Objet d'étude : la question de l'homme dans les genres de l'argumentation du XVIème siècle à nos jours.
Corpus :
- Jean de la Fontaine "Les membres et l'estomac", Fables, 1668
- Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1772
- George Orwell, La Ferme des Animaux, 1945
I. Questions de corpus (6 points) :
1. Identifiez l'oppresseur mis en cause dans chaque texte du corpus.
2. Précisez la spécificité (les différences) des discours présentés (genre, registres, forme de l'argumentation, procédés principaux...)
II. Commentaire (14 points)
Vous ferez le commentaire du texte de Diderot à partir des axes suivants :
- Une mise en garde persuasive destinée aux Tahitiens
- Un blâme (une dénonciation) formulé contre les Européens
Texte A
- "Les membres et l'estomac", Jean de la Fontaine (1668)
Dans cette fable, les parties du corps sont personnifiées et invitent le lecteur à s'interroger sur les rapports entre le roi et ses sujets.
Les membres et l'estomac
Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage :
A la voir d'un certain côté,
Messer Gaster (1) en est l'image.
s'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
de travailler pour lui les membres se lassant,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme, (2)
Sans rien faire, allégant (3) l'exemple de Gaster.
Il faudrait, disaient-ils, sans nous, qu'il vécût d'air.
Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme ;
Et pour qui ? Pour lui seul, nous n'en profitons pas ;
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
les Bras d'agir, les Jambes de marcher.
Tous dirent à Gaster qu'il en (4) allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur :
Chaque membre en souffrit : les forces se perdirent ;
Par ce moyen, les Mutins virent
Que celui qu'ils croyaien oisif (5) et paresseux,
A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.
Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale :
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle, et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'Artisan de ses peines,
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,
Maintient le Laboureur, donne paye au Soldat,
Distribue en cent lieues ses grâces souveraines ;
Entretient seule tout l'Etat. (...)
Jean de La Fontaine, Fables, Livre III
(1) Messire l'estomac
(2) Vivre librement (3) S'appuyant sur, invoquant
(4) Qu'il aille chercher lui-même ce dont il a besoin
(5) Inactif
Texte B
- Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot (1772)
Bougainville est un navigateur qui a voyagé autour du monde au XVIIIème siècle et notamment à Tahiti. Dans la deuxième partie du Supplément au voyage de Bougainville, Diderot imagine le discours qu'un vieillard tahitien adresse à Bougainville et à son équipage au moment où ceux-ci s'apprêtent à quitter Tahiti. Loin d'être triste de les voir partir comme les autres Tahitiens, le vieil homme craint qu'ils ne reviennent un jour pour coloniser l'île.
"Pleurez malheureux tahitiens ! Pleurez, mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau debois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre (1) vous enchaîner, vous égorger, ou vous asujétir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. Ô Tahitiens ! Ô mes amis ! Vous auriez un moyen d'échapper à un funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent et qu'ils vivent."
Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : "Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles et elles nous sont revenues teintes de votre sang.
Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou (2) ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! Et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ?... tu n'es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l'être et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait sur toi ?
Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? Avons-nous pillé ton vaisseau ? T'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi.
Laisse-nous nos moeurs ; elles sont plus sages et honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons plus troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières."
Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (1772)
(1) le morceau de bois désigne le crucifix du prêtre ; le fer l'épée
(2) Orou : l'un des tahitiens qui parle la langue de Bougainville
Texte C
George Orwell, La Ferme des Animaux (1945). Sage l'Ancien, le cochon, prononce ce discours devant les animaux de la ferme pour les convaincre que l'homme les exploite.
"L'homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d'oeufs, il est débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici le suzerain de tous les animaux. Il distribue lestâches entre eux, mais ne leur donneenretour que la maigre pitance qui lesmaintien en vie. Puis il garde pour lui le surplus. Qui laboure le sol ? Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier ! Et pourtant pas un parmi nous qui n'ait que sa peau pour tout bien. Vous,lesvaches là devant moi, combien de centaines d'hectolitres de lait n'avez-vous pas produit l'année dernière ? Et qu'est-il advenu decelait qui vous aurait permis d'élever vos petits, de leur donner force et vigueur ? de chaque goutte l'ennemi s'est délecté et rassasié. Et vous les poules,combien d'oeufs n'avez-vous pas pondu cette année-ci ? Et combien de ces oeufs avez-vous couvés ? Tous les autres ont été vendu au marché, pour enrichir Jones et ses gens ! Et toi, Douce, où sont les quatre poulains que tu as portés, qui auraient été la consolation de tes vieux jours ? Chacun d'eux fut vendu à l'âge d'un an, et plus jamais tu ne les verras ! En échange de tes quatre maternités et du travail aux champs, que t'as-t-on donné ? De strictes rations de foin plus un box dans l'étable !
Et même nos vies misérables s'éteignent avant le terme. Quant à moi, je n'ai pas de hargne, étant de ceux qui ont eu de la chance. Me voici dans ma treizième année, j'ai eu plus de quatre cents enfants. Telle est la vie normale chez les cochons, mais à la fin aucun animal n'échappe au couteau infâme.Vous autre, jeunes porcelets assis là et qui m'écoutez, dans les douze mois chacun de vous, sur le point d'être exécuté, hurlera d'atroces souffrances. Et à cette horreur et à cette fin, nous sommes tous astreints - vaches et cochons, moutons et poules, et personne n'est exempté."
George Orwell, La Ferme des Animaux, 1945, traduction Eric Blair
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)
