Hugo Friedrich, Montaigne, 1949, traduit de l'allemand par Robert Rovini, Gallimard/TEL
"Hugo Friedrich appartient, avec Leo Spitzer et Erich Auerbach, à la génération des grands spécialistes germaniques des langues et littératures romanes.
Tout en faisant le point des connaissances sur l'oeuvre et la personne de Montaigne, il entend subordonner cette information à l'analyse de ce que Montaigne appelait "science morale" ; non pas une morale normative, mais une discipline descriptive qui s'intéresse à la variété comme à la motivation des moeurs et qui, à travers les "moralistes" français, aboutira à notre anthropologie moderne.
D'où un nouvel examen des problèmes classiques : la singularité de Montaigne, dans la littérature de son temps et les sources de sa culture ; son scepticisme, la valeur exacte de son chritianisme et de son conservatisme - tandis que de beaux chapitres finaux, le "Moi", "Montaigne et la mort", "La sagesse de Montaigne", "La conscience littéraire de Montaigne et la forme des Essais", élargissent l'analyse bien au-delà du cadre de la monographie.
L'auteur partage largement la philosophie littéraire de Montaigne. Son étude ne se veut ni sociologique, ni politique. C'est un plaidoyer savant, rigoureux, élégant pour un humaniste dont Hugo Friedrich illustre lui-même les vertus."
"Cet ouvrage, écrit Hugo Friedrich dans la préface, se propose de donner une monographie et une interprétation aussi complètes que possible de Montaigne. je n'ai parlé des événements de sa vie que dans la mesure où ils sont indispensables à l'intelligence des Essais.
Ce que les études sur Montaigne offrent de plus solide et de plus exhaustif concerne les questions biographiques, la critique du texte, l'histoire des sources. Mais dès que ces recherches passent à l'interprétation des Essais, elles cessent d'être satisfaisantes. D'autre part, les commentaires profonds et quelquefois brillants que nous avons sur Montaigne sont fragmentaires ; ils traitent un ou plusieurs côtés de son esprit, mais non l'ensemble. Quel est pourtant cet esprit et quelle place tient-il dans l'histoire des idées ? C'est une question à laquelle on a répondu de diverses façons, et souvent de façon très insuffisante. On l'a classé parmi les théoriciens de la connaissance ou même parmi les pédagogues, on a fait de lui un précurseur de la philosophie des Lumières, voire un idéologue rousseauiste de la nature, ou encore une sorte de Bergson avant la lettre, quitte à baptiser aimable bavardage ou philosophie populaire ce qui n'entrait pas dans ces cadres gauches.
Mais où est l'homme du peuple qui le comprendrait vraiment ? Chose étrange, la société des lecteurs que ce "philosophe populaire" de Montaigne a trouvée depuis sa mort, en trois siècles et demi, est une aristocratie intellectuelle de toutes les couches sociales, de toutes les activités et professions possibles.
Il vaudra pourtant la peine d'examiner plus à fond cette "philosophie populaire" de Montaigne, que les spécialistes embarrassés se renvoient l'un à l'autre en se déclarant incompétents, mais qui, par-delà les frontières de toutes les spécialités, agit en profondeur sur une élite de connaisseurs. Et ce ne sera pas peine perdue si, traitant cette matière, on peut faire comprendre que les apects partiels abusivement isolés par beaucoup d'interprètes (scepticisme, épicurisme, etc.) sont les articulations d'un esprit très organisé, dont la cohérence ne se manifeste évidemment pas quand on le divise en deux parts, l'un retardataire et l'autre avant-courrière.
En outre, depuis la fin des grands systèmes philosophiques, nos yeux se sont rouverts à la valeur de la pensée concrète et de la sagesse de la vie. Nous savons qu'une méditation poursuivie dans le style de l'essai ne représente pas une pensée inférieure qui se nourrit des miettes tombées de la table des grands, mais bien un genre différent et irremplaçable de pensée qui a son histoire propre et ses formes particulières d'expression. Nous ne pouvons plus reléguer un auteur au rang de philosophe populaire pour la seule raison que la vérité est pour lui liée à sa personne, qu'il ne trouve digne de sa pensée qu'une idée chevillée aux fibres de son coeur, qu'il répète ce qui a déjà été dit si souvent, qu'il s'aventure volontiers dans le récit et se perd à moitié dans la poésie, qu'il est un écrivain facile à lire - comme si une allure de légèreté, obtenue grâce à un grand art et quelque supériorité intellectuelle, devait nécessairement comporter une égale légèreté de fond !
J'ai donc pris Montaigne un peu plus au sérieux qu'on ne fait d'ordinaire, là précisément où il ne semble occupé qu'à un jeu intellectuel. Mais je sais aussi tout ce qui, de la sorte, pourrait se perdre de son charme direct et incommunicable. Aussi ne manquerai-je jamais de rappeler au lecteur ce charme qui l'attend à la lecture des Essais. Un compatriote de Montaigne, Malebranche, juge sévère, a blâmé les Essais de ne rien offrir d'autre, à tout prendre, que ce charme de leur ton. Rien d'autre ? Un son aurait-il pareil pouvoir si la corde n'était noble et forte ?..."
Hugo Friedrich (24 décembre 1904-25 février 1978) était un romaniste et théoricien de la littérature allemand né à Karlsruhe et mort à Fribourg-en-Brisgau.
Il étudia à Heidelberg et à Munich la littérature allemande, la philosophie, la littérature romane et l'histoire de l'art. De 1937 à 1970, il enseigna à l'Université de Fribourg-en-Brisgau.
Élève de Karl Jaspers, Friedrich Gundolf et Ernst Robert Curtius, professeur de littérature romane à l'université de Fribourg, il est l'auteur de plusieurs essais importants sur la littérature, dont Structure de la poésie moderne (Die Struktur der modernen Lyrik, 1956) et Montaigne (1949).
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