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Jean de La Bruyère, Les Caractères, Portrait de Gnathon (commentaire)

Texte et questions : cliquer sur le lien.

Introduction : 

"Je rends au public ce qu'il m'a prêté ; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage (...) écrit Jean de La Bruyère, moraliste français du XVIIème siècle, dans la préface des Caractères ou les Moeurs de ce siècle (1688) dont ce texte est extrait.

La Bruyère s'inspire des Caractères de l'auteur grec Théophraste (320 avant J.-C.). Dans l'antiquité grec le "caractère" désignait la marque que l'on tatouait sur la peau des esclaves fautifs. Ces "Caractères" sont donc principalement des défauts.

C'est particulièrement le cas dans cet extrait où Jean de La Bruyère dépeint l'égoïsme et la gloutonnerie d'un personnage nommé Gnathon dont le nom signifie "mâchoire" en grec.

A quoi tient la force de ce portrait ? 

Nous analyserons dans une première partie les défauts humains dénoncés par l'auteur, puis nous nous interrogerons, au-delà de son aspect divertissant, sur l'objectif de ce portrait.

I. Les défauts de Gnathon :

a) L'égoïsme :

Le principal défaut de Gnathon, l'égoïsme,  est indiqué dès la première phrase du texte : "Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point." (l.1-2)

La phrase est fondée sur une antithèse Gnathon/tous les hommes, figure que l'on retrouve à la fin du texte : "Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain." (l.23-27)

En opposant Gnathon à tous les autres hommes, La Bruyère commence et termine son portrait en soulignant la monstruosité de son égoïsme qui le conduit à une solitude et à une insensibilité absolue.

Pour Gnathon, lui seul existe, les autres n'existent pas : "tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point" (l.1-2). Son égoïsme se manifeste partout : à table : "Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle des deux autres" (l.2-3), à l'église, au théâtre : "Il se fait, quelque part où il trouve une manière d'établissement et ne souffre  pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre" (l.15-17), en voyage : "S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit." (l.19-21)

L'égoïsme de Gnathon est souligné par le grand nombre de pronoms et d'adjectifs possessifs qui émaillent le texte : "ses malpropretés"(l.10), "ses dents" (l.15), "sa chambre" (l.17), "son usage" (l.21), "son service"(l.22), "sa main" (l.23), "les siens" (l.25), "sa réplétion"(ibidem), "sa bile" (ibidem), "la sienne (sa mort)" (l.26) 

L'égoïsme anecdotique de Gnathon prend une dimension hyperbolique et métaphysique à la fin du texte : "Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain." (l.22-27). 

b) La gloutonnerie : 

Associé à son égoïsme, le défaut le plus spectaculaire de Gnathon est sa gloutonnerie. Le nom "Gnathon" a été inventé par La Bruyère à partir du mot grec "gnathos", signifiant "mâchoire". La Bruyère a choisi ce nom car il symbolise bien la gloutonnerie prédatrice de Gnathon qui ne vit que pour manger. "Gnathon" est une synecdoque (désignation du tout par la partie). L' onomastique réduit le personnage à une seule partie de son corps : sa mâchoire qui porte les dents et sert à couper, à broyer et à mastiquer la nourriture. Ce procédé est très fréquent dans la caricature.

La gloutonnerie de Gnathon s'exprime par des verbes d'action comme "dévorer", "manier", "remanier", "démembrer", "déchirer" qui apparente davantage Gnathon à un animal sauvage qu'à un être humain civilisé.

c) La malpropreté :

La gloutonnerie de Gnathon s'accompagne d'un total mépris des règles de la bienséance : "Il n'épargne (aux convives) aucune de ses malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent (l'auteur joue sur l'homophonie des verbes dégoutter et dégoûter) du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule des yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger." (l.9-15).

Gnathon ignore les valeurs morales (le Bien), mais aussi les valeurs esthétiques (le Beau). L'emploi du mot "râtelier" (l.14) qui désigne une mangeoire pour le bétail, souligne à nouveau le fait que Gnathon ressemble davantage à un animal qu'à un être humain.

II. Un portrait original

a) Un "caractère" en action 

Gnathon, repris par le pronom "il" est sujet d'un très grand nombre de verbes d'action (trente-cinq !) au présent d'habitude (présent itératif) : " "vivre", "occuper", "oublier", "se rendre maître", "faire", "s'attacher", "achever", "vouloir", "se servir", "manier", "remanier", "démembrer", "déchirer", "user", "épargner", "enlever", se répandre", "manger", rouler, écurer, continuer, se trouver, "souffrir", "pâtir", "tomber", "savoir", "tourner", "trouver", "embarrasser", "se contraindre", "plaindre", "connaître", "pleurer", "appréhender", "racheter".

Ce n'est pas habituel dans un portrait, car on s'attendrait plutôt à des verbes d'état à l'imparfait de description. L'auteur a choisi de montrer le personnage en action en employant des propositions en asyndète (absence de subordination ou de coordination), souvent scandées par des points-virgule,  pour souligner l'hyperactivité prédatrice de Gnathon.

Le portrait en mouvement (ou en acte) a l'avantage d'être plus vivant et de permettre au lecteur de se faire une idée concrète du comportement du personnage. On voit Gnathon manger, se comporter dans toutes les circonstances de sa vie : au théâtre, à l'église, en voyage.

Toutefois le lecteur doit se faire lui-même une idée de son apparence. A aucun moment, en effet, La Bruyère ne décrit précisément l'aspect physique de Gnathon que l'on imagine plutôt "enveloppé", bien que cela ne soit pas dit. Il laisse également au lecteur le soin de porter un jugement moral sur le comportement de Gnathon.

b) Le thème de l'isolement

Les groupes nominaux ou les pronoms désignant les autres personnes : "tous les hommes ensemble", "des deux autres", "toute la compagnie", "les conviés", "ils", "plusieurs", "ses valets", "autrui", "tout le monde", "personne, "le genre humain" s'appliquent généralement à des groupes humains et non à des individus.

Ce procédé souligne la solitude de Gnathon, le fait qu'il est seul, qu'il n'a pas d'amis. Gnathon se prend pour le centre du monde, tout doit graviter autour de lui, puisque tout le monde est à son service et que lui n'est au service de personne.

Le "solipsisme" (de solus et ipse, seul avec soi-même) est une conception philosophique selon laquelle il est impossible de prouver l'existence d'autrui. Il en découle que je ne puis être assuré, en théorie, que de ma propre existence. La répétition de "tout" et de ses variantes souligne le solipsisme de Gnathon : "Il tourne tout à son usage (l.21) ; "Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre (l.22) ; "Il embarrasse tout le monde..." (l.23).

Tout se passe comme si Gnathon était seul au monde. Gnathon n'a aucun sens de l'altérité. Pour Gnathon, lui seul existe, les autres n'existent pas vraiment, ils ne sont que des instruments qu'une "Providence" toute personnelle a mis à son service. Il peut en user et en abuser, par exemple en leur mentant - Gnathon ignore non seulement le Bien et le Beau, mais aussi le Vrai - : "Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse." (l.17-18)

c) Un portrait en négatif de "l'honnête homme" 

Les Caractères de La Bruyère participent d'une entreprise plus générale de normalisation des mœurs dans les classes dirigeantes  de la société, qui se met en place au XVIIème siècle et coïncide avec l'apogée de la monarchie absolue : régulation de la violence privée avec l'interdiction des duels, normalisation de la langue avec la fondation de l'Académie française par Richelieu et les prescriptions de Vaugelas sur le "bon usage", normalisation de la littérature avec les règles de la bienséance et des "trois unités" au théâtre, régulation des relations amoureuses avec le mouvement des Précieux et des Précieuses, normalisation du comportement en général avec la mise en place de l'idéal de "l'honnête homme", en lieu et place de ce qui pourrait encore subsister des valeurs médiévales.

Au-delà de son aspect divertissant, l'objectif de ce portrait est justement de brosser une image en négatif de ce que doit être un parfait "honnête homme" en dénonçant l'ignorance et le mépris de Gnathon pour les valeurs propres à cet idéal moral et social : la mesure en toute chose, le respect des convenances, la politesse, la sociabilité, la charité chrétienne et par conséquent d'en rappeler l'importance.

En plus de son registre ironique (humoristique), le texte a une dimension argumentative. On sait que les "Portraits" étaient destinés à être lus à voix haute et avaient une dimension à la fois rhétorique et éthique, la vraie rhétorique devant servir la morale et avoir une visée apologétique.

En dressant ce portrait-repoussoir de Gnathon, La Bruyère nous indique implicitement qu'un homme qui ne respecterait pas les valeurs de "l'honnêteté" cesserait de facto d'être un homme, se ravalerait, aux yeux des autres, au rang de bête sauvage et autoriserait ces innombrables autres dont il méprise l'existence à se rappeler à son bon souvenir. L'objectif des Caractères n'étant pas seulement de distraire et de faire rire, mais de "châtier les mœurs par le rire" (Castigare ridendo mores), autrement dit de punir et d'exclure "l'extravagance" par le ridicule.

Note : Les manières à table apparaissent chez les nobles vers 1530, suite à la publication d'un ouvrage intitulé Civilitas morum puerilium d'Erasme. Les repas mondains deviennent une sorte de spectacle où chacun s'affiche afin d'être reconnu pour son rang.  Catherine de Médicis (1519-1589) apporte la fourchette (à deux dents), la faïence fine et la verrerie, mais on continue de manger avec les doigts. A table, les bancs du moyen âge sont remplacés par des sièges individuels, la serviette est devenue systématique : elle est grande afin de pouvoir protéger les collerettes. Sur tables, les épices trônent toujours et l'ordre de service apparaît : on commence par les fruits, puis les bouillies,  les rôts ou les grillades pour finir par les desserts.  Les tendances culinaires viennent d'Italie (l'art italien est prépondérant à la Renaissance), on utilise des sauces, on fait des grillades, on utilise les légumes et les agrumes.

Aux XVIIe siècle et XVIIIe siècle, chez les nobles, les repas évoluent et deviennent de plus en plus sophistiqués. Les bonnes manières à table sont connues et respectées. Les couverts deviennent individuels,  le couteau et la fourchette (à trois dents) sont posés à droite de l'assiette, la serviette et les verres sont posés sur la table nappée. L'orfèvrerie est une industrie en plein essor et qui s'anoblie.  Sur table, tous les mets sont disposés en respectant une parfaite symétrie, on nomme ce type de service le service à la française. C'est grâce à Versailles que ce type de service deviendra un standard du savoir-recevoir à travers toute l'Europe.  Les repas festifs sont organisés sous formes de buffets fastueux, richement décorés et très structurés, à l'image des jardins à la Française alors très à la mode. Les valets ne participent pas au service à table, ils se contentent de changer les assiettes sales. Seuls les gentilshommes ont le droit de servir la table royale. Tous les convives n'ont pas accès aux mêmes mets et c'est la préséance qui permet de déterminer qui à droit à quoi. C'est le travail des Maîtres d'Hôtel d'organiser ce service à la Française. (source : TechnoResto.org)

Conclusion :

​​​Les énumérations et les hyperboles traduisent l'égoïsme, la goinfrerie, la malpropreté, le sans-gêne, la sauvagerie, l'isolement et l'insensibilité de Gnathon. La Bruyère cherche à susciter le dégoût, la répugnance, voire l'horreur du lecteur, devant la monstruosité de ce personnage symbolique qu'il nous présente davantage comme un ogre ou une bête sauvage, susceptible, tout au plus, de hanter les cavernes et les déserts, que comme un être humain digne de ce nom, c'est-à-dire comme un homme de cour.

Selon Blaise Pascal, "le moi est haïssable" et on ne doit donc pas se préférer. Gnathon est comme l'antithèse vivante de l'idéal de l'honnête homme. A la cour, le plus grand défaut n'est ni l'égoïsme, ni le mépris des convenances, ni même celui d'autrui, mais cette absence de sociabilité dont fait preuve Gnathon.

C'est elle, du reste, qui est principalement reprochée à Alceste, le personnage principal du Misanthrope de Molière, alors qu'elle n'est qu'une tendance, d'ailleurs en partie justifiée par le refus du mensonge et de l'hypocrisie, et qu'Alceste se conduit par ailleurs en toute autre chose comme un parfait "honnête homme".

 

 

 

 

 

 

 

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