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Question de corpus (La Fontaine, Diderot, Orwell) - Le blog de Robin Guilloux
Objet d'étude : la question de l'homme dans les genres de l'argumentation du XVIème siècle à nos jours. Corpus : - Jean de la Fontaine "Les membres et l'estomac", Fables, 1668 - Denis Diderot ...
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Introduction :
Le Supplément au Voyage de Bougainville est un conte philosophique de Denis Diderot écrit en 1772 et paru à titre posthume en 1796. Le texte se présente comme une suite au Voyage autour du monde de Louis-Antoine de Bougainville, publié en 1769.
Dans cet extrait de la deuxième partie, Diderot imagine le discours qu'un vieillard Tahitien adresse à Bougainville et à son équipage au moment où ceux-ci s'apprêtent à quitter Tahiti. Loin d'être triste de les voir partir comme les autres Tahitiens, le vieil homme craint qu'ils ne reviennent un jour pour coloniser l'île.
Comment le vieux Tahitien, porte-parole de l'auteur, dénonce-t-il le comportement des Européens ?
Nous étudierons dans ce discours la mise en garde du vieux Tahitien, destinée aux autres Tahitiens, puis le blâme formulé à l'encontre des Européens.
I. La mise en garde du vieux Tahitien :
1. "Pleurez, malheureux Tahitiens..."
Le supplément au Voyage de Bougainville est un conte philosophique, genre littéraire né au XVIIIème siècle. Un conte philosophique est une histoire fictive ayant pour but de critiquer la société et le pouvoir en place. Le but de Diderot dans ce passage est de critiquer le "colonialisme".
Dans la première partie du texte, depuis : "Pleurez malheureux Tahitiens" jusqu'à : "Qu'ils s'éloignent et qu'ils vivent", le vieux Tahitien prophétise le fait que les Européens reviendront pour occuper et coloniser leur pays.
Il s'adresse d'abord à ses compatriotes sur un mode lyrique et pathétique : "Pleurez malheureux Tahitiens ! Pleurez..." en répétant deux fois le verbe "pleurer" au présent de l'impératif. Il emploie ensuite une antithèse : "mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants".
Les modalisateurs péjoratifs "ambitieux" et "méchant" traduisent l'idée négative que le vieux Tahitien se fait des Européens et éclairent l'injonction paradoxale de pleurer de l'arrivée et non du départ de Bougainville et de son équipage.
2. "Ils reviendront..."
Il prophétise ensuite le retour des Européens en employant le syntagme nominal anaphorique : "Un jour", accompagnés d'une série de verbes au futur de l'indicatif : "vous les connaîtrez mieux", "ils reviendront", "vous servirez sous eux", "la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point".
Il emploie une image frappante, un chiasme, pour décrire le retour des Européens : "Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre..."
Le mot "fer" est une synecdoque (l'objet est désigné par le matériau qui le constitue) pour désigner une épée et le morceau de bois désigne le crucifix du prêtre. Diderot s'en prend ici à la religion catholique qui justifie la violence et la conquête au nom d'un Dieu de paix et d'amour.
Le thème de la violence et de l'esclavage apparaît dès le premier paragraphe à travers le mot "fer" (épée) et les syntagmes verbaux "vous enchaîner", "vous égorger", "vous assujétir".
Le vieux Tahitien suggère qu'il a bien envisagé une "solution" pour "échapper à (ce) funeste avenir" ; tuer Bougainville et son équipage, mais il ajoute qu'il préférerait mourir que de leur donner ce conseil, ce qui montre que, contrairement aux Européens, il déteste la violence et respecte la vie humaine.
II. Le blâme adressé aux Européens
1. Leur influence corruptrice
Au début de la deuxième partie du texte (depuis : "Puis s'adressant à Bougainville", jusqu'à : "teintes de votre sang"), le vieux Tahitien s'adresse à Bougainville en l'injuriant : "Et toi, chef des brigands qui t'obéissent" et en lui adressant une injonction à l'impératif, aux sonorités (allitérations) rudes : "écarte promptement ton vaisseau de notre rive".
Il montre, à travers une série d'oppositions entre le présent et le passé composé et l'emploi de champs lexicaux antithétiques, comment les Français ont corrompu les Tahitiens. Aux mots : "innocents", "heureux", "bonheur" s'opposent les mots ou les syntagmes : "nuire", "effacer", "distinction du tien et du mien", "fureurs inconnues", "folles", "féroce", "se haïr" "égorgés", "sang".
L'influence corruptrice des Européens sur les femmes tahitiennes est exprimée à travers des propositions en asyndète (absence de subordination et de coordination) qui traduisent l'incohérence et l'absurdité du comportement dont ces femmes font preuve depuis l'arrivée des Européens : "elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles..."
Le vieux Tahitien a recours ici au registre épidictique. Dans la rhétorique antique, le genre épidictique est celui de l'éloge ou du blâme. Il permet de vanter les mérites ou au contraire de déplorer les défauts et les vices d'une personne ou d'un groupe.
Le vieux Tahitien oppose systématiquement l'innocence et la vertu des Tahitiens aux vices des Européens : les Européens sont "ambitieux et méchants", ils sont "violents", ils sont "avides", ils ne croient qu'au droit du plus fort, ils sont "corrompus" et "malheureux", ils sont attachés à la propriété privé des terres, des objets et des femmes, ils sont possessifs et jaloux, ils ne respectent pas le droit naturel, ils sont ingrats.
Les Tahitiens au contraire sont "raisonnables et vertueux", "innocents et heureux", "sages et honnêtes" ; "ils suivent le pur instinct de la nature", ils ne connaissent pas la propriété privée, ils sont libres, ils seraient assez courageux, le cas échéant pour défendre leur pays, ils respectent les principes de l'hospitalité.
Dans la troisième partie du texte, depuis "Nous sommes libres" jusqu'à "quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ?", le vieux Tahitien reproche aux Français, en employant le registre polémique, de vouloir réduire en esclavage un peuple libre et leur demande de quel droit ils veulent s'emparer de leur terre.
Ce passage débute par une opposition entre la liberté et l'esclavage : "Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage".
L'argumentation du vieux Tahitien est fondée sur une suite d'interrogations oratoires qui cherchent à placer Bougainville et ses hommes d'équipage face à leur vanité et à leurs incohérences : "qui es-tu donc pour faire des esclaves ?", "Ce pays est à toi ! Et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ?", "Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ?", "Tu crois que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ?", "quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait sur toi ?"
Le passage comporte également des phrases exclamatives : "ce pays est à toi !", "tu souffrirais plutôt la mort que de l'être (esclave) et tu veux nous asservir !" dont la ponctuation expressive traduit l'indignation du vieillard.
2. Leur ingratitude
Dans la dernière partie du texte, à travers une nouvelle série d'interrogations oratoires, le vieux Tahitien reproche aux Européens leur absence de conscience morale et leur ingratitude, puisqu'ils veulent revenir pour asservir les Tahitiens, alors que les Tahitiens les ont bien traités : "Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? Avons-nous pillé ton vaisseau ? T'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ?
La présence de nombreux modalisateurs : "ambitieux", "méchants", "extravagances", "vices", "corrompus", "malheureux", "se consoler", "calamité", "funeste (avenir), "brigands", "innocents", "heureux", "nuire", "bonheur", "pur" (instinct), "je sais quelle", "fureurs" (inconnues), "folies", "féroce", "se haïr", "esclavage", "dieu", "démon", "brute", "frère", "enfants", "respecté", "sages", "honnêtes", "ignorance", "lumières... montre la conviction et l'indignation du vieux Tahitien qui s'implique passionnément dans ce qu'il dit.
L'extrait se clôt par une "péroraison" qui insiste sur le refus du vieux Tahitien de changer ses coutumes contre celles des Européens : "Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons plus troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières"
Conclusion :
Ce passage de la deuxième partie du Supplément au Voyage de Bougainville de Denis Diderot se présente sous la forme d'un discours adressé par "un vieux Tahitien" à Bougainville et à son équipage au moment de leur départ. Loin d'être triste de les voir partir, le vieillard craint qu'ils ne reviennent un jour pour coloniser l'île. Il montre montre comment les Européens ont corrompu les Tahitiens, il leur reproche de vouloir réduire en esclavage un peuple libre et leur demande de quel droit ils veulent s'emparer de leurs terres. Dans la dernière partie du texte, le vieux Tahitien leur reproche de vouloir revenir pour asservir les Tahitiens, alors que ces derniers les ont bien reçus et bien traités. Le texte se termine par une "péroraison" qui insiste sur le refus du vieux Tahitien de changer ses coutumes contre celles des Européens.
Diderot développe ici le thème du "bon sauvage" que l'on retrouve également chez Jean-Jacques Rousseau. Il oppose l'innocence et le bonheur des "sauvages" proches de la nature aux vices et aux malheurs des hommes prétendument "civilisés". En apportant les "lumières" de la civilisation aux "sauvages", les Européens ne leur apportent, selon lui, que le malheur.
Cette opposition entre nature et civilisation ne se pose plus aujourd'hui sous cette forme. Nous savons, grâce aux travaux des anthropologues du XIXème et du XXème siècle comme Claude Lévi-Strauss, que les "peuples premiers" ont une culture, des règles de parenté, des interdits et des rituels et ne sont pas plus "proches de la nature" que nous. C'est d'ailleurs cette ressemblance et non une prétendue proximité du colonisé avec la nature supposée bonne qui rend le colonialisme inacceptable.
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