés supérieures contre la simple garantie des libertés inférieures, le droit à la liberté de penser - devenu inutile puisqu'il paraître ridicule de ne pas penser comme tout le monde - contre le droit à la radio ou au cinéma quotidien.
Je m'excuse de donner à une pensée absolument juste cet accent d'ironie, cette pointe d'humour. Il est évidemment difficile de se représenter un citoyen des démocraties venant échanger, au guichet de l'Etat, sa liberté de penser contre un Frigidaire. Les choses ne se passeront pas exactement ainsi, bien entendu. Mais nous savons la tyrannie que l'habitude exerce sur presque tous les hommes. Nous voyons aujourd'hui la spéculation exploiter avec une espèce de rage croissante les habitudes de l'homme. elle en crée sans cesse de nouvelles - en même temps que les joujoux mécaniques (et électroniques) que ses ingénieurs lui fournissent, et qu'elle jette inlassablement sur le marché. La plupart de ces besoins, constamment provoqués, entretenus, excités par cette forme abjecte de la Propagande qui s'appelle la Publicité, tournent à la manie, au vice.
La satisfaction quotidienne de ces vices portera toujours le nom modeste de confort, mais le confort ne sera plus ce qu'il était jadis, un embellissement de la vie par le superflu, devenant peu à peu l'indispensable, grâce à la contagion de l'exemple sur les jeunes cerveaux de chaque génération. Comment voulez-vous qu'un homme formé, dès les premières heures de sa vie consciente, à ces innombrables servitudes, attache finalement un grand prix à son indépendance spirituelle vis-à-vis d'un système précisément organisé non seulement pour lui donner au plus bas prix ce confort, mais encore pour l'améliorer sans cesse ?
(Georges Bernanos, La France contre les robots, "La Révolution de la Liberté", Plon/Le Livre de Poche, pp 237-241)
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