Photo de studio. Kafka, âgé de quatre à six ans, « affublé d'un habit d'enfant étriqué, presqu'humiliant, chargé de passementeries, s'y tient dans une sorte de décor figurant un jardin d'hiver [...] Sûrement disparaîtrait-il dans cette mise en scène, si ses yeux, d'une incommensurable tristesse, ne dominaient ce paysage composé pour eux ».
(Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie, traduction Lionel Duvoy, Allia, 2012, p.31-32)
Walter Bendix Schönflies Benjamin (15 juillet 1892 à Berlin - 26 septembre 1940 à Portbou) est un philosophe, historien de l'art, critique littéraire, critique d'art et traducteur (notamment de Balzac, Baudelaire et Proust) allemand de la première moitié du xxe siècle, rattaché à l'école de Francfort. Sa pensée a largement été redécouverte, explorée et commentée à partir des années 1950, avec la publication de nombreux textes inédits et de sa correspondance.
"Ces premiers hommes reproduits entraient dans le champ visuel de la photographie sans antécédents ou, pour mieux dire, sans légende. Les journaux étaient encore des objets de luxe que l'on achetait rarement, que l'on consultait plutôt dans les cafés ; le procédé photographique n'était pas encore devenu son instrument et peu de gens voyaient leur nom imprimé. Du visage humain émanait un silence, qui reposait le regard."
Quand Arago défend l'invention de Daguerre, le 3 juillet 1839, devant la Chambre des députés, il précise qu'un instrument mis au service de l'étude de la nature n'est rien à côté de toutes les découvertes dont cet instrument peut être à l'origine. On ne saurait être plus prophétique.
Ce texte de 1931 précède les différentes versions de L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, qui a rendu célèbre la notion d'"aura", mise à mal avec l'apparition et la multiplication des moyens de reproduction.
C'est aussi ici que Benjamin aborde la notion d'"inconscient optique", l'arrêt sur image ou l'agrandissement permettant de sonder le réel comme la psychanalyse sonde les pulsions humaines.
À la lumière de sa propre intimité, l'auteur évoque les images des grands noms qui ont marqué l'histoire de cet art : August Sander, Karl Blossfeldt, Eugène Atget ou encore Nadar.
Première analyse poussée et tout à la fois pédagogique de ce médium, à la fois dans ses images et dans sa technique même. Comme dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Benjamin interroge dans une perspective sociale et politique le médium photographique, depuis sa découverte jusque dans les années 1930."
La notion d'"aura" chez Benjamin :
Selon Benjamin, pour qu'un objet possède une aura, il faut qu'il soit authentique, unique. Un tel objet est une sorte de monade, dont l'unicité ne peut être à chaque fois décrite que de façon concrète. Par exemple il a subi le travail de l'histoire : les altérations, la liste de ses possesseurs, de ses usages. Ou bien il a pour particularité de produire un choc, de suspendre les clichés linguistiques. Mais ces critères restent vagues, imprécis. Que dire d'une oeuvre qui ne possède pas d'original (un film par exemple)?
Dans la société moderne, l'aura est ébranlée. La valeur cultuelle de l'oeuvre, qui traditionnellement soutenait l'aura, est remplacée par la valeur d'exposition. Quand la plupart des oeuvre sont reproductibles et approchent en qualité de l'original, voire le dépassent, le "hic et nunc" de l'oeuvre d'art est déprécié. L'évolution est encore plus radicale au cinéma. En jouant devant un appareil (et non pas devant le public), l'acteur accepte a priori de renoncer à son aura, et avec cette renonciation, s'efface aussi l'aura des personnages représentés. On n'est plus en présence d'une oeuvre unique, mais d'une fiction reproductible. Ce bouleversement se propage à toute la société.
A une époque où l'on ne remarque même plus l'apparition et la disparition des étoiles dans le ciel des grandes villes, on peut craindre la perte définitive de l'aura.
Sauf que... les choses sont plus complexes. Dans la formulation de Benjamin : L'aura est l'unique apparition d'un lointain, si proche soit-il, le lointain est indéterminé. Ce que l'aura restitue peut être, par exemple, l'expérience d'un immémorial, d'un langage perdu, d'un nom secret ou d'un sacré qui fait l'objet d'un culte. Cette expérience n'est pas nécessairement incompatible avec une réception collective. Dans les années 1840-50, certaines photographies conservaient leur aura, même si d'autres l'avaient complètement perdue (par exemple celles d'Atget). (Idixa)