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Que reste-t-il des idéaux de Mai 68 ?
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Pour nous, jeunes idéalistes d'Europe de l'Ouest des années 70, le problème était d'en finir avec le capitalisme, au nom du "socialisme utopique".

A l'Est, le problème était de nous faire comprendre ce qu'était le "socialisme réel" et que c'était une "dystopie", un "bonheur insoutenable", une conséquence inéluctable du socialisme utopique et évidement d'en sortir.

Mai 68, explique Alain Finkielkraut dans Un cœur intelligent,  était une révolte d'adolescents, le Printemps de Prague, une révolte d'adultes. Mais ce que les habitants de l'Est ont subi dans la grisaille et l'oppression, une partie d'entre nous a  fini par le comprendre.
 
Ceci dit, il ne faudrait pas réduire Mai 68 à un phénomène purement étudiant à Nanterre et à Paris et à un conflit de générations. Des recherches sociologiques récentes rappellent le fait que Mai 68 se traduisit aussi par des luttes sociales ouvrières et paysannes dans toutes la France, notamment en Bretagne, à Nantes et à Quimper, à Marseille, à Toulouse, à Lyon, etc. avec occupation d'usines, comme en 1936, avec des convergences significatives avec les étudiants et les lycéens. 
 
L'expression "Trente Glorieuses" qui désigne les années d'après le Plan Marshall jusqu'au choc pétrolier des années 70 ne doit pas occulter les fermetures d'usine, les disparités économiques régionales, le chômage, les bas salaires, etc.
 
Si bien qu'à côté de ses aspects ludiques et au recours à un vocabulaire marxiste-léniniste dépassée au nom de laquelle on opprimait à l'Est, Mai 68 a été aussi (l'Histoire n'est jamais simple) un authentique mouvement de lutte. Par ailleurs de revendications "sociétales" (abolition de la peine de mort, droits des femmes, contraception, droits des minorités sexuelles...) ont commencé à s'exprimer publiquement et ont eu un réel effet sur l'évolution de la société.

Et voilà que nous sommes tous à présent dans  le même bateau : Lituaniens, Tchèques, Hongrois, Polonais, Français, Irlandais, Allemands... Et même les Russes, après l'effondrement des murs, des utopies et des idéologies, confrontés à cette économie de marché (ou, comme dit Guy Debord, à la dictature du présent) qui absorbe la totalité de nos vies et de nos énergies, y compris les plus hautes, comme on le voit avec le "marché de l'art".

La "dictature du présent", c'est ce climat qui est davantage qu'un climat et un peu moins qu'une idéologie qui nous enjoint  de vivre dans une euphorie permanente, de nous transformer en "hommes nouveaux", en purs consommateurs et de consommer toujours davantage et de couper les liens avec le passé, avec nos ancêtres,  avec une langue irriguée de poésie et de littérature, avec Athènes, Rome et Jérusalem, avec l'héritage des générations passées. La dictature du présent, c'est la rigolade permanente à propos de tout et de rien, la démocratie transformée en parc d'attraction pour enfants attardés, la politique réduite à un spectacle de pantins, le désir, ce mouvement spécifiquement humain perpétuellement confondu avec le besoin, rabattu sur le besoin, comblé, saturé, ad nauseam.

Mais il n'y a évidemment rien de gratuit dans ce "paradis" : tout se paye et se paye au prix fort : l'écran plasma (les trois quarts du salaire d'un certifié en fin de carrière), le champagne de marque (deux bouteilles pour le prix d'une), la console dernier cri pour les enfants. (une console, pour les consoler, oui, mais de quoi ?)... crédits, surendettement... Malheur à ceux qui se laissent piéger, qui ont craqué pour l'écran plasma (le même que celui du voisin, mais un peu plus grand) ou le 4/4 dernier cri avec 53 options dont la première n'est jamais mentionnée dans le catalogue : "au-dessus de vos moyens". Le crédit comme méthode de contrôle des individus et d'asservissement des peuples (voir la Grèce)

Jusqu'aux années 50 et particulièrement pendant la seconde guerre mondiale et au sortir de la guerre, l'humanité était confrontée à la rareté (elle l'est encore dans beaucoup de régions du monde). Enfants sprituels du docteur Faust, Nous voici confrontés à  l'abondance.


Comment faire avec l'abondance ou plutôt à présent l'illusion de l'abondance, car il s'il y a des "choses" (c'est le titre d'un beau roman de Georges Pérec) en abondance, de moins en moins de gens ont les moyens de les acheter... Et quand personne n'aura plus de "pouvoir d'achat" et que les limites des capacités d'endettement, aussi bien des individus que des nations, seront atteintes, quand on ne pourra plus faire marcher la planche à billets,  que va-t-il se passer ?
 
Nous voyons bien aujourd'hui ce qu'il y avait d'illusoire en Mai 68 : l'idéologie marxiste, le maoïsme, le mythe de la libération et de la "jouissance sans entraves", mais aussi de prophétique, notamment à travers les dangers du réchauffement climatique dû à l'activité humaine et  les limites des "bienfaits" de la société de consommation.
 
Il me semble qu'il y a trois manières possibles de réagir au monde qui nous entoure : le refus problématique, l'adhésion inconditionnelle et une autre voie, celle de la "spiritualité" et de la culture.

C'est le dernier message de Claude Levi-Strauss qui en appelait au transfert positif de l'entropie engendrée par la civilisation dans la culture, la régulation personnelle et collective de l'entropie par la culture.

Maurice Clavel en appelait à un "soulèvement de l'esprit". Cet appel rejoint la prophétie d'André Malraux : "Le XXIème siècle sera religieux (spirituel) ou ne sera pas."

Par spiritualité, je n'entends pas, personnellement une religion particulière, bien que mon histoire personnelle me porte naturellement vers le judaïsme, le christianisme et, plus tardivement vers le bouddhisme, mais par une manière d'être au monde sans "en être", sans y adhérer. Il n'y a que les huîtres qui adhérent disait avec humour Paul Valéry qui était agnostique.

Je pense qu'il s'agit-là de l'attitude juste, mais aussi de l'attitude la plus difficile - équilibre instable, éminemment instable - individuellement et, a fortiori, collectivement.

Mais il faut bien commencer par soi-même : "Je résolus de me changer moi-même plutôt que la fortune et mes désirs plutôt que l'ordre du monde.", disait déjà Descartes dans "Le Discours de la méthode".

La génération actuelle nous perçoit comme des dinosaures et ne comprend rien à ce que nous avons fait, à ce que nous avons voulu. Le libéralisme a gagné. Il est devenu, comme le disait Sartre du communisme "l'horizon indépassable de notre temps".
 
Nicolas Sarkozy voulait en finir avec Mai 68, comme d'autres avec le Front Populaire et les acquis du gouvernement provisoire de la Résistance. C'est fait et ce qui n'est pas encore fait sera fait car Macron, comme dit Sarkozy "c'est moi en mieux"... Degré zéro de la politique et de la démocratie. Il n'y a plus question que de "concurrence entre les services", de "flexibilité", de maximalisation des profits, d'économies d'échelles et de "réformes" indispensables... des réformes imposées par ceux qui savent à ceux qui ne savent pas, par ceux qui ont fait l'ENA à ceux qui n'ont pas fait l'ENA, par ceux qui ont les moyens à ceux qui ne les ont pas.
 
Plus de nation, plus de budgets nationaux, plus de frontières... Le pays ou ce qu'il en reste directement dirigé par la commission de Bruxelles, par l'oligarchie financière, par les actionnaires, par les fonds de pension américains, l'opinion orientée par les instituts de sondage et  les médias aux ordres.
 
Certains disent que "l'ultra-libéralisme" est une conséquence de Mai 68 et que les libéraux et les gauchistes libertaires s'entendent comme larrons en foire. Il est vrai que Daniel Cohn-Bendit, "Européan young leader", a vendu son droit d'aînesse contre un plat de lentilles au Parlement européen et a évidemment fini par appeler à voter pour Emmanuel Macron qui a fait déloger manu militari les étudiants de Nanterre. Il est également vrai que José-Manuel Barroso, l'ancien maoïste recruté par un ancien ambassadeur des Etats-Unis au Portugal, termine sa brillante (?) carrière chez Goldman Sachs.
 
Oui, il y a eu une collusion entre le gauchisme et le libéralisme. Oui, il y a des gens qui sont prêts faire n'importe quoi pour l'argent et le pouvoir. Comme le dit Serge Carfantan, dans un texte faussement attribué à Huxley, mais que Huxley aurait pu signer et qui a beaucoup circulé sur la toile :  "L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir, comme dans le roman de Huxley." (Serge Carfantan, 2007, leçon 163 : "Sagesse et révolte")
 
Mais comme le dit Jean-Claude Michéa, cité par Daniel Arnaud : "L'idée que le capitalisme moderne représente non pas la trahison, mais, au contraire, l'accomplissement des idéaux de Mai 68, soulève la plupart du temps une indignation bien compréhensible en raison de l'ampleur du travail intellectuel et psychologique qu'elle suppose pour être seulement envisagée." (Jean-Claude Michéa, L'Enseignement de l'ignorance,1999). 
 
"Mais alors pourquoi veulent-ils "enterrer Mai 68 ?"
 
Ce n'est pas le "jouir sans entraves"... Nous y sommes et comme disait Oscar Wilde, "quand les dieux veulent perdre un homme, ils lui accordent ce qu'il leur demande"... C'est l'autre aspect que l'on veut enterrer... Le soulèvement de l'esprit, les camarades morts d'avoir trop aimé la Révolution, ceux qui sont allés travailler en usine, ceux qui ont refusé de participer à la "reproduction" (Bourdieu) du système, ceux qui ont voulu" changer la vie"... Mais c'est plus facile de condamner en bloc, de mettre tout le monde dans le même sac.
 
C'est dans l'ordre des choses que les plus jeunes nous bousculent, nous et le monde que nous représentons, pour devenir eux-mêmes. Je ne pense pas que ce soit une raison pour renoncer à transmettre et surtout à essayer d'incarner, en demeurant fidèles (même maladroitement, forcément maladroitement) à cette dimension éthique ou spirituelle qui ne fait pas de ce "monde qui passe" avec ses "non valeurs" : l'individualisme, l'apolitisme, le recul de la conscience critique, l'argent, la consommation, la réussite sociale, l'étalon de toutes les valeurs et le dernier mot du sens. 
 
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