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Marivaux, commentaire d'un extrait du spectateur français

Introduction :

Surtout connu pour son théâtre, on oublie que Marivaux fut aussi romancier et journaliste. Il expose ses réflexions dans des journaux comme Le Spectateur français dont il est l'unique rédacteur, à la fois conteur, moraliste et philosophe. Il y décrit la société cloisonnée et hiérarchisée de son temps et les travers de ses contemporains, développe ses conceptions esthétiques, défend son goût pour une écriture spontanée et son droit de rire des hommes en général "et de moi-même que je vois dans les autres".

Dans ce texte, Marivaux fait la satire des hommes graves qui distinguent entre les ouvrages dignes d'intérêt : sérieux, lourds, volumineux, philosophiques, sans esprit et les ouvrages légers et amusants que les hommes graves jugent sans intérêt, que sont les articles de journaux, qu'ils critiquent sans les avoir lus.

Problématique : 

Comment l'auteur-narrateur parvient-il à faire sourire le lecteur ? Nous étudierons, en particulier, dans ce texte l'efficacité comique de la stratégie argumentative fondée sur la figure de l'ironie.

Le texte comporte cinq parties : 

1. La situation d'énonciation (le lieu, l'époque, les personnages) : depuis : "Je m'amusais un jour" jusqu'à : "et le voilà".

2. L'avis du lecteur sérieux sur les journaux : depuis : "L'avez-vous lu ce Spectateur ? lui dit le libraire, jusqu'à : "Je ne suis point curieux d'originalités puériles".

3. L'avis de l'auteur-narrateur (pastichant la pensée du lecteur sérieux) sur les lectures sérieuses et sur celles qui ne le sont pas. Première intervention. Depuis : "En effet, je suis du sentiment de monsieur, jusqu'à : "N'est-ce pas là votre pensée ?"

4. L'avis de l'auteur-narrateur. L'exemple du Traité de morale. Deuxième intervention de l'auteur-narrateur. Depuis : "Ce discours surprit un peu mon homme" jusqu'à : "et la vaste sécheresse d'un gros livre fait justement son affaire."

5. Réaction mitigée du lecteur sérieux. Depuis : "Chacun son goût" jusqu'à la fin.

Le texte se présente sous la forme d'un dialogue, encadré par deux courts récits, qui se déroule dans une librairie dans la première moitié du XVIIIème siècle.

Il campe trois personnages : le libraire, un client, un homme sérieux qui n'apprécie pas les journaux et le narrateur, porte-parole de l'auteur lui-même qui fait semblant d'être d'accord avec l'homme sérieux pour mieux s'en moquer. Le texte s'apparente à une scène de théâtre.

La première partie du texte présente les personnages :  un lecteur, un libraire qui joue son rôle de conseiller en proposant au lecteur de livres sérieux Le Spectateur français, le lieu où se déroule l'action : une librairie et des indices qui permettent au lecteur d'aujourd'hui de savoir à quelle époque se déroule l'histoire (le 27 avril 1722) et un troisième personnage, l'auteur-narrateur, Marivaux, l'auteur de l'article.

Le texte est un article tiré du Journal Le Spectateur Français, 6ème feuille, paru le 27 avril 1722 dans lequel les personnages parlent des mérites comparés des feuilles de Journaux et des gros livres. On peut parler de "mise en abîme".

L'auteur-narrateur "s'amuse" à regarder des livres. L'expression "s'amuse" montre que la lecture des gros livres ne le passionne pas.

L'arrivée du lecteur sérieux constitue l'élément perturbateur de l'anecdote. Le lecteur sérieux écarte avec mépris les feuilles du Journal Le Spectateur français : "Fi : répartit l'autre, que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là ? Cela ne peut être rempli que de fadaises et vous êtes bien de loisir (c'est-à-dire vous avez beaucoup du temps à perdre) d'imprimer de pareilles choses."

Le lecteur sérieux ignore qu'il se trouve en présence de l'auteur des articles (comique de situation) et assène son avis tranché sur la question : les journaux sont indignes d'être lus, ils ne peuvent être remplis que de "fadaises".

Le libraire lui demande alors s'il a lu Le Spectateur Français. Le lecteur sérieux lui répond que non, qu'il ne lit "que du bon, du raisonnable, de l'instructif".

Comme en témoignent les champs lexicaux, le client oppose le sérieux des gros livres : "du bon, du raisonnable de l'instructif" à la futilité des feuilles de journaux : "Fi", "ces feuilles-là", "fadaises", "petits ouvrages de jeunes gens", "vivacités d'écolier", "saillies plus étourdies que brillantes", "mauvaises contorsions de l'esprit".

Il assimile les gros livres, ceux qui les écrivent et leurs lecteurs au sérieux de l'âge mûr et les journaux, les journalistes et leurs lecteurs à la frivolité de la jeunesse. Dans la querelle des Anciens et des Modernes qui traverse le XVIIème et le XVIIIème siècle et culmine au XIXème avec Victor Hugo et la "bataille d'Hernani", Marivaux se place résolument du côté des Modernes.

Les modalisateurs qui caractérisent les livres sont tous mélioratifs, alors que ceux qui caractérisent les feuilles de Journaux sont tous dépréciatifs.

Le client ne peut proposer aucun argument contre les Journaux, puisqu'ils ne les a pas lus. Il juge sans savoir, il se fie à l'opinion, il est rempli de préjugés. Il est présenté d'emblée comme une pédant vaniteux et borné. 

Dans la deuxième partie du texte, l'auteur-narrateur intervient et semble approuver ce que vient de dire le lecteur sérieux : "En effet, je suis du sentiment de monsieur, ils parle en homme sensé ; pures bagatelles que des feuilles !"

Il loue la dignité des "livres sérieux", de ceux qui les écrivent et de ceux qui les lisent et la futilité des feuilles, de leurs auteurs et de leurs lecteurs : "Il parle en homme sensé" ; pures bagatelles que des feuilles !", "la raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans un papier ?"

Micro-figure au service de l'ironie, la syllepse de sens, c'est-à-dire le fait de prendre un mot aussi bien au sens propre qu'au sens figuré renforce l'effet comique du texte. 

L'auteur-narrateur confond à dessein, dans une intention humoristique le contenu et le contenant : plus un volume est gros, plus il est lourd et plus son contenu est sérieux et digne d'être lu par un homme sérieux.

A contrario, les feuilles de journaux sont comparées à des feuilles d'arbre qu'un souffle de vent emporte : "Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d'impression que vous allez enlever d'un souffle". 

Le temps principalement employé est le présent de vérité générale ou gnomique. La valeur d'aspect du présent de vérité générale accentue le caractère ironique du texte : un homme sérieux lit toujours des livres sérieux, les livres sérieux sont toujours de gros livres, des in-folio, des livres qui pèsent lourd. (sérieux vient du latin seriosus qui signifie lourd).

Le texte comporte un petit nombre de connecteurs argumentatifs. Il est destiné moins à convaincre en avançant des arguments raisonnables qu'à persuader. Il se présente comme une suite de remarques essentiellement destinées à faire sourire et non comme un texte argumentatif destiné à démontrer une thèse en se fondant sur des arguments. Le procédé dominant est l'asyndète (absence de mots de liaison entre les propositions). 

Un modalisateur est un moyen par lequel le locuteur manifeste la manière dont il envisage son propre énoncé. Il exprime l'opinion, l'avis subjectif du locuteur, un jugement laudatif ou dépréciatif par exemple : "pures bagatelles que des feuilles : La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans un papier ?"

L'auteur-narrateur fait semblant de défendre le point de vue de l'amateur de livres sérieux, en accentuant son pédantisme de manière à le rendre ridicule : "Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit avoir que des in-folio, de gros tomes respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu'il le lit, le mettent en posture décente ; de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement à lui-même : voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, et d'une aussi profonde réflexion."

L'auteur-narrateur ne présente pas son opinion directement, ce qui supprimerait l'effet comique, mais indirectement. Cette stratégie vise à mettre le lecteur de son côté, d'autant plus que depuis le XVIIème siècle les ouvrages littéraires ont deux visées inséparables : plaire et instruire, comme en témoignent les fables, les contes, les contes philosophiques, les essais, les maximes et les pièces de théâtre.

Cette visée est à l'opposé des idées que le narrateur prête malicieusement au lecteur de livres sérieux : "Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout. Voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement ! Tout le monde peut s'instruire à ce prix-là, ce n'est pas là de quoi l'homme raisonnable doit être avide ; ce n'est pas l'utile qu'il faut, que l'honneur d'agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile, et la vaste sécheresse d'un gros livre fait justement son affaire !"

Le registre est polémique ou satirique, du grec polemos qui signifie guerre. C'est le ton du pamphlet, de la satire, dont l'arme est essentiellement l'ironie, arme essentielle de la stratégie argumentative, parce qu'elle place le lecteur dans une relation de complicité avec l'auteur et qu'elle le contraint à faire la moitié du chemin dans l'adhésion à sa thèse : les journaux sont souvent plus intéressants, plus agréables à lire que les livres sérieux.

L'antithèse se dissimule derrière une formulation inverse et le lecteur doit être sensible aux indices qui le lui signalent : une logique absurde qui s'exprime dans la subordonnée concessive : "Et quand même elles seraient raisonnables ces idées, est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, un colifichet ?" L'exagération caricaturale et grotesque : "Un bon esprit s'avisera-t-il jamais de penser et d'écrire  autrement qu'en gros volumes ?".

Le procédé essentiel est l'antiphrase. L'antiphrase se distingue du mensonge, elle consiste à dire le contraire de ce que l'on pense, tout en faisant comprendre que l'on ne pense pas ce que l'on dit. Il s'agit de juger un phénomène à l'inverse de ce que l'on attendait : "pures bagatelles que des feuilles ! La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans un papier ?"

Le texte comporte un grand nombre de phrases interrogatives : "Est-ce cela ?", "Que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là ?", "L'avez-vous lu Le Spectateur ?", "Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous ? N'est-ce pas votre pensée ?", des interrogations oratoires : "La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans un papier ?", "Ne faut-il pas un vaste terrain pour les contenir ?", "Un bon esprit s'avisera-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes ?", ainsi que des phrases exclamatives : "Fi !" (interjection), "Moi le lire !", "Malepeste !" (juron), "Peut-être même  la trouverez-vous ennuyeuse et tant mieux !", "Voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement !", "et la vaste sécheresse d'un livre fait justement son affaire !". Ces marques de l'oralité nous rappellent que l'auteur est un homme de théâtre ; elles contribuent à rendre le discours animé et plaisant.

A la fin du discours de l'auteur-narrateur, on sent que le lecteur de livres sérieux qui a compris que le narrateur se payait sa tête, est vexé ("mécontent" et "décontenancé") : "Chacun son goût, et je vois bien que vous n'êtes pas du mien."

L'auteur-narrateur exprime cependant le vœu que leur conversation le réconciliera avec ses brochures ou avec celles des autres. La finalité du texte est donc l'apologie de la presse écrite, née dans la première moitié du XVIIème siècle (lancement de la Gazette de Théophraste Renaudot le 30 mai 1631), et en plein développement au XVIIIème et des journalistes, profession à laquelle il appartient.

Conclusion : 

Le texte se présente sous la forme d'une petite scène de théâtre avec des personnages : le libraire, le lecteur de livres sérieux, le narrateur ; le décor habituel d'une librairie qui n'a guère changé depuis le XVIIIème siècle, bien que l'on ne vende plus de journaux dans les librairies et un dialogue au cours duquel le lecteur de livres sérieux exprime d'abord sa mauvaise opinion des feuilles de journaux. Le narrateur se mêle ensuite à la conversation et fait semblant d'être du même avis que le lecteur de livres sérieux. Le narrateur utilise la figure de l'ironie. Il fait semblant de défendre le point de vue de l'amateur de livres sérieux et suggère qu'il ne le partage pas en  accentuant son pédantisme, de manière à le rendre ridicule. La finalité ultime du texte est l'apologie des journaux, genre promis à un grand avenir, et des journalistes.

On peut cependant se demander si l'auteur ne va pas un peu trop loin dans sa détermination à défendre les journaux et à se moquer des livres sérieux. Balzac dans Les illusions perdues dénoncera la superficialité du journalisme. Beaucoup d'articles de journaux, aussi bien de son temps que du nôtre, ne sont-ils pas remplis de "fadaises" sans intérêt et les livres ne permettent-ils pas de développer des analyses plus fouillées, ce que ne permet pas toujours la taille réduite d'un article de journal ? Peut-on comparer un livre de morale comme le Fondement de la Métaphysique des mœurs d'Emmanuel Kant à un article de journal destiné à divertir ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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