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Bernard Groehuysen préparait  depuis longtemps la suite de son ouvrage sur les Origines de l'esprit bourgeois en France, dont seul le tome I a paru (L'Eglise et la Bourgeoisie, 1927). Après la mort de B. Groethuysen, Alix Guillain a déchiffré ce qu'il avait déjà rédigé sur la Révolution française. C'est le livre que nous publions ici.

 

Il est composé : 1° d'un long fragment sur Montesquieu, dont il manque, dans la dactylographie, la première page, et qui est inachevé ;

 

2° d'un Essai, qui paraît à peu près achevé, sur la philosophie de la Révolution française, qui constitue la deuxième partie et la plus importante du présent volume. (Note de l'éditeur)

 

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Bernard Groethuysen (à droite) en compagnie d'André Gide (à gauche)

 

Bernard Groethuysen, né en 1880 à Berlin, mort au Luxembourg le 17 septembre 1946) est un écrivain et philosophe français. Ses travaux, aux confins de l'histoire et de la sociologie, concernent l'histoire des mentalités et des représentations (Weltanschauung), et l'interprétation (herméneutique) de l'expérience du monde. Dans l'Entre-deux guerres, il fit connaître en France Kafka et la sociologie allemande.

 

"La philosophie de la Révolution française n'a pas comme objet - du moins pas dans le sens propre du mot - des découvertes philosophiques de nouveaux systèmes. Elle traite de l'évolution, dans le sens révolutionnaire, de certaines idées déjà données. Sa tâche consiste à montrer comment certains principes abstraits se concrétisent, deviennent pour ainsi dire des images vivantes, qui correspondent aux impulsions de la volonté et personnifient en quelque sorte les buts vers lesquels tendent les hommes de l'époque. Elle doit ensuite suivre ces principes à l'oeuvre, les représenter agissant dans la vie réelle, avec toutes les réactions qu'ils peuvent provoquer. D'une part donc, la logique immanente des idées, et de l'autre, la forme qu'elles revêtent dans la réalité, les nouveaux problèmes que font naître leur prise de contact avec la vie. Et tout ce procès s'effectuant grâce à une évolution collective, en quelque sorte anonyme, où les individus qui sortent de la masse ne font qu'exprimer la façon dont elle conçoit et ressent les choses. Grimm n'en revenait pas de voir la vie nouvelle qu'avaient pris en France certains concepts, certaines données théoriques relevant de la philosophie du Droit et qu'il avait étudiés, étant au collège de Leipzig. Cette attitude de Grimm exprime bien le problème que nous allons traiter. Nous aurons affaire avec des problèmes du Droit naturel, qui, sous la forme théorique qu'ils revêtent dans les manuels de Droit, n'ont rien de bien enthousiasmant. ce sont des idées comme : la Loi, l'Egalité des Droits, la volonté nationale.

 

Prenons par exemple la dernière de ces idées. Qu'est-ce que la volonté nationale ? C'est, dira-t-on, la volonté de la majorité. Mais cette réponse ne peut nous satisfaire. La nation à laquelle nous devons nous sacrifier, que nous devons servir et dont la volonté est toujours droite et bonne, ne peut être la moitié de ses citoyens plus un. Ou bien, on nous dira que c'est la volonté du Peuple, sans autre explication. Mais alors, que veut dire Peuple ? Les millions d'êtres humains qui habitent la France ? Cette foule exprimable en chiffres ne nous représente rien que d'abstrait. Comment saisirons-nous la volonté de la masse dans sa réalité vivante ? Ou bien encore, pour les plus naïfs d'entre nous, ce seront les gens, tels que nous les observons tantôt ici, tantôt là, tous les jours, dans la rue ou dans leur champs. Mais ce n'est là qu'une vision partielle. Où est l'ensemble du Peuple ? Le Peuple, nous répondra-t-on enfin, est une unité qu'il reste encore à réaliser. Il faut que de toutes les différentes tendances de la volonté soit formée une seule volonté. Mais tout cela ne réalise pas encore l'idée de nation. Il faut aimer le Peuple, le Peuple tout entier, il faut qu'il nous soit présent, et qu'il ne reste pas une masse qui ne représente rien. Le Peuple doit régner. Sa volonté doit se manifester de quelque façon. C'est là une des questions montrant comment l'idée de Peuple devient révolutionnaire.

 

A côté de cette idée, il y en a d'autres, comme celles par exemple de Liberté, d'Egalité. Pour comprendre comment ces idées deviennent vivantes, il faudra chercher à connaître l'état d'esprit des hommes de l'époque, à nous rendre compte de ce qu'éprouvait alors l'individu par rapport à la masse dont il faisait partie, de même que par rapport au monde et à la nature. Nous devons saisir la façon dont il conçoit la vie et la réalité vivante, savoir à quoi il attache de la valeur. Cela exigerait évidemment que nous remontions le cours de l'Histoire. Nous nous bornerons ici à nous servir de certaines manifestations littéraires, pour essayer de découvrir dans leur signification en quelque sorte symptomatique les éléments susceptibles de nous aider à voir clair dans cette évolution." (Bernard Grothuysen)

 


 


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