Gérard de Nerval, photographié par Félix Nadar
"On n'écrit pas des poèmes avec des sentiments, mais avec des mots." (Stéphane Mallarmé à Edgar Degas)
Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste comme un oiseau :
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !
Mais non, ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m'as lui,
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, il a fui !
Gérard de Nerval (Odelettes)
Parues en 1853 et insérées dans la prose des Petits Châteaux en Bohême, les Odelettes sont une quinzaine de courts poèmes que Nerval écrivit au début des années 1830, autour de sa vingtième année.
Jeune encore, influencé par la poésie baroque et celle de la Pléiade, il donna à ce recueil le titre d'Odelettes,
allusion discrète aux Odes de Ronsard.
Une ode est polysémique : chez les Anciens, c'était un poème héroïque ou anacréontique, destiné à être chanté ; du point de vue formel, elle se composait de strophes semblables entre elles par le nombre et la mesure des vers ; on peut aussi la mettre en musique. Une odelette ne serait rien d'autre qu'une "petite ode", première tentative d'un jeune poète.
Pour Nerval, les Odelettes sont des oeuvres "d'où ressort une idée profonde et philosophique".
L'odelette "Dans une allée du Luxembourg" est composée de trois strophes de quatre vers en octosyllabes. Les rimes des deux premiers quatrains sont enchaînées (abab/cdcd) ; les rimes du dernier quatrain sont redoublées pour l'oreille et enchaînées pour l'oeil (efef).
Le poème comporte trois mouvements : la vision fugitive d’une jeune fille, l’espoir de bonheur suscité par cette vision, l’adieu au bonheur.
Les deux adjectifs qualificatifs épithètes détachées « vive et « preste », la comparaison de la jeune fille à un oiseau et l’absence de verbes (tenir, chanter) soulignent le caractère éphémère et la légèreté irréelle de l’apparition. "Fleur qui brille" et "refrain nouveau" évoquent la joie, la jeunesse, l'espoir ; la métonymie "fleur qui brille" (la partie pour le tout, la fleur pour la jeune fille) sera reprise plus tard par "l'éclaircirait", "nuit profonde" et "doux rayon qui m'as lui" (le poète s'adresse au rayon de lumière, expression métonymique de la jeune fille, il s'agit d'une apostrophe)
"A la bouche un refrain nouveau" est une mise en abyme, une chanson dans une chanson. La jeune fille n'est pas décrite, mais symbolisée : elle chante comme un
oiseau et tient "une fleur qui brille", symbole d'espoir. Il s'agit davantage d'une allégorie (personnification d'un sentiment, d'une idée, ici l'espoir), de la projection d'une rêverie
intérieure que d'un être humain "réel".
« Elle a passé », « est finie », « qui m’as lui » (qui a lui sur moi), « il a fui » ; le passé composé, temps du discours, ancre l’énoncé dans le présent de l’énonciation.
Le pronom personnel « elle » et le verbe « a passé » retardent l'énoncé du syntagme nominal « la jeune fille », sujet inversé. On remarque l'emploi du passé composé : "elle a passé" (on dit et on écrit aujourd'hui "elle est passée"), qui évoque un événement fini, achevé par rapport au moment où l'on parle.
Le présent de l’indicatif dans la deuxième strophe (« c’est peut-être ») a une valeur de vérité générale, tandis que l’emploi du conditionnel « répondrait », « l’éclaircirait » évoque des actions soumises à des conditions qui ne sont pas remplies et dont l’emploi de la locution adverbiale « peut-être » accentue encore le caractère hypothétique. Remarquer l'emploi du conditionnel présent au lieu du conditionnel passé logiquement attendu, la rêverie se poursuivant, après et malgré le passage irréversible de la jeune fille, dans l'intemporel. Le poète rêve à une "âme sœur", à la rédemption du désespoir (« ma nuit profonde ») par l’amour (voir "El Desdichado" : "Le soleil noir de la mélancolie").
Mais sa rêverie s’interrompt presque aussitôt (« Mais non ») et il précise la raison du caractère irréalisable de son rêve : « Ma jeunesse est finie » ; « doux rayon qui m’as lui » (qui a lui sur moi) reprend « d’un seul regard l’éclaircirait » de la seconde strophe. L’imparfait évoque un procès à durée indéterminée dans son déroulement, le passé composé une action irréversible et achevée. L'enchaînement des deux temps (imparfait/passé composé) expriment la nostalgie, le regret de ce qui aurait pu être et qui n'a pas été.
L’absence de conjonction de coordination ("mais", "et") dans le dernier vers « Le bonheur passait, il a fui » (asyndète) épouse la fugacité de l’instant
sans retour.
Ce poème exprime avec simplicité des sentiments graves : la fuite du temps, le bonheur impossible, la nostalgie des occasions manquées. Peut-être le poète a-t-il préféré se contenter de rêver à l'amour parfait, plutôt que de connaître, après coup, la désillusion, peut-être la jeune fille n'a-t-elle existé qu'en rêve.
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