Antoine Augustin Cournot, né le 28 août 1801 à Gray (Haute-Saône) et mort le 30 mars 1877 à Paris, est un mathématicien et philosophe français qui s'est intéressé notamment à la formalisation des théories économiques. Il est ainsi un des premiers à avoir formulé un modèle de l'offre et de la demande.
De 1973 à 2010, est parue une édition de ses Œuvres Complètes chez Vrin comportant de onze à treize tomes selon la façon de les compter. Le onzième et dernier tome, divisé sur deux volumes, est consacré à ses Écrits de Jeunesse. Il se compose de onze sections incluant les mathématiques, la mécanique, des correspondances, des articles parus dans des journaux, divers documents sur sa carrière universitaire et académique, et travaux de jeunesse.
Le texte :
"Tout en sachant beaucoup de gré à Locke d'avoir mieux expliqué que ses devanciers les fonctions de l'entendement humain, au moyen des sensations qui nous arrivent, de l'attention et des réflexions qu'elles provoquent de notre part, Condillac veut aller plus loin, et la découverte capitale dont il s'applaudit, c'est que l'attention, la réflexion, la comparaison, le jugement, le raisonnement, tout cela n'est encore que la sensation diversement modifiée ou transformée.
La découverte en effet aurait du prix, même quand on l'entendrait en ce sens, le seul raisonnable, que dans ces métamorphoses successives la Nature est la magicienne et que nous ne connaisons pas du tout ses procédés pour passer ainsi d'une forme à une autre.
Je m'explique. Les botanistes modernes ont très bien montré que la stipule, l'écaille, le sépale, le pétale, le nectaire, l'anthèse, le pistil, le carpelle, ne sont que la "feuille" diversement modifiée et transformée.
Voilà un point d'aquis à la science ou à la philosophie de la science, et très digne de curiosité, quoique la cause active de toutes ces transformations reste cachée, et quoiqu'il faille toujours, aussi bien en botanique qu'en jardinage, se garder de confondre un pistil avec une anthère, et l'un ou l'autre organe avec une feuille proprement dite.
Il est possible, nous dirions plus, il est probable que la Nature a de tels secrets pour passer, par nuances insensibles, d'une sensation de saveur à une sensation d'odeur, de la sensation du foetus à celle de l'adulte, de la sensation du mollusque à la sensation telle que l'éprouve l'animal des classes supérieures et l'homme lui-même, dans le sommeil des facultés d'un autre ordre : de sorte qu'on soit autorisé à regarder tous ces phénomènes comme des phénomènes congénaires ou, si l'on veut, comme le même phénomène modifié et transformé.
Mais Condillac n'envisage point les choses de cet oeil de naturaliste : il les voit plutôt en algébriste pour qui la formule concise ou syncopée et la formule développée sont identiques foncièrement et ne diffèrent que par l'expression.
Il ne voit pas qu'on ne saurait passer d'une sensation à une connaissance comme on passe d'une sensation à une autre sensation, d'une connaissance à une autre connaissance.
Tout à l'heure, Kant nous montrait bien cette distinction, mais des preuves d'un autre genre feront peut-être plus d'impression sur quelques esprits.
Que l'on se donne donc la peine de discuter nos connaissances les plus nettes, les plus développées, les mieux fixées, c'est-à-dire nos connaissances scientifiques, et que l'on retranche ce qui, dans un tel ordre de connaissances tient essentiellement à tel ordre de sensations, de manière que l'abolition d'un ordre de sensations entraînât forcément l'abolition d'un ordre correspondant de connaissances ; on sera surpris de tout ce qui pourrait être aboli en fait de sensations, sans altération nécessaire du système de nos connaissances, non seulement dans les sciences qualifiées d'abstraites, mais en mécanique, en astronomie, en physique, en chimie, etc.
Nous l'avons prouvé ailleurs. L'homme serait naturellement insensible à la chaleur et au froid, que les physiciens auraient pu construire les thermomètres les plus délicats et être aussi avancés qu'ils le sont dans la théorie de la chaleur ; de même qu'ils sont parvenus à construire la théorie du magnétisme, quoiqu'aucune sensation spéciale ne nous avertisse des changements d'état du barreau d'acier, selon qu'il est aimanté ou qu'il ait perdu son aimantation.
Les sensations de saveurs, d'odeurs, de couleurs sont pour le chimiste des réactifs souvent commodes, jamais indispensables, qui finalement n'entrent pour rien dans les théories du chimiste, dans la connaissance qu'il a et dans les idées qu'il se fait de la constitution chimique des corps.
Ce qu'il sait le moins, ce qu'il ne saura jamais, ce qui est en dehors de toute science possible, c'est précisément le rapport qu'il y a entre la constitution chimique des corps, objets de notre connaissance, et la propriété qu'ils ont de nous causer telles sensations de chaleur, de saveur, d'odeur, de couleur.
Non seulement les sensations de chaleur, de saveur, d'odeur, de son, mais une foule de sensations tactiles et visuelles, comme la sensation du poli et celles des couleurs, pourraient être entièrement abolies, sans qu'aucune de nos théories physiques pas même l'acoustique ou l'optIque en fût changée ; sans qu'il y eût même d'obstacles insurmontable aux brillantes découvertes dues dans ces derniers temps à la comparaison des spectres lumineux et de leurs raies obscures ou diversement colorées. Car les sons, pour le physicien, seraient encore caractérisés par la durée et l'amplitude des vibrations, et des rayons lumineux par leurs indices de réfraction.
Saunderson ne jouissait pas comme nous des bienfaits de la lumière, mais il "savait" l'optique autant qu'homme de son temps pouvait la savoir ; et il lui aurait suffi d'avoir une rétine sensible à la lumière, quoique incapable de discerner les couleurs, pour qu'il fût à la rigueur capable d'inventer par lui-même l'Optique de Newton.
Au contraire, la fameuse statue de Condillac pourrait pendant des siècles "se sentir odeur de rose, odeur de jasmin" et bien d'autres choses encore, sans être capable d'acquérir la moindre des connaissances et des idées qui présentement figurent sur notre bilan scientifique. Nos sensations et nos idées ne sont donc pas deux choses congénères, encore moins la même chose transformée : ce sont deux systèmes foncièrement distincts qui se touchent ou s'influencent par quelques points seulement.
(Cournot, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, Livre IV, chap. III)
Questions sur le texte :
1. La thèse de Condillac est que les opérations intellectuelles (l'attention, la réflexion, le jugement, etc.) ne sont que la sensation diversement modifiée ou transformée, ou encore, que la sensation et les opérations intellectuelles sont congénères. A quelle science ces termes sont-ils empruntés ? A-t-on le droit, selon Cournot, d'appliquer ces concepts au rapport de la perception sensible aux opérations intellectuelles ? Dans quelle mesure et en quel sens : pour expliquer les transformations par leurs causes ou pour mettre de l'unité dans la diversité ?
Comment Condillac interprète-t-il l'idée de transformation ? En quoi consiste précisément la critique adressée par Cournot au sensualisme de Condillac ?
2. Cournot approuve-t-il la distinction faite par Kant entre la sensation et la connaissance. A quelle thèmes de la philosophie de Kant, Cournot fait-il allusion ?
3. Cournot démontre qu'il n'y a, entre un certain ordre de sensations et l'ordre théorique correspondant, aucun rapport nécessaire : non seulement l'existence d'un ordre de sensation n'est pas la condition suffisante de l'existence de la branche scientifique correspondante, mais elle n'est pas non plus la condition nécessaire de l'existence de la science correspondante. Comment Cournot le démontre-t-il ? Soulignez et appréciez les exemples choisis par l'auteur.
4. La conclusion de Cournot est que les sens ne sont que des réactifs. Qu'est-ce qu'un réactif ? Pourquoi les sens sont-ils des réactifs souvent commodes, mais jamais indispensables ? Donnez des exemples, puisés dans vos connaissances scientifiques, qui illustrent cette remarque.
5. Cournot fait une revue exhaustive des sensations qui ne sont que des réactifs, c'est-à-dire de celles dont la suppression n'entraînerait pas la suppression des théories correspondantes. Dressez une liste complète de toutes les sensations en général, et biffez dans cette liste toutes les sensations qui sont des réactifs. Quelles sont celles qui restent ? Celles qui restent ont un caractère commun : quel est-il ?
6. Que prouve l'exemple du physicien Saunderson ? Pourquoi est-il particulièrement frappant ? A quelle condition Saunderson aurait-il pu inventer par lui-même l'optique de Newton ? Montrez que l'existence de Saunderson suffit à réfuter la théorie sensualiste de Condillac.
(source : Les philosophes par les textes, de Platon à Merleau-Ponty, par un groupe de professeurs, Fernand Nathan, 1974, p. 229 et suiv.)
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