Par Adrien Sénécat, publié le 02/09/2013 à 17:53
A la veille de la rentrée scolaire, un jeune prof sur deux se dit "frustré" par son métier. Comment expliquer ce malaise? Daniel Arnaud, enseignant, dénonce dans un livre la montée des violences scolaires et le silence de l'administration.
"De nombreux collègues m'ont confié recevoir régulièrement des 'sale chienne' ou 'fils de pute'...", explique Daniel Arnaud.
afp.com/Damien Meyer
Le moral des troupes de Vincent Peillon est au plus bas à la veille de la rentrée scolaire: plus d'un jeune prof sur deux se dit "frustré" par son métier, selon un sondage OpinionWay publié jeudi 29 août. Comment expliquer ce malaise? L'Express a interrogé Daniel Arnaud, enseignant en collège et lycée professionnel, philosophe, écrivain et auteur du blog Idées républicaines. Il a publié le 22 août dernier un livre, Manuel de survie en milieu scolaire, qui témoigne de la dureté dont les professeurs peuvent être victimes.
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Les enseignants ont-ils vraiment besoin d'un "manuel de survie"?
Je fais partie de ceux qui pensent qu'il y a une montée des incivilités et des violences scolaires dans les collèges et lycées. Mais attention: ce n'est pas un témoignage personnel. Pour écrire ce livre, je me suis basé sur une cinquantaine de témoignages d'enseignants de toute la France.
Où commencent les incivilités en classe?
Cela peut-être un manque de respect, des insultes... bref, une contestation systématique et agressive. La violence scolaire a, dans ses formes les plus spectaculaires, des manifestations physiques. Mais elle commence avec des mots très durs. De nombreux collègues m'ont confié recevoir régulièrement des "sale chienne" ou "fils de pute"...
Pourquoi avez-vous l'impression d'une dégradation?
Ce n'est pas qu'une impression! Les profs qui enseignent depuis 20 ou 30 ans la constatent année après année, tout comme la baisse du niveau scolaire. Ce qui est le plus dur pour nous, c'est que les élèves difficiles sont trop souvent soutenus par les chefs d'établissements. Certains se comportent comme des traders: ils veulent préserver l'image de leur établissement pour le bien de leur carrière et décident donc de taire les problèmes. Il y a clairement un conflit d'intérêt entre leur intérêt et celui du "bon professeur", qui devient alors un empêcheur de tourner en rond à leurs yeux.
Quels types de comportements avez-vous constatés?
Dans de nombreux cas, l'administration inverse les rôles. L'enseignant est mis dans la position de celui qui crée le problème. De même, certains chefs d'établissements font des remarques du type: "Mais vos notes, elles sont trop basses" pour inciter à surnoter. Alors que nous ne sommes pas responsables du manque de travail des élèves... Cela peut même aller jusqu'à du harcèlement au travail et avoir des incidences sur certaines carrières.
Vous parlez de "l'administration". Cela dépasse les seuls chefs d'établissements?
Oui, car ces derniers sont systématiquement soutenus par l'Education nationale. Par principe, les recteurs ne les désavouent jamais, même en cas de plainte. Ce harcèlement est un sujet tabou.
En avez-vous été victime à titre personnel ?
Oui. En 2008, j'ai travaillé sur un livre et j'ai subi des pressions hiérarchiques quand cela s'est su. Elles ont heureusement cessé une fois qu'il est sorti.
Pouvez-vous dater le début de cette dégradation du métier?
Le point de départ, c'est la loi Jospin de 1989 qui met l'élève au centre du système. Sur le principe, on est tous d'accord avec ça, mais cela a inversé les rôles: la parole de l'élève est devenue plus importante que celle du prof. Depuis, c'est une glissade continue. Et les courants pédagogiques comme celui de Philippe Meirieu en sont en partie responsables.
Vincent Peillon s'est-il saisi de ces problèmes?
Il y a quelques signes positifs, comme l'enseignement de morale laïque ou la charte de la laïcité. Mais sur le fond, Vincent Peillon pense que les problèmes de l'Education nationale viennent d'un manque de moyens et il se trompe de diagnostic. Je ne dis pas qu'ouvrir des postes ne sert à rien, simplement qu'il y a vraiment un souci lié à nos choix pédagogiques. Honnêtement, je préfère enseigner dans une classe de 30 élèves de lycées professionnel qui ne pose pas de problème que dans une petite classe de 10 élèves avec de nombreux problèmes.
Un conseil pour les enseignants qui feront leur première rentrée mardi ?
Ils doivent poser leur autorité dès le premier cours. Il faut qu'ils soient attentifs à l'image qu'ils renvoient dès le premier jour de classe car elle donne le "la" pour la suite de l'année.
Mon commentaire :
Daniel Arnaud a parfaitement raison de dire que, dans un très grand nombre de cas, les élèves perturbateurs sont systématiquement soutenus par la hiérarchie (nous sommes nombreux à en avoir fait l'expérience) et de dénoncer le fait que les enseignants s'épuisent à faire de la discipline et à gérer des "cas", sans en avoir les moyens, au détriment des élèves qui ont envie de réussir et de travailler.
Les gens qui ont vécu sous un régime totalitaire ont témoigné du fait que ce type d'organisation se caractérise par un fonctionnement absurde et contreproductif, la prolifération
d'une bureaucratie qui déresponsabilise l' individu, le fait qu'ils met le monde à l'envers et dénature le sens des mots. N'est-ce pas ce qui se passe trop souvent dans l’Éducation
nationale ?
Le fait pour la hiérarchie de soutenir les fauteurs de troubles, la complaisance vis-à-vis de la violence, des
incivilités et de la "barbarie ordinaire", le comportement de certains collègues qui servent d'oreilles à l'administration (quel autre nom leur donner que celui de "kapos" ?), le fait qu'il
faut sans arrêt faire attention à ce que l'on dit et à la manière dont on le dit, et, qu'à tout prendre, il vaut mieux encore se taire pour éviter d'avoir des ennuis, etc. donne à penser qu'il
y a quelque chose de pourri au royaume du "politiquement correct".
Car ajourd'hui, finalement, tout est dans le mots. Les mots remplacent les choses, les mots remplacent les actes et pourvu qu'on emploie les mots politiquement corrects (par exemple : élève en
difficulté à la place de "perturbateur" ou "caïd"), on peut se sentir en paix avec sa conscience, estimer qu'on s'est acquitté de ses responsabilités et passer aux yeux des autres et à
ses propres yeux pour un "type bien" (cf. La Chute d'Albert Camus)
Eh bien, je ne suis pas d'accord. Je pense que les faits, la réalité "dure à étreindre" comme disait Rimbaud l'emporte sur les mots et que ce qui compte, ce ne sont pas seulement nos idées
"progressistes", "de Gauche", forcément de Gauche, mais nos actes.
Sinon, nous nous condamnons à ne pas comprendre, comme des poissons qui tournent en rond dans un bocal, le bocal en question portant aujourd'hui le nom d'idéologie progressiste... comprendre
des "faits" qui apparaissent régulièrement dans la Presse, par exemple le comportement "déviant" de rejetons des représentants d'une Gauche censée incarner les "valeurs de Gauche"
(Marie-Sol Touraine ou Laurent Fabius) ou celui de ces mêmes ministres (Jérôme Cahuzac), mais aussi le suicide de certains de nos collègues parce qu'ils ne peuvent plus enseigner, ou bien qu'un
beau jour, lassés de voir la Gauche piétiner les "valeurs de Gauche" et de voir tant de comportements incorrects recouverts d'un vernis politiquement correct, les électeurs finissent, en
désespoir de cause, par se tourner vers les "valeurs" d'Extrême-Droite.
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