L'auteur :
Gaston Berger (1er octobre 1896 à Saint-Louis du Sénégal - 13 novembre 1960 à Longjumeau) est un philosophe et haut fonctionnaire français, connu principalement pour ses études sur Husserl, ses travaux sur la caractérologie et pour avoir participé à la création de l'INSA Lyon aux côtés de Jean Capelle. Il est aussi l'inventeur du terme prospective qui signifie « étude des futurs possibles » et de l'anthropologie prospective qu'il définit comme science de l'homme à venir. Le célèbre chorégraphe Maurice Béjart (1927-2007) était son fils.
L'extrait :
"Comment ne pas sentir (...) que cette intimité qui me protège et me définit est un obstacle définitif à toute communication ? Tout à l'heure, perdu au milieu des autres, j'existais à peine.
J'ai maintenant découvert la joie de me sentir vivre, mais je suis seul à la goûter. Mon âme est bien moi, mais j'y suis enfermé (...).
Les autres ne peuvent violer ma conscience, mais je ne puis leur en ouvrir l'accès, même lorsque je le souhaite le plus vivement. Mes gestes et mes paroles sont des signes sans contrepartie. Ils peuvent seulement faire allusion à une expérience que j'éprouve mais que ceux à qui je m'adresse ne pourront jamais avoir.
Mon succès apparent cachait ainsi une défaite totale. Seule la subjectivité est une existence véritable, mais elle est, par essence, incommunicable. Je suis tour seul et comme muré en moi-même - moins solitaire d'isolé. Mon jardin secret est une prison.
Je découvre en même temps que l'univers des autres m'est aussi exactement interdit que le mien est fermé. Plus encore que ma souffrance propre, c'est la souffrance d'autrui qui me révèle douloureusement notre irréductible séparation.
Quand mon ami souffre, je puis sans doute l'aider par des gestes efficaces, je peux le réconforter par mes paroles, essayer de compenser par la douceur de ma tendresse la douleur qui le déchire.
Celle-ci pourtant me demeure toujours extérieure. Son épreuve lui reste strictement personnelle. Je souffre autant que lui, plus peut-être, mais toujours autrement que lui ; je ne suis jamais tout à fait "avec" lui.
L'expérience de la mort de l'autre est encore plus bouleversante. A cet événement exceptionnel qui anéantit celui que j'aime ou qui le transporte peut-être dans quelque autre monde où je n'ai point accès, j'assiste en étranger. Le déchirement qu'opère en moi la pensée d'une fin que je vois approcher n'est que ma tristesse. L'angoisse que j'éprouve pour la destinée de mon ami reste mon angoisse. Que je m'applique à rendre sa mort plus douce ou plus résignée ne supprime pas le fait que l'épreuve m'en demeure interdite. On meurt comme on est né, tout seul, les autres n'y peuvent rien. Enfermé dans la souffrance, isolé dans le plaisir, solitaire dans la mort, réduit à chercher des indices ou des correspondances dont l'exactitude n'est jamais vérifiable, l'homme est condamné, par sa condition même, à ne jamais satisfaire un désir de communication auquel il ne saurait renoncer."
Gaston Berger, Du prochain au semblable, "Esquisse d'une phénoménologie de la solitude", in La présence d'autrui, P.U.F., 1957, pp. 88-89.
Questions sur le texte :
1. Pourquoi l'intimité qui me protège est-elle un obstacle définitif à la communication ?
2. En quoi suis-je "enfermé en moi-même" ?
3. Expliquez : "Mes gestes et mes paroles sont des signes sans contrepartie".
4. Pourquoi la subjectivité est-elle, par essence, incommunicable ?
5. Commentez l'expression "Mon jardin secret est une prison".
6. Pourquoi l'univers des autres m'est-il "aussi strictement interdit que le mien leur est fermé" ?
7. En quoi la souffrance d'autrui me révèle-t-elle notre irréductible séparation ?
8. En quoi la mort d'autrui me révèle-t-elle encore davantage notre irréductible séparation ?
9. Le désir de communication est-il toujours tenu en échec ?
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