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  Freud-Sigmund-Le-Mot-D-esprit-Et-Ses-Rapports-Avec-copie-3.jpg

Sigmund Freud, Le mot (ou le trait) d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten), traduit de l'allemand par Marie Bonaparte et le Dr. M. Nathan, NRF, Gallimard.

Les traits d'esprit (Witz) procurent du plaisir. En quoi consiste ce plaisir ? D'où vient-il ? Selon Freud, la plupart des traits d'esprit expriment une idée et un affect refoulés sous une forme déguisée, selon des processus analogues au travail du rêve (Traumarbeit), qui déjouent la censure du surmoi : déplacement, condensation, représentation par le contresens, par le contraire, par la représentation indirecte, etc. Freud rapproche le plaisir des traits d'esprit d'un état d'esprit "euphorique", antérieur aux conditionnements sociaux, celui de l'enfance.

Les sujets qui déclenchent le rire (ou le sourire) sont relativement restreints : l'argent, le pouvoir, la sexualité (le corps), la religion, les "minorités", la bêtise, les défauts des autres, bref, les sujets "épineux" dont on ne doit parler qu'avec précaution et que la conscience a tendance à refouler.

Le trait d'esprit permet de déjouer la censure du surmoi et de décharger une partie de l'énergie psychique refoulée en exprimant le refoulé de manière "acceptable".

Freud distingue entre l'esprit, le comique et l'humour. L'esprit, selon lui a un rapport avec l'inhibition (c'est-à-dire la censure et le refoulement), le comique avec la représentation et l'humour avec le sentiment. Le plaisir de l'esprit est conditionné par l'épargne de la dépense nécessitée par l'inhibition (le mot d'esprit est une levée partielle de l'inhibition), le plaisir du comique est conditionné par l'épargne de la dépense nécessitée par la représentation et le plaisir de l'humour par l'épargne de la dépense nécessitée par le sentiment. La plaisir se traduit et se mesure par le rire. Au fond, le trait d'esprit est un lapsus réussi. 

"Dans les trois modes de fonctionnement de notre appareil psychique, le plaisir découle d'une épargne ; tous trois s'accordent sur ce point : ils représentent des méthodes permettant de regagner, par le jeu de notre activité psychique, un plaisir qu'en réalité le développement seul de cette même activité nous avait fait perdre. Car cette euphorie, à laquelle nous nous efforçons par là d'atteindre, n'est rien d'autre que l'humeur d'un âge où notre activité psychique s'exerçait à peu de frais, l'humeur de notre enfance, temps auquel nous ignorions le comique, étions incapables d'esprit et n'avions que faire de l'humour pour goûter la joie de vivre." (op. cité, p. 397)

Freud insiste également sur le fait que le plaisir du "Witz" (trait d'esprit) suppose une connivence avec autrui et des connaissances partagées : le rire est un phénomène collectif et communicatif.

Ceci dit, on ne rit pas de n'importe quoi, n'importe où et  avec n'importe qui : ce qui fera rire dans tel milieu passera pour une insulte ou une grossièreté dans tel autre.

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"Dans une pièce des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitulée Les bains de Lucques, H. Heine profile les traits du buraliste de loterie et chirurgien pédicure Hirsche-Hyacinthe de Hambourg. Cet homme, en présence du poète, se targue de ses relations avec le riche baron de Rothschild et termine par ces mots : "Docteur, aussi vrai que Dieu m'accorde ses faveurs, j'étais assis à côté de Salomon Rotschild et il me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon famillionnaire."  (p. 28-32)

Le trait d'esprit est fondé ici sur une "condensation" de deux termes : "familière" et "millionnaire", formant un "mot-valise" : famillionnaire. "il me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon tout à fait famillionnaire condense l'idée suivante : moi qui ne suis qu'un pauvre Juif, le baron de Rothschild, l'un des hommes les plus riches du monde me traitait comme quelqu'un de sa propre famille, aussi familièrement que peut le faire un millionaire. Le "gain" (ou l'épargne) pris sur la censure et le refoulement consiste ici en un plaisir pris sur un interdit concernant les lois du langage (l'interdiction de former des mots qui n'existent pas) et sur la condensation de deux idées contraires."Famillionnaire" : Tout de passe comme si le Juif pauvre émettait le désir d'être riche (millionnaire) et de faire partie de la famille du baron de Rothschild.

"Lorsque Flaubert publia son célèbre roman Salambô qui avait pour théâtre Carthage, Sainte-Beuve traita ironiquement ce roman de "carthaginoiserie". (p. 35). 

Le principe est le même que pour "famillionnaire" ; "carthaginoiserie" : "mot-valise" formé sur Carthage et chinoiserie. Ce mot valise permet au critique Sainte-Beuve de faire valoir son esprit aux dépens d'un créateur dont il a des raisons de se montrer jaloux. 

M.N... disait au cours d'une conversation qui visait un homme digne de bien des blâmes et aussi de quelque louange : "Oui, la vanité est un de ses quatre talons d'Achille." (p. 40).

La légère modification explique Freud, consiste en ce qu'au lieu de l'unique talon d'Achille de la tradition légendaire, on en assigne quatre au héros du mot. Quatre talons impliquent quatre pieds, c'est-à-dire l'animalité. Aussi les deux pensées condensées dans ce mot d'esprit pourraient d'exprimer ainsi : Y. est un homme éminent en dehors de sa vanité ; mais il me déplaît car il est plutôt une bête qu'un homme." Le "gain" sur la censure et le refoulement consiste ici à se moquer d'une personnalité connue en usant de l'allusion.

Louis XV voulait mettre à l'épreuve l'esprit d'un de ses courtisans, dont on lui avait vanté le talent ; il lui ordonna de faire, à la première occasion, un mot d'esprit sur lui ; le roi lui-même disait-il, voulait lui servir de sujet ; le courtisan répondit par ce bon mot : "Le roi, sire, n'est pas un sujet." (p. 59).   

Ce trait d'esprit particulièrement réussi est fondé sur le double sens du mot "sujet" (syllepse de sens). Le plaisir que nous procure ce mot d'esprit est lié à l'habileté avec laquelle son auteur a su échapper à une situation périlleuse (le crime de lèse-majesté), tout se passant comme si le roi représentait ici le surmoi du "sujet". Il n'y a pas ici de "compromis", mais une "conduite d'évitement" remarquablement réussie.

Les odes de ce poète sont en poésie l'équivalent de ce que sont en prose, les oeuvres immortelles de Jacob Boehme, une sorte de pique-nique dans lequel l'auteur fournit les mots et le lecteur le sens." (Lichtenberg) (p. 139).   

Lichtenberg sous-entend que les odes du poète en question sont aussi obscures que les œuvres "immortelles" de Jacob Boehme et qu'elles n'ont d'autre sens que celle que leur prête obligeamment le lecteur. 

Le "gain" réalisé par l'inconscient est multiple : briller aux yeux du lecteur, s'amuser aux dépens d'un poète médiocre, égratigner au passage une gloire nationale réputée pour sa "profondeur métaphysique", assimiler ladite "profondeur" à du non-sens et peut-être aussi se moquer de ses compatriotes, l'idée sous-entendue étant la suivante : pour les Allemands, tout ce qui est incompréhensible passe pour profond et ils n'ont garde d'avouer leur incompréhension car ils veulent passer pour intelligents.

"Tant que je n'ai pas bu, j'ai entendu, mais tout ce que j'ai entendu ne valait pas l'eau de vie." (un buveur à qui son médecin avait conseillé de s'arrêter de boire s'il ne voulait pas devenir sourd).

Freud explique que le comique de ce trait d'esprit vient en grande partie du fait que le lecteur, après réflexion, ne peut que convenir de sa justesse.

Deux Juifs se rencontrent au voisinage d'un établissement de bains : "As-tu pris un bain ?" demande l'un d'eux - "Pourquoi ? dit l'autre, il en manque un ?"(p. 78-81)

Quelle est la technique de ce trait d'esprit ? demande Freud. Apparemment, c'est l'emploi du double sens du mot "prendre". Dans l'un, le mot "prendre" est un passe-partout décoloré ; dans l'autre, c'est le verbe dans son plein sens. C'est donc un cas où le même mot est pris au sens plein et au sens vidé de son sens. Pour supprimer l'esprit, il suffit de remplacer "prendre un bain" par l'expression équivalente, mais plus simple : "se baigner". La réponse ne porte plus. L'esprit réside donc dans l'expression "prendre un bain".

C'est juste, mais il semble que, dans ce cas aussi, la réduction ne s'applique pas là où il faut. L'esprit ne réside pas dans la question mais bien dans la réplique, ou plutôt dans la question posée en manière de réponse : "Comment ? En manquerait-il un ?" Et aucune amplification ni aucune modification, pourvu qu'elle ne touche point à son sens, ne peut dépouiller cette réponse de son esprit. Nous avons l'impression que, dans la réponse du deuxième juif, le fait de ne pas comprendre l'idée de bain importe plus que le malentendu sur le mot "prendre". 

La technique de l'esprit consiste à déplacer l'accent de "bain" sur "pris".

Deux Juifs se rencontrent en wagon dans une station de Galicie. "Où vas-tu ?" dit l'un. "A Cracovie", dit l'autre - Quel menteur ! s'exclame l'autre. Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais bien que tu vas à Cracovie. (p. 189-190) 

Le comique est fondé sur un non-sens, l'interlocuteur du Juif qui se rend à Cracovie accusant ce dernier de l'induire en erreur en lui disant la vérité.

"L'effet de cette savoureuse histoire, qui semble d'une subtilité exagérée, est apparemment dû à la technique du contresens. Le second Juif se fait imputer à mensonge sa déclaration qu'il va à Cracovie, ce qui est pourtant la vérité. Ce puissant procédé technique (le contresens) se combine cependant à un autre, la représentation par le contraire ; en effet, d'après l'affirmation incontestée du premier, le second ment quand il dit la vérité et dit la vérité au moyen d'un mensonge. Or, le sérieux de cette histoire consiste dans la recherche d'un criterium de la vérité ; à nouveau l'esprit conduit à un problème et exploite l'incertitude d'une de nos conceptions courantes. Est-ce dire la vérité que de présenter les choses telles qu'elles sont, sans se préoccuper de la façon dont l'auditeur entendra  ce qu'on dit ? N'est-ce peut-être qu'une vérité jésuitique, et la réelle sincérité ne consiste-t-elle pas plutôt à tenir compte de la personne de l'auditeur et à lui fournir un titrage fidèle de son propre savoir ? Je considère ces mots d'esprit comme suffisamment différents des autres pour leur assigner une rubrique spéciale. Ils s'attaquent non pas à une personne ou à une institution, mais à la certitude de notre connaissance elle-même, qui fait partie de notre patrimoine spéculatif. Le nom le plus approprié à ce type d'esprit serait celui "d'esprit sceptique". 

Les histoires de marieurs étaient très répandues dans le folklore juif. Le marieur demande : "Que réclamez-vous pour votre fiancée ?" Réponse : "Je la veux belle, je la veux riche, je la veux instruite." "Fort bien, dit le marieur, mais cela fait trois partis."

L'humour de cet échange est fondé sur un sous-entendu misogyne : une femme ne peut pas être à la fois belle, riche et instruite. Le mot d'esprit, comme le rêve permet donc d'exprimer des idées inconvenantes ou "politiquement incorrectes" par allusion et de les rendre ainsi  "acceptables", le soin de l'interprétation et le plaisir narcissique d'en comprendre le sens ("cela fait trois partis") étant laissé à l'auditeur.

 

 

 

 

 

 

 

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