le
Figaro, seul, se promenant dans l'obscurité, dit du ton le plus sombre :
"O femme! femme! femme! créature faible et décevante!... nul animal créé ne peut manquer à son instinct: le tien est-il donc de tromper?... Après m'avoir
obstinément refusé quand je l'en pressais devant sa maîtresse; à l'instant qu'elle me donne sa parole, au milieu même de la cérémonie... Il riait en lisant, le perfide! et moi comme un benêt...
Non, monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas... vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela
rend si fier! Qu'avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire; tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule
obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes: et vous voulez jouter... On vient... c'est
elle... ce n'est personne. - La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari quoique je ne le sois qu'à moitié! (Il s'assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que
ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits, élevé dans leurs moeurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J'apprends la chimie,
la pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire..."
"à l'instant qu'elle" : à l'instant où elle
"au milieu même de la cérémonie" : il s'agit de la cérémonie de fiançailles entre Suzanne et Figaro.
"un benêt" : un sot, un nigaud
"et vous voulez jouter" : rivaliser, lutter (joute : combat à cheval d'homme à homme avec la lance)
"lancette" : instrument de chirurgie pour pratiquer la saignée
(Le mariage de Figaro, acte V, scène 3)
Beaumarchais (1732-1799)
Etudes littéraires, biographie rédigée par Benjamin link
La situation d'énonciation :
Figaro, au service du comte Almaviva, va épouser Suzanne, femme de chambre de la comtesse. Mais le comte est bien décidé à tromper sa femme avec la jeune fiancée. Figaro, Suzanne et sa maîtresse s'unissent pour déjouer les projets du comte.
Ces dernières ont décidé de changer de rôle pour démasquer l'infidèle, mais Figaro n'est pas au courant ; il croit que Suzanne a rendez-vous avec le comte, la nuit dans le parc et cherche à les suprendre.
Figaro est seul en scène et interpelle d'abord Suzanne, puis le comte qui ne sont présents ni l'un ni l'autre. La double énonciation théâtrale (les paroles prononcées par un personnage sont destinées à un autre personnage et/ou au public) permet de créer une situation qui n'est pas admise dans la vie courante.
Plan du monologue :
1) Figaro se plaint des femmes en général et de Suzanne en particulier
2) Figaro s'en prend au comte
3) Figaro évoque la "bizarrerie" de sa destinée
Fonctions du monologue :
Fonction explicative : Figaro se parle à lui même, mais il parle en même temps à Suzanne et au comte, ce qui rend le monologue moins artificiel. Il permet au spectateur de se mettre à la place de Figaro, de comprendre ses pensées, ses sentiments, ses difficultés. Le monologue nous informe sur Figaro, qui passe du statut de personnage de théâtre à celui de personnage de roman picaresque.
Fonction dramatique : les paroles de Figaro contre Suzanne montrent qu'il n'est pas au courant du complot, elles instaurent une suspense, une attente chez le spectateur : "Et vous voulez jouter !".
La forme :
La syntaxe et la ponctuation expressives (points d'exclamation, points d'interrogation, points de suspension) soulignent l'état d'esprit de Figaro : son émotion, son indignation, sa colère, mais aussi un certain désarroi. Beaumarchais transcrit les pensées du personnage telles qu'elles surgissent. Le monologue n'a donc pas la cohérence d'un discours élaboré et suivi ("Il riait en lisant, le perfide ! et moi comme un benêt !...").
Figaro emploie parfois un registre familier, propre à sa condition ("Morbleu !", "La nuit est noire en diable."), mais s'exprime aussi de façon soutenue, apparaissant alors comme le porte-parole de l'auteur : "Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !... noblesse, fortune, un rang, des places ; tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ! vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus..."
Les registres :
Le monologue joue sur plusieurs registres :
dramatique : suspens par rapport à l'action, pathétique : registre dominant qui apparaît dès la didascalie initiale : "Figaro, seul, se promenant dans l'obscurité, dit du ton le plus sombre", comique : "Et moi comme un benêt !", "Et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu'à moitié.", satirique : "Vous vous êtes donné la peine de naître", "du reste homme assez ordinaire."
La critique des privilèges :
Elle s'opère à travers des antithèses exprimées dans des formules frappantes qui comparent la situation du comte à celle de Figaro :
Le comte : "grand seigneur", "noblesse", "fortune", "place"
Figaro : roturier, domestique du comte
Le comte : naissance illustre
Figaro : élevé par des bandits, ne connaît pas ses parents
Le comte : "fier"
Figaro : obligé de se montrer humble et obéissant
Le comte : ambassadeur
Figaro : domestique, barbier
Le comte : "s'est donné que la peine de naître et rien de plus."
Figaro : "perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement qu'on n'en a mis en cent ans à gouverner toutes les Espagnes."
Le comte : "homme assez ordinaire"
Figaro : homme assez extraordinaire
Cette comparaison a une portée morale et politique : à travers le monologue de Figaro, Beaumarchais critique le sentiment de supériorité que confère la naissance et dénonce les privilèges de la noblesse.
Ce passage témoigne d'une transformation importante chez Figaro, désormais résolu à se battre au lieu de se plaindre et d'affronter le comte au lieu de biaiser comme il l'a fait jusqu'à présent.
Les difficultés et les atouts de Figaro :
Les difficultés de Figaro sont de deux ordres : sa naissance et sa situation sociale, sa situation par rapport au comte et à Suzanne.
- Sa situation sociale :
Figaro est lucide sur sa situation sociale : élevé par des bandits, il n'a jamais connu ses parents et sa fonction est loin d'être prestigieuse ("et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire.")
Mais il est également conscient de ses atouts par rapport au comte : "Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !...", "Tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter..."
- sa situation par rapport au comte et à Suzanne :
Selon les trois axes du schéma actanciel définis par Algirdas Julien Greimas, l'axe du désir, l'axe du pouvoir et l'axe du savoir, sa situation se présente ainsi :
Axe du désir : il aime Suzanne et ne veut pas qu'elle soit au comte ("non, Monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas... vous ne l'aurez
pas.")
Axe du pouvoir : si Suzanne avait vraiment cédé aux assiduités du comte, Figaro ne pourrait pas grand chose. Il ne pourrait pas obliger Suzanne à lui être fidèle, pas plus qu'il ne pourrait provoquer le comte en duel (inégalités des conditions).
Le monologue de Figaro se poursuit sur une centaine de lignes (!) dans lesquelles Figaro ne parle que de lui même, mais cette insistance montre bien son désarroi :
tous ses mérites ne peuvent rien contre les prestiges de la naissance auxquels Suzanne a, croit-il, succombé.
Axe du savoir : Figaro croit que Suzanne a accordé un rendez-vous au comte, mais il ne sait pas ce que savent les spectateurs : le complot des femmes contre le comte et le fait que sa situation n'est pas aussi désespérée qu'il le pense.
Axe du désir (ou de la volonté) :
S/ Figaro
O/ Suzanne
S/ Suzanne
O/ Figaro
S/ Le Comte
O/ Suzanne
S/ La Comtesse
O/ Le Comte
Axe du pouvoir :
S/ Figaro
Adj./ Suzanne + La Comtesse
Opp./ Le Comte
S/ Suzanne
Adj./ La Comtesse
Opp./ Le Comte
S/ Le Comte
Adj./ néant
Opp./ Figaro, Suzanne, la Comtesse
S/ La Comtesse
Adj./ Suzanne
Opp./ Néant
Axe du savoir (de la communication) :
S/ Figaro
Destinateur = Figaro
Destinataire = Figaro
S/ Le Comte
Destinatrice = Suzanne
Destinataire = la Comtesse (quiproquo par changement de rôle)
S/ Suzanne
Destinatrice = La Comtesse
Destinataire = Suzanne
S/ La Comtesse
Destinatrice = Suzanne
Destinaire = La Comtesse
On remarque que Suzanne apparaît deux fois dans le schéma actanciel ayant pour structure S/Figaro dans l'axe du désir : comme objet et comme adjuvante, alors que le
comte n'apparaît qu'une fois comme opposant. On remarque également que Figaro n'apparaît qu'une fois (il est hors circuit de la communication étant à la fois le destinataire et le destinateur de
l'objet), que le Comte n'apparaît pas du tout et que Suzanne et la Comtesse apparaissent trois fois chacune dans l'axe du savoir.
Conclusion :
Reprenez les conclusion partielles auxquelles vous avez abouti (bilan) et montrez ensuite (ouverture) que ce ne sont pas les hommes qui ont le pouvoir dans cette pièce, mais les femmes et que leur comportement dément la première phrase du monologue de Figaro : "Ô femme, femme créature faible et décevante ! Nul animal crée ne peut manquer à son instinct. Le tien est-il donc de tromper..."
La suite du monologue de Figaro :
O femme! femme! femme! créature faible et décevante!... nul animal créé ne peut manquer à son instinct: le tien est-il donc de tromper?... Après m'avoir obstinément
refusé quand je l'en pressais devant sa maîtresse; à l'instant qu'elle me donne sa parole, au milieu même de la cérémonie... Il riait en lisant, le perfide! et moi comme un benêt... Non, monsieur
le Comte, vous ne l'aurez pas... vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier!
Qu'avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire; tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu
déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes: et vous voulez jouter... On vient... c'est elle... ce n'est
personne. - La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari quoique je ne le sois qu'à moitié! (Il s'assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée? Fils
de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs moeurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête; et partout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la
chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire! - Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à
corps perdu dans le théâtre: me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les moeurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule: à l'instant un
envoyé... de je ne sais où se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis,
d'Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant: chiens de
chrétiens! - Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. - Mes joues creusaient, mon terme était échu: je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque:
en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j'écris sur la valeur
de l'argent et sur son produit net: sitôt je vois du fond d'un fiacre baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je
voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont
d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se
rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue; et comme il faut dîner, quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume et demande à chacun de quoi il
est question: on me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse; et que, pourvu
que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni dé la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de
personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et, croyant
n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou! je vois s'élever contre moi mille pauvres diables à la feuille, on me supprime, et me voilà derechef sans emploi! - Le
désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me
fais banquier de pharaon: alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais
bien pu me remonter; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête,
il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un dieu bienfaisant m'appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et
mon cuir anglais; puis, laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans
souci. Un grand seigneur passe à Séville; il me reconnaît, je le marie; et pour prix d'avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber
dans un abîme, au moment d'épouser ma mère, mes parents m'arrivent à la file. (Il se lève en s'échauffant.) On se débat, c'est vous, c'est lui, c'est moi, c'est toi, non, ce n'est pas nous; eh!
mais qui donc? (Il retombe assis,) O bizarre suite d'événements! Comment cela m'est-il arrivé? Pourquoi ces choses et non pas d'autres? Qui les a fixées sur ma tête? Forcé de parcourir la route
où je suis entré sans le savoir, comme j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma gaieté me l'a permis: encore je dis ma gaieté sans savoir si elle est à moi plus
que le reste, ni même quel est ce moi dont je m'occupe: un assemblage informe de parties inconnues; puis un chétif être imbécile; un petit animal folâtre; un jeune homme ardent au plaisir, ayant
tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec
délices! orateur selon le danger; poète par délassement; musicien par occasion; amoureux par folles bouffées, j'ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l'illusion s'est détruite et, trop
désabusé... Désabusé...! Suzon, Suzon, Suzon! que tu me donnes de tourments!... J'entends marcher... on vient. Voici l'instant de la crise. (Il se retire près de la première coulisse à sa
droite.)
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