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Arthur Rimbaud, "Le Mal" (préparation du commentaire) - Le blog de Robin Guilloux
Le Mal Tandis que les crachats / rouges de la mitraille Sifflent tout le jour par / l'infini du ciel bleu qu'écarlates ou verts, / près du Roi qui les raille, Croulent les bataillons / en masse dans
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Arthur Rimbaud : "Le Dormeur du Val" - Le blog de Robin Guilloux
A Nicolas et aux siens, à ses élèves, au Peuple tunisien, en témoignage de solidarité et d'amour. "Bienheureux ceux qui ont faim et soif de Justice..." C'est un trou de verdure où chante une ...
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Aux élèves :
Il faut attacher une grande importance à la lecture du texte :
A l'oral du bac de français, lire avec conviction un texte en prose ou un poème, en marquant les nuances et les intentions fera une impression favorable et sera pris en compte dans la notation.
Une lecture ennuyeuse, ânonnée, laborieuse vous coûtera des points et produira une impression défavorable. Ne lisez pas trop vite. Si le texte est long, l'examinateur vous arrêtera ; ne vous laissez pas déstabiliser, c'est une pratique habituelle.
On ne doit pas lire un texte poétique, par exemple un sonnet, comme on lit un texte en prose. Il faut absolument marquer deux poses : la première à la césure entre les deux hémistiches (6-6), ainsi qu'à la fin du vers. Il faut faire sentir la violence du texte et entendre les allitérations ("les crachats rouges de la mitraille")
Rimbaud sépare volontairement en les plaçant de part et d'autre de la césure des mots qui sont normalement liés par le sens et par la syntaxe (une explication de ce procédé est proposée dans le commentaire). Il faut absolument respecter son intention.
Tandis que les crachats / rouges de la mitraille//
Sifflent tout le jour par / l'infini du ciel bleu//
qu'écarlates ou verts, / près du Roi qui les raille,//
Croulent les bataillons / en masse dans le feu//
... Tandis qu'une folie / épouvantable broie//
Et fait de cent milliers / d'hommes un tas fumant ;//
Introduction :
Protestation contre la guerre et dénonciation de la religion, "Le Mal" d'Arthur Rimbaud témoigne de la révolte d'un adolescent rebelle et surdoué contre les idées et le comportement de son milieu, la petite bourgeoisie conservatrice de province, et la rigidité de son éducation religieuse.
"L'homme au semelles de vent", l'a écrit en 1870, à l'âge de 16 ans (!), dans le contexte de la guerre franco-prussienne et notamment la bataille de Sedan.
Il s'agit d'un sonnet en alexandrins en rimes croisées dans les deux quatrains, embrassées dans le premier tercet et le premier vers du deuxième tercet et suivies dans les deux derniers vers du deuxième tercet.
Le poème comporte trois parties : du début jusqu'à "saintement" : dénonciation de la guerre, opposition de la guerre et de la Nature ; de "Il est un Dieu" jusqu'à la fin : dénonciation de la religion
Comment le poète nous fait-il partager sa colère ?
Nous étudierons dans une première partie la dénonciation de la guerre, puis l'éloge de la nature et enfin la satire de la religion.
I. La dénonciation de la guerre
Le poème se présente sous la forme d'une unique phrase qui enjambe la totalité des quatorze vers du sonnet, y compris l'incidente des vers 7-8.
Le mot "crachat" appartient au niveau de langue familier. La césure à l'hémistiche sépare le substantif "crachats" de l'épithète "rouges". La scansion irrégulière de l'alexandrin - il faut marquer une pause après crachats - met l'accent sur les deux mots qui se trouvent de part et d'autre. La dislocation du syntagme nominal (la séparation de deux mots unis par le sens et par la syntaxe), ainsi que l’allitération sur la consonne "r" ("les crachats rouges de la mitraille") expriment la violence insensée des combats et la "folie épouvantable" de la guerre.
L'épithète "rouge" s'applique aux balles sortant du canon des fusils, mais désigne aussi par un double hypallage et une métonymie (la cause pour l'effet) la couleur du sang et celle des pantalons rouge garance des soldats français.
On retrouve la même irrégularité de la coupe à l'hémistiche, avec la césure entre la préposition "par" et le substitutif "infini", entre le substantif "bataillons" et la locution adverbiale "en masse", entre le substantif "folie" et l'épithète "épouvantable" et entre l'adjectif numéral "cent milliers" et le substantif "hommes". Rimbaud rappelle que le nombre approximatif de "cent milliers" est composé d'individus dénombrables qui portent le nom d' "hommes".
Le jugement que le poète porte sur la guerre s'exprime dans la modalisation dépréciative : "crachats rouges", "sifflent" (en rejet), "raille" ("près du Roi qui les raille"), "croulent" (en rejet), "en masse", "folie épouvantable", "broie", "tas fumant".
Le jeune "voyant" nous fait partager une vision infernale, "dantesque", de cette "folie épouvantable" qu'est la guerre.
le syntagme verbal "Sifflent tout le jour" montre que l'adolescent prodige avait compris la spécificité de la guerre moderne que les historiens font remonter à la fin du XIXème siècle, comparée aux guerres du passé. C'est ainsi que les participants ou les témoins du siège de Sébastopol (1854-1855) ont été frappés par le fait que les tirs se sont déroulés sans interruption pendant une semaine entière.
Dans le contexte de la guerre de masse où le matériel jour un rôle prépondérant, il n'y a aucune place pour l'héroïsme et donc pour l'épopée. Ce constat caractérisera désormais tous les écrits sur la guerre, notamment celle de 14-18, par exemple Louis-Ferdinand Céline, Henri Barbusse, Erich Maria-Remarque.
Rimbaud reprend les procédés de la poésie épique : L'Iliade d'Homère, La chanson de Roland qui glorifie la guerre et les hauts faits des héros (Achille, Roland, Rodrigue...), notamment l'hyperbole, mais pour la dénoncer comme une "folie épouvantable" qui broie les hommes et les réduit à un tas fumant.
Le Roi ne participe pas à la bataille comme les héros épiques. Il se contente de "railler" (se moquer de) ses bataillons qui "croulent en masse dans le feu".
Il y a donc un usage polémique, satirique, parodique et épidictique du registre épique : loin de célébrer la guerre comme le fait la poésie épique, Rimbaud la dénonce en présentant le Roi comme un sadique irresponsable qui se moque des soldats qu'il envoie à la mort.
Rimbaud s'est sans doute souvenu dans les six premiers vers des Châtiments de Victor Hugo ("Waterloo morne plaine") et du chapitre III du Candide de Voltaire :
"Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon sur sa garde penché,
Regardait et, sitôt qu'ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de souffre,
Voyait, l'un après l'autre, dans cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier,
Comme fond une cire au souffle d'un brasier."
(Victor Hugo, les Châtiments)
"Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes." (Voltaire, Candide, chapitre III, "Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares et ce qu'il en advint")
Alors que Victor Hugo souligne la dimension épique et pathétique de la guerre, Rimbaud met l'accent sur sa dimension tragique. Il présente la guerre comme une réalité absurde et sans remède. La mort donnée et reçue n'a aucun sens, il n'y a aucune justification à la guerre. Pour les "Rois", la vie humaine n'a aucune importance. Rimbaud n'eût certes pas souscrit à ce mot, aussi atroce que faux, de Napoléon au soir de la boucherie d'Eylau : "Une nuit de Paris réparera tout ça."
II. Le thème de la Nature
Dans le deuxième hémistiche du premier vers : "l'infini du ciel bleu" et les deux derniers vers du deuxième quatrain : "Pauvres morts ! dans l'été,/dans l'herbe, dans ta joie,/Nature ! ô toi qui fis/ces hommes saintement !..., le registre pseudo-épique (parodique) cède la place au registre lyrique.
Le poète oppose la "folie épouvantable" de la guerre à la "sainteté" ("saintement") de la Nature personnifiée par une majuscule qui en fait une allégorie, une "idée agissante". Il exprime sa compassion en utilisant une ponctuation expressive : "pauvres morts !" et s'adresse à la Nature sur le mode élégiaque.
On retrouve la même opposition entre la Nature et la guerre dans un autre sonnet composé à la même époque : "Le Dormeur du Val" :
"Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid."
On peut déceler l'influence de Candide, le conte philosophique de Voltaire dans la dénonciation de la guerre et celle de Jean-Jacques Rousseau dans la valorisation de la nature par rapport à la civilisation. Aussi "moderne " et "novateur" qu'apparaisse un créateur, il s'inscrit dans une histoire. Le thème de la Nature est un héritage du Romantisme.
Le passé simple : "Toi qui fit ces hommes saintement" évoque une action passée de premier plan dans un énoncé non ancré dans la situation d'énonciation : la guerre destructrice l'emporte sur la Nature créatrice qu'elle relègue dans un passé aboli. L'emploi du passé simple contribue à la dimension élégiaque en exprimant la nostalgie d'un passé heureux qui ne reviendra plus.
La disproportion quantitative entre les deux vers consacrés à la Nature (vers 7-8 + "l'infini du ciel bleu", deuxième hémistiche du v.1) et les six vers consacrés à la guerre (v. 1-6) montre que la guerre l'emporte sur la Nature.
Dans les deux vers où Rimbaud fait l'apologie de la Nature, il emploie des mots précis qui établissent une relation qualitative, individualisante entre le signifiant et le signifié : le mot "morts" et le mot "hommes". Dans les vers consacrés à la guerre, les hommes sont désignés par leur uniforme "écarlates ou verts - les soldats français portaient des pantalons rouges et les soldats prussiens des uniformes verts - et par un adjectif numéral approximatif. "Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes", écrit Voltaire dans Candide ; Rimbaud surenchérit : "cent milliers/d'hommes", quantité approximative, bientôt amalgamée à une "masse" indénombrable, enfouie dans un "tas fumant".
La Nature (et la paix) différencie les hommes, la guerre les confond, la Nature crée des individus distincts les uns des autres, appelés à devenir des "personnes", alors que la guerre les réduit à des uniformes, à des "masses" et finalement à des "choses" informes.
III. La satire de la religion
Le poème débute par la locution adverbiale "tandis que" répétée (anaphore) au début du premier et du second quatrain. Rimbaud met en parallèle deux événements qui se déroulent simultanément : une bataille particulièrement meurtrière et une cérémonie religieuse, la dénonciation de la guerre étant inséparable dans ce poème de celle de la religion.
Loin de dénoncer la guerre, la religion fait alliance avec les pouvoirs établis. Clemenceau parle de la "sainte alliance du sabre et du goupillon".
Dieu est présenté dans un registre satirique comme un potentat gâteux, indifférent, paresseux et avide. On retrouve cette vision blasphématoire de Dieu dans l'œuvre d'un autre génie précoce : Lautréamont dans Les chants de Maldoror.
Le poète établit un lien implicite entre la guerre et la religion. Il cherche à convaincre et à persuader le lecteur que la guerre est une abomination et que la religion s'en fait la complice active ou passive. Il s'agit donc d'une critique de la notion augustinienne de "Providence".
Le Dieu que décrit Rimbaud ne veut absolument pas le bien des hommes, il n'est intéressé que par les louanges qu'on lui adresse. Il s'endort dans le bercement des hosannah et ne se réveille qu'au moment de la quête.
Le dictionnaire Larousse définit le blasphème comme étant "une parole ou discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré". Le blasphème porte atteinte au sacré par des paroles, le sacrilège par des actes. Le blasphème (dire du mal, maudire) est le contraire de l'euphémisme (dire du bien).
Ce n'est pas Dieu qui perçoit les "gros sous liés dans le mouchoir" des mères, mais les prêtres, l'Eglise. Rimbaud identifie donc Dieu avec l'Eglise.
Rimbaud s'insurge contre une religion "sacrificielle" qui valorise la souffrance et la mort et justifie la guerre, notamment en bénissant les canons.
Les deux tercets poursuivent la série des oppositions : "rouge/bleu", "folie épouvantable/saintement", "s'endort/se réveille", "Un Dieu qui rit/des mères ramassées/Dans l'angoisse et pleurant", "Nature qui fit ces hommes saintement"/Dieu qui rit aux nappes damassées"
Le mot "hosannah" désigne dans la liturgie juive et chrétienne une acclamation, un cri de joie, un chant de louange. Dieu qui est censé sauver son peuple, s'endort sous les chants de louanges.
Le syntagme nominal "vieux bonnet" suggère la pauvreté, le noir est la couleur du deuil. Ces mères qui donnent à Dieu le peu qu'elles possèdent ont perdu leur fils à la guerre.
Leibniz, dans la Théodicée a cherché à concilier l'existence de Dieu et celle du mal. D'après Lactance, la question a été formulée par Épicure de la façon suivante : si Dieu est bon et tout-puissant, pourquoi le mal, la maladie, la mort, la guerre ? S'il ne veut pas empêcher le mal, il n'est pas bon, s'il ne peut pas l'empêcher, il n'est pas tout-puissant, s'il ne le veut ni ne le peut, il n'est ni bon, ni tout-puissant et donc, il n'est pas Dieu.
Soit Dieu n'existe pas et le mal ne vient pas de Dieu, soit il existe et il ressemble au Dieu que décrit Rimbaud, mais qui pourrait aimer un tel Dieu ? soit il ne lui ressemble pas : il n'aime pas la guerre, il ne prend pas parti dans les querelles entre les doubles, il ne bénit pas les canons, il ne prend pas plaisir aux sacrifices, etc. Et toute religion qui en parle autrement s'égare dans le blasphème.
Conclusion
Le poète nous fait partager une vision infernale, "dantesque" de cette "folie épouvantable" qu'est la guerre. Il reprend les procédés de la poésie épique, mais loin de célébrer la guerre comme le fait l'épopée, il la dénonce, mettant l'accent sur sa dimension tragique et opposant la "folie épouvantable" de la guerre à la "sainteté" de la Nature.
La dénonciation de la guerre étant inséparable dans ce poème de celle de la religion, Rimbaud met en parallèle deux événements qui se déroulent simultanément : une bataille particulièrement meurtrière et une cérémonie religieuse,
Rimbaud s'insurge contre une religion "sacrificielle" qui valorise la souffrance et justifie la guerre. Paul Claudel parle de Rimbaud comme d'un "mystique à l'état sauvage". Pour reprendre la distinction de Max Scheler, Le Dieu qui bénit les canons et "rit aux nappes damassées" n'est pas un "Dieu vivant", mais une idole.
"Le contraste est frappant, écrit Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, (...) quand des nations en guerre affirment l'une et l'autre avoir pour elles un dieu qui se trouve être le dieu national du paganisme, alors que le Dieu dont elles s'imaginent parler est un Dieu commun à tous les hommes, dont la seule vision par tous serait l'abolition immédiate de la guerre."
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