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Delacroix.jpg

 

Françoise Guichard, professeur agrégée de Lettres classiques en CPGE à Aix-en-Province faisait récemment part sur le blog Bonnet d'âne de Jean-Paul Brighelli de la "consternation" d'une de ses collègues qui corrige l'épreuve anticipée de Français du Bac.

 

Cette épreuvre mettait en regard trois textes du XIXème siècle évoquant des soulèvements populaires : un passage des Misérables avec Gavroche, le sac des Tuileries dans L'Education sentimentale de Flaubert et un passage de La Fortune des Rougon-Macquart d'Emile Zola évoquant les insurrections dans le Var à la suite du coup d'Etat de Napoléon III :

 

"L'ignorance en matière d'histoire des élèves de Première est devenue tellement abyssale qu'ils ne peuvent pas comprendre les textes qui leur sont donnés, des textes pourtant jugés "faciles" par beaucoup de collègues.

 

Sur les 58 copies que j'ai corrigées, pas une ne mentionne le nom de Louis-Philippe ou la monarchie de juillet pour le texte de Flaubert, or, après tout, puisqu'il est question de Révolution, cela leur aurait servi de savoir quel régime était renversé, (un candidat et un seul, d'où sort-il ce rescapé ? - évoque à un moment la monarchie constitutionnelle, un sur 58...) presque tous confondent Louis Napoléon Bonaparte et son oncle mais il y a pire, la Révolution de 1848 est assimilée à celle de 89 et je viens de lire cette merveille : "le XIXème siècle est un grand siècle qui a vu la prise de la Bastille et l'exécution de Louis XIV".

 

Je suis atterrée. On s'est tellement ingénié à discréditer la chronologie, à transformer le cours d'Histoire en fumeuse (et parfois très tendancieuse) approche des phénomènes contemporains (je viens encore d'entendre une de mes collègues d'Histoire dire d'un ton dogmatique qu'il fallait être à l'écoute de la société, comme si la connaissance du passé n'était pas la meilleure façon d'appréhender le présent) que les événements majeurs qui sont constitutifs de notre identité sont ignorés ou pire confondus avec d'autres.

 

Dans ces conditions, même des textes canoniques du XIXème siècle ne sont plus accessibles aux élèves de lycée...

 

Que faire pour sauver l'Histoire et les lettres de cette effroyable débâcle?

 

Toute-l-Histoire-du-monde.jpg

 

Ce ne sont pourtant les outils de travail qui manquent, par exemple un excellent petit  livre d'Histoire : Toute l'Histoire du Monde, de la préhistoire à nos jours de Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, paru chez Fayard en livre de Poche en 2005, qui résume en 408 pages l'essentiel de ce que devrait savoir tout élève de Première-Terminale et  toute personne cultivée.

 

L'ouvrage ne prétend pas être exhaustif et ne s'adresse pas à des spécialistes qui trouveront toujours à redire à ce genre d'initiatives... Laissons-les dire.

 

La préface du livre au titre évocateur : "les immémorants" dit l'essentiel : l'inquiétante inculture historique de nos contemporains, en recherche les causes  et s'inquiète des conséquences de cet état de fait :

 

"En France, il y a un siècle, ceux qui savaient lire savaient aussi se situer dans l'espace et dans le temps. Un manuel scolaire, rédigé par deux éminents professeurs, le Mallet-Isaac, énonçait les repères historiques et géographiques connus des gens qui avaient dépassé le certificat d'études.

 

Il n'en est plus ainsi. Les Français, et d'ailleurs tous les Occidentaux, sont devenus, pour la plupart, des hommes sans passé, des "immémorants". Par un paradoxe ironique, on n'a jamais autant parlé du "devoir de mémoire" qu'en ces temps d'oubli (...)

 

Il y a peu, on entendait les Français grommeler quand ils étaient mécontents : "On a déjà fait la Révolution, on pourrait la refaire", manifestant ainsi qu'ils étaient conscients d'une belle continuité historique. Que trouverait-on dans la tête de leurs enfants ? Un chevalier du Moyen-Âge en armure, chevauchant en guise de cheval une fusée interplanétaire !

 

(...) Or, qu'on y prenne garde : le rôle majeur d'une civilisation est de transmettre un dépôt à ses enfants, à charge pour ces derniers de contester, de dilapider ou de faire fructifier cet héritage.

 

Quand un jeune Israélite, dans la nuit de Pâques, interroge rituellement les adultes qui l'entourent sur le sens du rite célébré, les adultes, non moins rituellement, lui répondent par le récit de la libération du peuple juif hors de l'esclavage égyptien. Il s'agit là, exprimé d'une manière saisissante, l'acte fondateur de l'éducation de la mémoire juive.

 

Ce n'est pas pour rien qu'un Pol Pot, au Cambodge, a voulu détacher radicalement les Khmers de leur passé : il savait ce qu'il faisait.

 

Car, sans cette interrogation du disciple au maître, sans cette transmission des maîtres aux nouveaux venus, il ne subsiste plus de civilisation, mais seulement de la barbarie (...)

 

Aujourd'hui, les gens ont des difficultés pour comparer les questions entre elles, pour se situer dans la chaîne du temps. Or, sans point de comparaison, il n'est plus de problèmes compréhensibles, nous explique Malraux dans ses Antimémoires. "Penser, c'est comparer", écrit-il.

 

Est-il possible, en effet de déchiffrer l'actualité sans références historiques, les événements les plus actuels s'enracinant toujours dans le long terme ? Comment situer par exemple les guerres d'Irak sans avoir entendu parler de la Mésopotamie ? Faute de repères chronologiques et géographiques, les journaux télévisés de "vingt heures" se transforment en histoires fantastiques, en épisodes du Seigneur des Anneaux. Leurs images nous choquent sans nous concerner.

 

Aujourd'hui, on voit tout, tout de suite, en direct, mais on ne comprend rien. On trouve en librairie d'excellents dictionnaires historiques ; mais pour consulter un dictionnaire, il faut savoir y entrer. On trouve sur les écrans d'Internet à peu près tout, tout ce qu'on y cherche, mais sur la "toile", sur le "Web", coexistent le meilleur et le pire, et sans culture générale, il devient difficile de distinguer l'un de l'autre.

 

D'où l'idée simple, ambitieuse et modeste à la fois de nos deux auteurs, "d'écrire un livre assez court qui soit un récit de l'Histoire du monde ; récit forcément incomplet, orienté par le point de vue de ses auteurs, contestable donc, mais fermement chronologique.

 

(...) " Ce livre n'est pas un livre de savants. Il se veut une espèce de résumé de l'Histoire de l'Humanité ; rudimentaire, mais plein de rapprochements surprenants et de questions impertinentes ; conte vrai où le lecteur pourra trouver des interprétations discutables de faits qui ne le sont pas. Il est destiné à tous, à l'exception des historiens de métier."

 

Auteur de nombreux essais et romans, Jean-Claude Barreau dirige le département de culture générale du pôle universitaire Léonard de Vinci. Guillaume Bigot est directeur de l'école de management Léonard de Vinci et a publié Les sept scénarios de l'apocalypse (2000). Ensemble, ils ont aussi écrit Toute la géographie du monde (2007)

 

Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, Toute l'Histoire du monde, de la préhistoire à nos jours, éditions Fayard, coll. Livre de Poche

 

"La conscience du passé est constitutive de l'existence historique. L'homme n'a vraiment un passé que s'il a conscience d'en avoir un, car seule cette conscience introduit la possibilité du dialogue et du choix. Autrement, les individus et les sociétés portent en eux un passé qu'ils ignorent, qu'ils subissent passivement. Ils offrent éventuellement à un observateur du dehors une série de transformations, comparables à celles des espèces animales et susceptibles d'être rangées en un ordre temporel. Tant qu'ils n'ont pas conscience de ce qu'ils sont et de ce qu'ils furent, ils n'accèdent pas à la dimension propre de l'Histoire."


(Raymond Aron, La Philosophie de l'Histoire, 1946, in Dimensions de la conscience historique, Plon, 1960, 10/18,pp. 11-12)


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