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Nietzsche critique la glorification non du travail en général, mais d'un certain type de travail, le travail qui se met en place à l'époque où le philosophe écrit Aurore (1881), c'est-à-dire le travail dans la société industrielle naissante.
Le texte comporte quatre parties :
a) Depuis : "Dans la glorification du travail" jusqu'à : "tout ce qui est individuel" : La glorification du travail vient de la peur de tout ce qui est individuel.
b) Depuis : "Au fond, ce qu'on sent aujourd'hui" jusqu'à : "comme la divinité suprême" : la société glorifie le travail comme dur labeur du matin au soir, car il constitue la meilleure des polices.
c) Depuis : "Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence" jusqu'à : ''l'ndividuum" : Le travailleur est devenu dangereux, les classes laborieuses sont considérées par les classes dirigeantes comme des "classes dangereuses".
d) Depuis : "êtes-vous complice de la folie actuelle" jusqu'à : "un minimum de maîtrise de vous-même ?" : Les valeurs collectives de productivité et d'enrichissement matériel empêchent les individus de s'épanouir librement.
Nietzsche ne dénonce pas directement "l'idéologie" du travail, sa justification morale, mais il montre la généalogie de la morale du travail, son origine : la peur de ce qui est individuel, le culte de la sécurité.
Nietzsche parle de "culte" de "glorification", comme si le travail était devenu une nouvelle religion.
Nietzsche suggère que le travail n'a pas toujours été glorifié. On peut penser à l'étymologie du mot travail : "tripalium" qui désignait un instrument de torture, ainsi qu'au Livre de la Genèse où le travail (pénible) est le châtiment du péché originel.
Dans l'Antiquité grecque le travail est le propre des esclaves. L'homme libre se consacre à la philosophie et à la politique. C'est au XVIIIème siècle, avec Kant (Réflexions sur l'éducation) et surtout au XIXème siècle avec Hegel dans La Dialectique du maître et de l'esclave que l'on assiste à la réhabilitation du travail, ainsi que dans l'idéologie libérale avec Adam Smith dans La richesse des nations.
Selon Adam Smith, la richesse des nations est fondée sur trois formes de travail : l'agriculture, le commerce et l'industrie. Nietzsche suggère que le travail n'est pas une valeur éternelle et universelle, mais qu'il est lié à une conception du monde, une "Weltauunschung".
"Hannah Arendt, dans Condition de l'Homme moderne (p.147) souligne le caractère historique du concept de travail : "L'accession soudaine, spectaculaire du travail, passant du dernier rang, de la situation la plus méprisée, à la place d'honneur et devenant la mieux considérée des activités humaines, commença lorsque Locke découvrit dans le travail la source de toute propriété. Elle se poursuivit lorsque Adam Smith affirma que le travail est la source de toute richesse ; elle trouva son point culminant dans le "système du travail", de Marx, où le travail devient la source de toute productivité et l'expression même de l'homme."
Selon Nietzsche, la morale du travail n'est pas fondée sur des valeurs universelles et éternelles désintéressées, mais repose sur des intérêts (la "volonté de puissance"). Certains ont intérêt à glorifier le travail comme "dur labeur du matin au soir" parce qu'ils en profitent sans y être soumis.
Le travail se présente sous différentes formes : travail intellectuel, travail manuel ; l'art aussi, dans un sens, est une forme de travail (par exemple un musicien qui fait des gammes). Mais ce que vise Nietzsche, c'est le "dur labeur du matin au soir", le travail abrutissant qui ne laisse pas un moment à soi et qui était le lot commun à son époque.
Le dur labeur du matin au soir n'est pas dans "l'ordre naturel des choses", il est socialement déterminé. Ce genre de travail constitue la meilleure des polices car pendant qu'il travaille durement du matin au soir, le travailleur "se tient tranquille", il n'a pas le temps de penser, de faire autre chose.
"Il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières." "Mesquin" est le contraire de "grand", de "vaste", de "généreux". Le travailleur moderne se voit proposer des buts mesquins - on peut penser au travail de bureau ou au travail à la chaîne étudié par la philosophe Simone Weil dans son livre sur La condition ouvrière. En parlant de "satisfactions faciles et régulières", Nietzsche anticipe dans ce passage sur ce que l'on appelle aujourd'hui la "société de consommation et des loisirs".
Selon Aristote, l'activité la plus haute à laquelle un homme puisse se consacrer est la pensée (la philosophie, la contemplation) car elle se suffit à elle-même, elle est à elle-même sa propre fin, contrairement au travail qui n'est qu'un moyen en vue d'une fin : l'assouvissement des besoins, la perpétuation de la vie biologique, la productivité, l'enrichissement matériel. C'est pourquoi, selon Aristote le loisir (otium en latin) qui permet de se livrer à la contemplation désintéressée est supérieur au travail.
Nietzsche aborde le thème de l'aliénation par le travail. "Aliénation" vient du latin "alienus" qui signifie étranger. Le travail nous rend étrangers à nous-mêmes. Il transforme un être libre en esclave en niant la vie intérieure, en empêchant la libre respiration de l'individu maître de lui-même.
"Et puis ! épouvante ! le "travailleur", justement, est devenu dangereux !" Nietzsche fait allusion ici au surgissement sur la scène de l'Histoire européenne de la figure du "prolétaire" (du latin "proles" = enfants) ; le prolétaire est celui dont les enfants sont la seule richesse.
Cette figure est d'abord une figure économique liée à l'essor de la société industrielle, avant d'être une figure politique ; par exemple en France, avec la Révolution de 1848 qui chassa le roi Louis-Philippe du pouvoir.
Le "prolétaire" devient un danger pour les classes dirigeantes car il se met à réfléchir sur son sort. Il se demande pourquoi il vit si mal, alors qu'il contribue au développement de la nation et à l'enrichissement des classes dominantes (la bourgeoisie). Le travailleur est devenu dangereux car il peut se mettre en grève, se révolter, dresser des barricades, etc.
Le travailleur devient également dangereux parce que des philosophies politiques critiques s'élaborent en réaction contre la glorification et l'exploitation bourgeoise du travail, comme l'anarchisme (Joseph Proudhon), le socialisme utopique (Charles Fourier) ou le marxisme (Karl Marx, Friedrich Engels).
Pour Nietzsche, le travail qui n'est qu'un moyen, ne saurait être un but en soi comme il l'est devenu à son époque. La préoccupation des nations de produire et de s'enrichir le plus possible est une "folie" car les nations transforment en but ce qui ne devrait rester qu'un moyen et transforment une quantité (la richesse) en qualité. La "volonté de puissance" des nations comme recherche exclusive des richesses et du profit pour eux-mêmes se traduit par l'exploitation, le colonialisme et la guerre. Elle conduit aujourd'hui, un siècle et demi après la révolution industrielle, au dérèglement du climat et à l'épuisement des ressources naturelles.
Notre tâche devrait donc être de mettre fin à cette "folie" (absence de sens) en "présentant l'addition" aux nations, c'est-à-dire en mettant au service de la vie intérieure, l'énorme quantité d'énergie gaspillée pour cette fin purement extérieure qu'est le travail. Il en va selon Nietzsche de notre "liberté" : "Mais qu'est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c'est que de respirer librement ?
L'intérêt philosophique de ce texte réside, notamment, dans la mise en évidence de la figure du "Travailleur" figure centrale du livre d'Ernst Jünger, Die Arbeiter et figure ultime de la détresse de l'Occident.
Nietzsche prophétise dans ce texte l'apparition d'une nouvelle figure dans l'Histoire du monde, la figure du "Travailleur", la transformation totale (totalitaire) de l'homme en "Travailleur" à temps complet au service de l'Etat, aussi bien en temps de guerre qu'en temps de paix, figure glorifiée dans les années 30 par les idéologies totalitaires : le national-socialisme et le stalinisme (le stakhanovisme).
L'évolution est loin d'être achevée. L'homme, en réalité, n'existe pas encore. Il possède en lui-même un immense potentiel encore inexploité. Il doit développer ses possibilités en se tournant désormais vers l'intérieur et se transformer lui-même, s'il veut transformer le monde, car "à quoi sert à l'homme de conquérir l'univers s'il vient à perdre son âme ?" L'homme n'est pas seulement un producteur et un consommateur, il est aussi un créateur capable des plus hautes réalisations : "Deviens ce que tu es !"
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