Cet ouvrage rempli d'anecdotes amusantes et d'exemples concrets tirés, comme l'indique le titre "de la vie quotidienne", constitue une excellente introduction à la psychanalyse. Freud y montre que les petites mésaventures qui se produisent dans la vie de tous les jours (et pas seulement celle des autres !) : oublier le nom de quelqu'un, oublier des mots appartenant à des langues étrangères, oublier des noms et des suites de mots, commettre un lapsus (dire un mot que l'on ne voulait pas dire à la place de celui que l'on voulait dire), commettre une erreur de lecture ou d'écriture (lire ou écrire un mot à la place d'un autre), concevoir un projet et l'oublier en cours de route, les méprises et les maladresses (casser un objet), les actes accidentels, les erreurs, etc. s'expliquent par un conflit entre le moi (la conscience) et l'inconscient (le çà).
"Reproches à l'adresse de sa femme ; amitié se transformant en son contraire ; erreur de diagnostic ; élimination de ou par des concurrents ; appropriation d'idées
d'autrui : ce n'est pas un hasard que, dans tout un groupe d'exemples d'oubli, réunis sans choix, on est obligé de remonter, si on veut en trouver l'explication, à des mobiles et à des sujets
souvent pénibles" (p. 180)
"Le mécanisme des actes manqués et accidentels, tel qu'il s'est révélé à nous grâce à l'application de l'analyse, montre, dans ses points essentiels, une grande analogie avec le mécanisme qui préside à la formation de rêves, tel que je l'ai décrit dans le chapitre "Travail du rêve" de mon livre sur La Science des rêves. De part et d'autre on trouve des condensations et des formations de compromis (contaminations) ; la situation est la même, c'est-à-dire qu'elle est caractérisée par le fait que des idées inconscientes arrivent à s'exprimer à titre de modifications d'autres idées, en suivant des voies inaccoutumées, indépendamment des associations extérieures.
Les inconséquences, les absurdités et les erreurs inhérentes au contenu du rêve, et à cause desquelles on hésite souvent à voir dans le rêve le produit d'une fonction psychique, se produisent de la même façon, bien qu'avec une utilisation plus libre des moyens existants, que les erreurs courantes de notre vie de tous les jours ; ici comme là l'apparence de fonction incorrecte s'explique par l'interférence particulière de deux ou plusieurs actes corrects. De cette analogie se dégage une conclusion importante : le mode de travail particulier dont nous voyons la manifestation la plus frappante dans le contenu du rêve ne s'explique pas uniquement par l'état de sommeil de la vie psychique, puisque nous observons des manifestations de ce même mode de travail jusque dans la vie éveillée. Cette considération nous interdit également d'assigner pour conditions à ces processus psychiques, anormaux et bizarres en apparence, une profonde dissociation de l'activité psychique ou des états morbides de la fonction." (p. 345,346)
"Le caractère commun aux actes les plus légers comme les plus graves, donc aussi aux actes manqués et accidentels, consiste en ceci : tous les phénomènes en question, sans exception aucune, se ramènent à des matériaux psychiques incomplètement refoulés et qui, bien que refoulés par le conscient, n'ont pas perdu toute possibilité de se manifester et de s'exprimer." (p. 348)
"La conclusion générale qui se dégage des considérations développées dans les chapitres précédents peut être formulée ainsi : certaines insuffisances de notre fonctionnement psychique et certains actes en apparence non-intentionnels se révèlent, lorsqu'on les livre à l'examen psychanalytique, comme parfaitement motivés et déterminés par des raisons qui échappent à la conscience." (chap. 12, p. 301)
"En réponse à la question concernant l'origine des idées et des tendances qui s'expriment dans les actes manqués, on peut dire que dans une certaine catégorie de
cas les idées pertubatrices viennent des tendances. Egoïsme, jalousie, hostilité, tous les sentiments et toutes les impulsions comprimés par l'éducation morale utilisent souvent chez l'homme le
chemin qui aboutit à l'acte manqué, pour manifester d'une façon ou d'une autre leur puissance incontestable, mais non reconnue par les instances psychiques supérieures (le moi et le sur-moi).
Cette liberté tacitement accordée aux actes manqués et accidentels correspond pour une bonne part à une tolérance commode à l'égard de ce qui est immoral. Parmi ces tendances refoulées, les
courants sexuels jouent un rôle qui est loin d'être négligeable..." (op. cit. p. 344)
Dans le chapitre 9 (actes symptomatiques et accidentels), Freud soutient que l'incompréhension des autres à notre égard est le "châtiment de notre insincérité intérieure" et définit les conditions d'une "éthique" fondée sur la connaissance de soi, un "Gnôti seauton" psychanalytique (p. 269) :
"Plus deux hommes sont "nerveux" et plus il y aura d'occasions de brouille entre eux, occasions dont chacun déclinera la responsabilité avec autant d'énergie qu'il
l'attribuera à l'autre. C'est là le châtiment pour notre manque de sincérité intérieure : sous le masque de l'oubli et de la méprise, en invoquant pour leur justification l'absence de mauvaise
intention, les hommes expriment des sentiments et des passions dont ils feraient bien mieux d'avouer la réalité, en ce qui les concerne aussi bien qu'en ce qui concerne les autres, dès l'instant
où ils ne sont pas à même de les dominer. On peut donc affirmer d'une façon générale que chacun se livre constamment à l'analyse de son prochain, qu'il finit par connaître mieux qu'il ne se
connaît lui-même. Pour se conformer au précepte Gnôti seauton (Connais-toi toi-même), il faut commencer par l'étude de ses propres actes et omissions, apparemment accidentels." (op.
cit., p. 269)
Le chapitre 10 (Les erreurs) comporte une auto-analyse de trois "erreurs" commises par Freud lui-même dans L'Interprétation des rêves
(Traumdeutung), ayant toutes un rapport avec son père (p. 273-277)
Les trois "erreurs" de Freud dans la Traumdeutung mise à jour et expliquées par lui-même dans Psychopathologie de la vie quotidienne :
1) L'affirmation selon laquelle la ville natale du poète Schiller était Marburg, au lieu de Marbach.
2) La confusion entre Hasdrubal (nom du frère et du beau-frère d'Hannibal) avec Hamilcar Barkas, son père.
3) Le fait d'avoir afirmé dans la Traumdeutung que Zeus avait émasculé Chronos, alors que c'est Chronos qui, selon la mythologie, a émasculé Ouranos.
Les explications données par Freud se trouvent p. 275 et suiv.
Note :
Gnothi seauton (en grec ancien Γνῶθι σεαυτόν / Gnỗthi seautόn, traduite par Nosce te ipsum en latin) est une expression en grec ancien, signifiant : « Connais-toi toi-même ».
C’est, selon le Charmide de Platon, le plus ancien des trois préceptes qui furent gravé sur le fronton du temple de Delphes. La Description de Delphes par Pausanias le Périégète en confirme l'existence.
Mot‑clé de l’humanisme, le « Connais-toi toi-même » socratique assigne à l’homme le devoir de prendre conscience de sa propre mesure sans tenter de rivaliser avec les dieux. Avant Socrate et la construction du temple de Delphes Héraclite d'Éphèse aurait exprimé la même idée, car, disait-il, « avoir recherché soi-même et apprendre tout de soi-même », et « se connaître et être sain d'esprit est propre à tous les hommes. » Porphyre de Tyr, dans son Traité sur le précepte connais-toi toi-même, s'interroge lui aussi sur la signification et sur l'origine de cette inscription.
Hegel voit ce « connais-toi toi-même » comme le signe d’un tournant majeur dans l’histoire de l’esprit car Socrate en s’en réclamant fait de « l’esprit universel unique », un « esprit singulier à l’individualité qui se dessine », autrement dit, il fait de la conscience intérieure, l’instance de la vérité et donc de décision. Il y a tournant car, dans la culture orientale, l’Esprit, tel que le conçoit Hegel, était de l'ordre du mystique inatteignable (d’où les Sphinges et les Pyramides d'Égypte que nul ne peut pénétrer) ; ce qu’au contraire augure Socrate (et de la même manière Œdipe) c’est « un tournant de l’Esprit dans son intériorité », c’est-à-dire qu’au lieu d’être inatteignable, l’Esprit est réclamé comme se trouvant dans l'homme lui-même.
Platon définit ainsi la santé d'esprit, laquelle consiste à se connaître en devenant capable de distinguer ce que l'on sait et ce qu'on ne sait pas. Ici la santé d'esprit dont l'Homme est capable est une tâche à accomplir. (source : encyclopédie en ligne wikipedia)
Distinguer "ce que l'on sait" de "ce que l'on ne sait pas" en examinant "ce que l'on croit savoir" (les motivations secrètes de nos actes), telle est la tâche que Freud assigne à la psychanalyse.
"Pour se rendre maître du motif inconscient, il faut, en effet, quelque chose de plus qu'un contre-projet conscient : il faut une opération psychique qui fasse entrer cet inconscient dans la sphère de la conscience." (Psychopathologie de la vie quotidienne, PBP, p. 300)
On voit donc que l'usage de la volonté ne suffit pas (ni la "bonne volonté"), c'est une condition nécessaire, mais non suffisante. Encore faut-il prendre conscience des raisons inconscientes qui nous font agir.
L'homme, selon Freud, se trouve donc aux prises avec des conflits liés au dédoublement psychique entre la conscience et l'inconscient, le moi et le çà. Il est ontologiquement divisé, comme l'affirme saint Paul, dans la Lettre aux Romains : "Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas." (traduction Louis Segond), non entre "l'esprit" et "la chair", mais plutôt, comme l'affirme saint Augustin, entre deux volontés contraires.
La psychanalyse, selon Freud est susceptible d'apporter sa contribution au débat sur l'existence du "libre-arbitre" et donc des conditions et des limites de la liberté humaine : "La distinction entre la motivation consciente et la motivation inconsciente une fois établie, notre conviction nous apprend seulement que la motivation consciente ne s'étend pas à toutes nos décisions motrices. Minima non curat praetor (le préteur ne se soucie pas des petites choses). Mais ce qui reste ainsi non motivé, d'un côté reçoit ses motifs d'une autre source, de l'inconscient, et il en résulte que le déterminisme psychique apparaît sans solution de continuité." (p. 319)
Freud lui-même était sceptique au sujet du pouvoir de guérison de la psychanalyse qu'il considérait plutôt comme un instrument de connaissance de soi : "je n'ai pas prétendu supprimer la souffrance, mais aider à échanger une souffrance intolérable, subie et incomprise contre une souffrance banale, assumée et comprise".
Freud n'a pas fait l'apologie de l'irrationnel, et des "forces obscures" de la libido et de l'instinct de mort dont il se méfiait comme de la peste et dont il avait prédit les ravages présents et à venir.
"Les tentations de l'ivresse dionysiaque lui étaient étrangères.Freud était un héritier de la "Haskala" (le mouvement juif des Lumières) et de l'Aufklärung. La psychanalyse est une volonté de faire émerger le sujet, ce n'est pas (seulement) une "descente à la cave", mais une montée vers la lumière : "Wo Es war, soll Ich werden." ("Là où c'était, je dois advenir")."Partout où/ Chaque fois qu'/ il était inconscient, un élément doit parvenir à la conscience du Moi. "Es ist Kulturarbeit wie die Trockenlegung der Zuydersee." ("C'est un travail de civilisation, comme l'assèchement du Zuydersee.")
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