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Jean-Paul Brighelli

Le Point.fr - Publié le 10/09/2013 à 05:55- Modifié le 10/09/2013 à 09:39 

 

Apprendre à lire-écrire-compter à tous les enfants, c'est possible. Une association le fait. Et le ministère lui coupe les vivres, s'insurge Brighelli.


Le ministre de l'Éducation nationale Vincent Peillon en visite dans une école maternelle en janvier 2013. Le ministre de l'Éducation nationale Vincent Peillon en visite dans une école maternelle en janvier 2013. © Scheiber/20 minutes/Sipa

 

 

Passons sur le fait que la demi-journée regagnée dans le primaire sera malheureusement consacrée à la danse bretonne dans l'Ouest et à la célébration du félibrige dans le Sud-Est - voire à des activités encore plus ludico-citoyennes... Nous aurions tous préféré que ces heures heureusement reconquises soient consacrées, comme les autres, à l'acquisition du lire-écrire-compter, à la connaissance de l'histoire et de la géographie et à la maîtrise de savoirs scientifiques qui dépassent un peu l'art de plonger la main dans la pâte à crêpes.

 

N'empêche... Le ministre tient, dit-il, à ce que les fondamentaux soient à nouveau au coeur des apprentissages à l'école primaire. Il serait temps : aux dernières nouvelles, de 15 % (estimation optimiste) à 19 % (estimation réaliste) des entrants en sixième ne maîtrisent pas lecture, rédaction et calcul. À tel point qu'au printemps 2012, un sondage révélait que près des trois quarts des Français étaient favorables au retour du vieil examen d'entrée en sixième (1). Une idée vite reprise par Jean-François Copé, qui ne dispose décidément pas de bons conseillers en matière d'éducation. Et que ferait-on de ceux qui ne réussiraient pas ? On les noie comme des chatons - alors même que l'on ne noie plus les chatons ?

 

Non : la solution, c'est que tous ceux qui peuvent apprendre à lire, écrire et compter entre 4 et 11 ans, c'est-à-dire la quasi-totalité des enfants, maîtrisent effectivement la lecture, l'écriture et le calcul. Mais, pour cela, encore faudrait-il qu'on le leur apprenne correctement.

 

           Une expérimentation contre les dérives constructivistes

 

Et justement, certains - bien plus savants que moi, de vrais spécialistes du primaire - se sont penchés sur la question. Par exemple les membres du Grip.

 

 

Qu'est-ce que le Grip ? Le Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes. Son président est un éminent mathématicien, Jean-Pierre Demailly, professeur à l'université de Grenoble, membre de l'Académie des sciences (1). Mais les soutiers sont des instituteurs - des vrais. De ceux qui, conformément à l'étymologie du mot, vous apprennent à vous tenir, à penser et à écrire droit. Par exemple Catherine Huby, institutrice dans la Drôme provençale, à qui Luc Cédelle, longtemps infatigable défenseur, dans Le Monde, des pédagogies qui ne marchent pas et s'y obstinent, a fini par ouvrir ses colonnes, en s'extasiant de ce qu'une pédagogue qui ne pense pas comme ses amis arrive à des résultats aussi stupéfiants - et universels. (2)

 

 

Après des années de lutte contre les dérives des pédagogies constructivistes (qui prétendent que les enfants construisent seuls leurs propres savoirs, comme Pascal a retrouvé tout seul les 12 premiers principes d'Euclide - ceux qui ne sont pas Pascal attendront, et effectivement ils attendent), le GRIP a rassemblé ses forces vives et édité des manuels d'apprentissage, pour les petits, les tout-petits et les plus grands, dont l'efficacité est si évidente qu'aujourd'hui 35 instituteurs de grande section n'attendent que le feu vert et l'habilitation du ministère pour se lancer dans une expérimentation en grand.

 

Un apprentissage précoce

 

 

Parce que les méthodes mises au point par le Grip permettent d'apprendre à lire/écrire (les deux opérations sont indissociables) à des enfants qui ne se sont pas encore assis en cours préparatoire. Il n'est jamais trop tôt pour faire bien, jamais trop tard pour faire mieux. Si tous les enfants de CP savaient lire, ils consacreraient plus de temps à d'autres apprentissages - et ainsi de suite. On se refilerait, de classe en classe, des élèves doués et souriants au lieu de se repasser des cancres-malgré-eux.

 

 

Mais pour que le Grip fonctionne, pour qu'il continue à éditer les livres merveilleux qui consacrent ses méthodes, il lui faut quelques crédits de fonctionnement - que ce soit sous la forme de subventions brutes ou de décharges de service. Au total, entre 50 000 et 70 000 euros par an - une paille dans un ministère qui aura brassé, en 2013, 64 milliards d'euros.

 

 

Ces crédits, il les a obtenus sous le ministère Darcos - le dernier à avoir pris la mesure de ce que l'innovation pédagogique peut, pour un coût minime, apporter aux enfants de la République. Au prix de quelques contorsions, et sous la pression amicale d'une bande de journalistes désintéressés (3) et de polémistes enfin conciliants, Luc Chatel (ou son cabinet, ce qui revient au même) a pérennisé cet effort microscopique et nécessaire.

 

Une quête au Qatar ?

 

Mais avec Vincent Peillon, rien ne va plus. Au moment même où le Grip peut promouvoir ses premiers ouvrages (4), où il dépasse le petit cercle des spécialistes et des combattants de la première heure, où même au SNUIpp il se trouve des enseignants qui reconnaissent la valeur de son travail et de ses publications, le ministère étrangle financièrement - pour une poignée d'euros, 10 000 octroyés contre 70 000 nécessaires - l'une des très rares associations qui ne vise pas à s'autopromouvoir ou à pérenniser les méthodes qui fabriquent dysorthographie, dyscalculie (6) et dyslexie - tous produits des pratiques qui sont à la source du délitement rapide de l'école française.


Que devrait faire le Grip ? Quêter au Qatar, comme tant d'autres ? Plaider sa cause auprès des mathématiciens chinois ? S'exiler à Singapour, cette minuscule enclave dont les résultats époustouflent les pays de l'OCDE ?

 

Organismes fumeux

 

Allons, Vincent, un petit mouvement - juste un petit mouvement. Au moins, celui de recevoir ceux qui se battent pour que nos enfants - et les tiens, et les vôtres - arrivent en sixième avec un bagage suffisant pour continuer de vraies études. Le ministère claque des sommes folles dans des organismes fumeux qui ont sa faveur pour d'obscures raisons idéologiques - inutile de les nommer. Il faut alimenter le petit ruisseau qui demain sera grande rivière - pardon pour la métaphore, mais je n'en vois pas d'autre pour dire l'espoir qui nous anime, et le désespoir qui menace.


PS. Bien entendu le combat ne s'arrête pas à l'école primaire. Mais n'est-ce pas un membre du Grip, professeur de collège, Véronique Marchais, qui avec quelques collègues a lancé la plus intelligente série de livres de français de la sixième à la troisième - la collection "Terre des lettres", chez Nathan ? Cette organisation terroriste (si j'en crois ce qu'en disent les plus obstinés des disciples de Meirieu, Dubet and co) se soucie des enfants, se soucie des élèves - d'où qu'ils viennent, et où qu'ils soient. Le vrai élitisme, redisons-le encore une fois, c'est d'amener chacun au plus haut de ses capacités - et les enfants, bien menés, peuvent beaucoup.

 

 

 

(1) J.-P. Demailly a officiellement demandé à Vincent Peillon que le Grip fasse partie du futur Conseil national des programmes. Silence radio rue de Grenelle. Ce serait pourtant la moindre des choses.

 

(2) Voir son interview par Véronique Blanc-Blanchard, autre héroïne de cette croisade contre l'illettrisme et pour la culture, dans la Quinzaine universitaire, la revue du SNALC

 

(3) Merci en particulier à Natacha Polony et à ce même Luc Cédelle.

 

(4) Thierry Venot, De l'écoute des sons à la lecture ; Catherine Huby-Sophie Wiktor, Se repérer, compter et calculer en grande section ; Catherine Huby, Écrire et lire au CP (3 volumes) ; Muriel Strupiechonski, Mon CP avec Papyrus ; Pascal Dupré, Compter / Calculer au CP ; Muriel Strupiechonski / Didier Glad, Écrire / Analyser au CE1 ; Catherine Huby / Pascal Dupré, Compter / Calculer au CE1. Pour le moment, le reste de la série est en expérimentation (parce que voilà des livres que l'on essaie avant de les lancer, ce que ne font jamais les éditeurs classiques) et est téléchargeable sur le site du Grip. Le Grip lance aussi une collection Formation avec un Précis d'enseignement de la grammaire de Cécile Revéret et une Maternelle de Catherine Huby - à paraître ce mois.

 

(5) Lire les conclusions du Comité sur l'enseignement des sciences

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