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Article de Marivaux extrait du Spectateur Français
Article de Marivaux extrait du Spectateur Français

Marivaux (né Pierre Carlet) est un écrivain français, baptisé à Paris le 8 février 1688 et mort à Paris le 12 février 1763. Surtout connu pour son théâtre et attaché aux Comédiens italiens, Marivaux fut aussi romancier et journaliste, toujours spectateur solitaire d'une société en pleine transformation. Il est élu à l'Académie française en 1742. Au 1er septembre 2009, il est le cinquième auteur le plus joué par la Comédie-Française. Parallèlement, il expose ses réflexions dans des journaux dont il est l’unique rédacteur, à la fois conteur, moraliste et philosophe : Le Spectateur françois (25 livraisons entre 1721-1724), inspiré du Spectator anglais, L’Indigent Philosophe (1727) et Le Cabinet du philosophe (1734). Il y décrit la société cloisonnée et hiérarchisée de son temps, décrit avec humour les travers de ses contemporains, développe ses conceptions esthétiques, défend son goût pour une écriture spontanée et son droit de rire des hommes en général "et de moi-même que je vois dans les autres". (d'après l'encyclopédie en ligne wikipedia)

Le texte : 

(Marivaux, Le Spectateur français, sixième feuille, 27 avril 1722)

"Je m'amusais l'autre jour dans la boutique d'un libraire, à regarder des livres ; il y vint un homme âgé qui, à la mine, me parut homme d'esprit grave ; il demanda au libraire, mais d'un air de bon connaisseur, s'il n'avait rien de nouveau. J'ai Le Spectateur, lui répartit le libraire. Là-dessus, mon homme mit la main sur un gros livre dont la reliure était neuve, et lui dit : "Est-ce cela ? Non monsieur, reprit le libraire ; Le Spectateur ne paraît que par feuilles, et le voilà. Fi ! répartir l'autre, que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là ? Cela ne peut être rempli que de fadaises et vous êtes bien de loisir (1) d'imprimer de pareilles choses. 

L'avez-vous lu, ce Spectateur ? lui dit le libraire. Moi, le lire ! répondit-il : non, je ne lis que du bon, du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n'est pas dans ces feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont des vivacités d'écolier, quelques saillies (2) plus étourdies que brillantes, et qui ne prennent les mauvaises contorsions de leur esprit, pour des façons de penser légères, délicates et cavalières. Je ne suis point curieux d'originalités puériles.

En effet, je suis du sentiment de monsieur, dis-je alors, en me mêlant à la conversation ; il parle en homme sensé ; pures bagatelles que des feuilles ! La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans un papier ? Ne faut-il pas un vaste terrain pour les contenir ? Un bon esprit s'avisera-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes ? Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d'impression que vous allez soulever d'un souffle ! Et quand même elles seraient raisonnables ces idées, est-il  de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, un colifichet ? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité, il déroge (3). Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit avoir que des in-folio (4), de gros tomes respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit, le mettent en posture décente ; de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même : Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, et d'une aussi profonde réflexion. Là dessus, il se sent comme entouré d'une solitude philosophique, dans laquelle il goûte en paix le plaisir de penser qu'il se nourrit d'aliments spirituels, dont le goût n'appartient qu'aux raisons graves. Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous ? N'est-ce pas là votre pensée ?"

Ce discours surprit un peu mon homme. Il ne savait pas s'il devait se fâcher ou se taire ; je ne lui donnai pas le temps de se déterminer. "Monsieur, lui dis-je encore, en lui présentant un assez gros livre que je tenais, voici un Traité de morale. Le volume n'est pas extrêmement gros, et à la rigueur on pourrait le chicaner (6) sur la médiocrité de sa forme ; mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de sa matière ; c'est de la morale, et de la morale déterminée, toute crue. Malepeste ! (7) vous voyez bien que cela fait une lecture importante, et digne du flegme (8) d'un homme sensé ; peut-être même la trouverez-vous ennuyeuse et tant mieux ! A notre âge, il est beau de soutenir l'ennui que peut nous donner une lecture naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout. Voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement ! Tout le monde peut s'instruire à ce prix-là, ce n'est pas là de quoi de quoi l'homme raisonnable doit être avide ; ce n'est pas tant l'utile qu'il faut, que l'honneur d'agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile, et la vaste sécheresse d'un gros livre fait justement son affaire !" "Chacun son goût, et je vois bien que vous n'êtes pas du mien", me dit alors le personnage qui se retira mécontent et décontenancé, et que peut-être notre conversation réconciliera dans la suite avec les brochures, si ce n'est avec les miennes, qui peuvent ne pas les mériter, ce sera du moins avec celles de autres."

1. N'avoir rien à faire - 2. Traits d'esprit - 3. Il perd son sang - 4. Gros livre -  6. Critiquer - 7. C'est un juron  - 8. Calme

 

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