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La conception alinienne de l'éducation (1) - Le blog de Robin Guilloux
Alain, Propos sur l'éducation, suivi de Pédagogie enfantine, Presses Universitaires de France, collection Quadrige. Propos sur l'éducation est un recueil de pensées d'Alain concernant l'éducat...
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Alain, Propos sur l'éducation, suivi de Pédagogie enfantine, Presses Universitaires de France, collection Quadrige.
VI. L'éducation a pour but de former le courage et l'attention
"Ils perdent un plus haut plaisir qu'ils auraient conquis par un peu de courage et d'attention" : Alain souligne l'importance de deux qualités étroitement liées à l'apprentissage et que les pédagogues doivent, selon lui, développer chez l'enfant : le courage et l'attention. le courage est la faculté d'entreprendre, d'oser, de nous mesurer à quelque chose qui nous dépasse. L'attention est la capacité de fixer son esprit, son entendement sur un objet sans se laisser distraire par un autre.
La philosophe Simone Weil a montré que le développement de cette dernière faculté, l'attention, était en fait la finalité essentielle des études primaires et secondaires, car elle conditionne tous les apprentissages et constitue la clé de la réussite. Selon Alain, les deux matières qui contribuent le mieux à cet objectif sont le latin et les mathématiques, mais on pourrait en dire autant de l'orthographe et de la grammaire.
VII. Tout ce qui en vaut la peine est toujours d'un abord difficile
Selon Alain, l'homme doit, à un moment ou à un autre, faire l'expérience de la peine, non par masochisme et parce que la peine aurait une valeur intrinsèque, mais parce que la peine accompagne nécessairement l'ajournement du plaisir (la renonciation momentané au plaisir) en vue, non d'une peine plus grande, mais d'un plaisir plus haut.
Alain prend l'exemple d'un homme qui préfère le "plaisir facile" de lire des romans "de seconde valeur" (des romans de gare), "où tout est disposé pour plaire au premier regard" plutôt que le plus haut plaisir de lire de grandes oeuvres littéraires comme La Chartreuse de Parme de Stendhal ou Le lys dans la vallée de Balzac. Nous avons tendance à préférer les romans de gare (ou les bandes dessinées !) à la Chartreuse de Parme et au Lys dans la vallée car nous préférons le facile au difficile, le connu à l'inconnu, le plaisir immédiat et passif au plaisir raffiné, différé et actif que nous procurent les chef-d'oeuvres de la littérature. Alain n'entend pas nous interdire pour autant de lire des romans de gare (des romans policiers, des BD) - qui n'en lit jamais ? - mais veut nous inciter à lire aussi "des romans de première valeur".
Alain prend également l'exemple de la lecture d'un philosophe qu'il appréciait particulièrement : Michel de Montaigne. La lecture de Montaigne est difficile, même si nous le lisons dans une traduction en français moderne. Il y a beaucoup de références qui nous échappent, par exemple à des auteurs de l'antiquité grecque et romaine, à des événement contemporains de l'auteur, etc. Les Essais de Montaigne sont comme un labyrinthe dans lequel le lecteur moderne a du mal à s'orienter. On peut et on doit faire l'effort de le "connaître", de "s'y orienter", mais on ne peut pas le faire seul, il faut pour cela un "fil d'Ariane", une initiation par quelqu'un qui possède les "clés" de l'oeuvre. Nous aurons alors le plaisir de "découvrir" Montaigne, comme on découvre un paysage magnifique après une longue et fatigante ascension. Pour reprendre la distinction stoïcienne des choses qui dépendent de nous et de celles qui n'en dépendent pas, il n'est pas en notre pouvoir de comprendre d'emblée et sans aucune aide extérieure l'oeuvre de Montaigne, mais ce qui est en notre pouvoir, c'est de faire l'effort de nous intéresser à Montaigne, de lire Montaigne, bref, de nous saisir des clés d'un trésor intitulé "Les Essais de Montaigne".
VIII. Du concret à l'abstrait
Alain évoque dans la deuxième partie du texte la "géométrie par cartons assemblés". cette méthode pédagogique n'est pas totalement illégitime ; on peut l'employer dans les débuts, comme la méthode des "bûchettes" dans les petites classes pour initier l'enfant à l'arithmétique. Mais pour Alain, la géométrie "par cartons assemblés" ne peut constituer qu'une propédeutique à la géométrie véritable qui ne porte pas sur des figures réelles, mais sur des figures idéales. Autrement dit, la géométrie par cartons assemblés n'est pas une fin en soi. Il ne faut pas en rester au "concret", mais aller du concret vers l'abstrait.
Le plaisir d'assembler des cartons n'est pas un "plaisir vif", mais un plaisir modéré. Les problèmes les plus rigoureux (ceux que l'on trouve dans un livre de géométrie) et que l'on résout en utilisant le raisonnement pur, les mathématiques et non en manipulant des objets concrets, procure, selon Alain un plaisir "bien plus vif".
IX. Réhabilitation de l'ennui
Alain affirme qu'il faut savoir s'ennuyer d'abord résonne étrangement dans le contexte de notre "société de consommation" qui proscrit l'ennui et favorise systématiquement le divertissement.
Pour Alain, au contraire, il y a une positivité de l'ennui. L'ennui est le signe que "le savoir prend", que le plaisir immédiat est ajourné, que le décentrement nécessaire eu égard aux préoccupations égocentriques du moi s'effectue en faveur de l'Autre (l'objectivité des savoirs). Il faut savoir s'ennuyer, il faut savoir accepter de s'ennuyer, non pas parce que l'ennui aurait une valeur intrinsèque, mais parce que, là encore, il est lié à l'ajournement du plaisir en vue d'un plaisir plus haut.
L'auteur joue sur la polysémie du mot "goûter" : goûter des fruits confits, goûter des plaisirs plus hauts. On ne peut pas goûter au plaisir des sciences et des arts comme on goûte à celui des fruits confits car le plaisir que nous procurent les fruits confits est un plaisir sensible, éphémère, alors que le plaisir des sciences et des arts est un plaisir spirituel et durable. Le plaisir de manger des fruits confits ne vaut pas celui que nous procure la contemplation d'une oeuvre d'art où figure une grappe de raisins que nous ne pourrons jamais manger.
"L'homme se forme par la peine ; ses vrais plaisirs, il doit les gagner, il doit les mériter. Il doit donner avant de recevoir. C'est la loi." :
X. Alain, lecteur de Kant
a) Il faut apprendre aux enfants à travailler
Dans ses Réflexions sur l'éducation Emmanuel Kant (Emmanuel KANT, Réflexions sur l’éducation, 1776-1786.Trad. fr. par A. Philonenko, Vrin, 1987, pp.110-111) se demande si les enfants doivent être élevés à l’écart du monde des adultes dans un monde préservé du travail. L’éducation doit-elle viser à « l’épanouissement » des facultés naturelles de l’enfant, notamment son goût pour le jeu ?
Kant répond par la négative en avançant une conception de l’éducation fondée sur une définition de l’homme comme « animal laborans » : si l’enfant est un homme en devenir, alors il ne convient pas de l’élever comme un petit animal, il faut au contraire l’extraire de la nature, le faire sortir du « vert paradis de l’enfance » en lui apprenant à travailler.
« Il est de la plus haute importance que les enfants apprennent à travailler. » Contrairement aux animaux, l’homme doit travailler pour subvenir à ses besoins. Le travail n’est pas une « malédiction », une conséquence du « péché originel », car il nous fait échapper à la torture de l’ennui. Il y a deux sortes de repos : le mauvais repos de l’oisiveté et le bon repos qui suit le travail et permet à l’homme de réparer ses forces.
Le rôle de l’école est de faire entrer le petit homme dans la culture à travers le travail ; le penchant naturel au jeu ne doit donc pas être cultivé chez l’enfant au dépens du penchant au travail car sans culture et sans éducation l’homme n’est rien.
b) Le travail arrache l'homme à son existence immédiate
« L’homme est le seul animal qui doit travailler » : les animaux ne travaillent pas, ils assouvissent leurs besoins directement, sans transformer le donné naturel. L’homme, au contraire a besoin de « beaucoup de préparation » : il s’est mis à fabriquer des armes et des outils, à « apprivoiser » le feu, à transformer sa nourriture, à élever des animaux et à cultiver la terre… L’humanisation s’est accompagnée de la mise en place d’un « délai » de plus en plus grand chez l’être humain entre le besoin et sa satisfaction. Le travail est le résultat d'un projet conscient et volontaire, alors que l'activité animale est instinctive. Le travail arrache l'homme à son existence immédiate, en lui imposant la médiation du temps.
L’enfant n’est pas un petit animal, mais un homme en devenir. Il convient donc de l’éduquer en le faisant passer de la nature à la culture ; la culture, l’éducation suppose un certain arrachement au « vert paradis de l’enfance », semblable à celui où vivaient Adam et Eve avant la chute dans l’historicité. Cet arrachement peut être douloureux parce qu’il n’est pas « naturel » et nous pouvons avoir la "nostalgie" du "vert paradis de l'enfance".
c) Le rôle de l'Ecole
Kant souligne, à propos de l'entrée dans la culture, le rôle de l’École et on remarque qu’il ne parle ni de famille, ni de précepteur comme J.J. Rousseau dans l’Émile, son traité d’éducation où l’élève est éduqué par une seule personne, à l’ écart du monde et de la société.
Kant ne semble pas admettre pas non plus l’idée rousseauiste de s’instruire « dans le grand livre de la nature », ni de ne pas encombrer la mémoire de l’élève « avec des connaissances inutiles » : « Émile n’apprendra jamais rien par cœur.", décrète Rousseau.
Le rôle de l’éducateur n’est pas de distraire l’enfant, de l’amuser, mais de lui transmettre des connaissances explicites, précises, de lui indiquer, comme le dit Hannah Arendt dans La crise de l'Éducation : « Voici notre monde. »
Lectures complémentaires :
Kant, Emmanuel KANT, Réflexions sur l’éducation, 1776-1786.Trad. fr. par A. Philonenko, Vrin, 1987, pp.110-111.
Hegel, in Textes pédagogiques, Paris, Ed. Vrin,, 1978, p. 108 sqq.
John Stuart Mill, L'utilitarisme
Hannah Arendt, "La crise de l'éducation" (in La crise de la culture)
Texte complémentaire :
Des gens jouaient aux Lettres, jeu connu ; il s'agit de former des mots avec des lettres éparpillées ; ces combinaisons excitent l'attention prodigieusement ; l'extrême facilité des petits problèmes à trois ou quatre lettres engage l'esprit dans un travail assez fatigant ; belle occasion d'apprendre les mots techniques et l'orthographe. Ainsi, me disais-je, l'attention de l'enfant est bien facile à prendre ; faites-lui un pont depuis ses jeux jusqu'à vos sciences ; et qu'il se trouve en plein travail sans savoir qu'il travaille ; ensuite, toute sa vie, l'étude sera un repos et une joie, par cette habitude d'enfance ; au lieu que le souvenir des études est comme un supplice pour la plupart. Je suivais donc cette idée charmante en compagnie de Montaigne. Mais l'ombre de Hegel parla plus fort.
L'enfant, dit cette Ombre, n'aime pas ses joies d'enfant autant que vous croyez. Dans sa vie immédiate, oui, il est pleinement enfant, et content d'être enfant, mais pour vous, non pour lui. Par réflexion, il repousse aussitôt son état d'enfant ; il veut faire l'homme ; et en cela il est plus sérieux que vous ; moins enfant que vous, qui faites l'enfant. Car l'état d'homme est beau pour celui qui y va, avec toutes les forces de l'enfance. Le sommeil est un plaisir d'animal, toujours gris et sombre un peu ; mais on s'y perd bientôt ; on y glisse ; on s'y plonge, sans aucun retour sur soi. C'est le mieux. C'est tout le plaisir de la plante et de l'animal, sans doute ; c'est tout le plaisir de l'être qui ne surmonte rien, qui ne se hausse pas au-dessus de lui-même. Mais bercer n'est pas instruire.
Au contraire, dit cette grande Ombre, je veux qu'il y ait comme un fossé entre le jeu et l'étude. Quoi ? Apprendre à lire et à écrire par jeu de lettres ? À compter par noisettes, par activité de singe ? J'aurais plutôt à craindre que ces grands secrets ne paraissent pas assez difficiles, ni assez majestueux. L'idiot s'amuse de tout ; il broute vos belles idées ; il mâchonne ; il ricane. Je crains ce sauvage déguisé en homme. Un peu de peinture, en jouant ; quelques notes de musique, soudainement interrompues, sans mesure, sans le sérieux de la chose. Une conférence sur le radium, ou la télégraphie sans fil, ou les rayons X ; l'ombre d'un squelette ; une anecdote. Un peu de danse ; un peu de politique ; un peu de religion. L'Inconnaissable en six mots. « Je sais, j'ai compris », dit l'idiot. L'ennui lui conviendrait mieux ; il en sortirait, peut-être ; mais dans ce jeu de lettres il reste assis et fort occupé ; sérieux à sa manière, et content de lui-même.
J'aime mieux, dit l'Ombre, j'aime mieux dans l'enfant cette honte d'homme, quand il voit que c'est l'heure de l'étude et qu'on veut encore le faire rire. Je veux qu'il se sente bien ignorant, bien loin, bien au-dessous, bien petit garçon pour lui-même ; qu'il s'aide de l'ordre humain ; qu'il se forme au respect, car on est grand par le respect et non pas petit. Qu'il conçoive une grande ambition, une grande résolution, par une grande humilité. Qu'il se discipline et qu'il se fasse ; toujours en effort, toujours en ascension. Apprendre difficilement les choses faciles. Après cela bondir et crier, selon la nature animale. Progrès, dit l'Ombre, par oppositions et négations.
Propos sur l'éducation (1932)
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