Marcel Conche, Pyrrhon ou l'apparence, Editions de Mégare, 1973 et P.U.F., coll. Perspectives critiques
"Le nom d'Alexandre représente la fin d'une époque et le commencement d'un âge nouveau." dit Droysen dans son livre sur Alexandre. Pyrrhon, qui devait avoir environ vingt-cinq ans au temps de Chéronée (-338), quarante ans à la mort d'Alexandre (-323), quatre-vingts ans lors des règlements de compte des derniers Diadoques - il a vécu, dit Diogène Laërce (IX, 62), environ quatre-vingt-dix ans (-325 ? -275 ?) - a vu la fin de la cité grecque classique (et de la forme classique de la liberté grecque), l'avénement du monde hellénistique - Marcel Conche rappelle que c'est Droysen, élève de Hegel qui a défini le premier, par la notion "d'hellénisme", la période allant de la Grèce classique à la chrétienté. Son Histoire de l'Hellénisme (t. I, 1836) a été traduite en français par Bouché-Leclercq (1881), et son Histoire d'Alexandre le Grand (1833) par Benoist-Méchin (1935) - Sa philosophie est une philosophie de la "coupure" (dans le langage d'aujourd'hui), ou du passage d'un monde à l'autre. Il se situe entre la vérité d'hier et celle de demain, au moment zéro de la vérité.
Ses contemporains chronologiquement les plus proches sont, pour l'Académie, les scolarques Xénocrate (-339/-314) et Polémon (-314/-270), pour le Lycée Aristote (-334/-322), puis Théophraste (-322/-287). Il faut y ajouter, pour l'école cynique, Onésicrite et Cratès de Thèbes, disciple indépendant de Diogène et maître de Zénon, pour les Mégariques, le réputé Stilpon de Mégare, pour les Ecoles d'Elis et d'Erétrie, Ménédème, pour l'école cyrénaïque, Hégésias, Anniceris, Théodore l'Athée (plus jeune que lui cependant)
Le point commun de ces écoles, dans la mesure où elles sont vivantes et reflètent les temps nouveaux, étant une attention à l'immédiat, au sensible, à
l'actualité fugitive du présent. L'éthique est, de plus en plus, une éthique du salut individuel, un art de rester soi-même dans la dissolution de toutes choses." (éd.
de Mégare, p. 9)
"Que le problème de Pyrrhon soit, avant tout, le problème de l'homme, on en voit les indices suivants : d'un point de vue général, l'importance pour lui primordiale de l'éthique, l'influence livresque d'Homère, l'influence vivante de la grande individualité, Alexandre et du sage Calanos, enfin la difficulté, selon lui, de "dépouiller l'homme" (Diogène Laërce, 66) (éd. de Mégare, p. 24)
Conclusion (Mégare, p. 154) :
1) Le pyrrhonisme est une philosophie de l'apparence, non de l'apparence comme manifestation (par opposition au non-manifesté, au "fond caché", à la "réalité en soi", etc) et pas davantage de l'apparence comme apparence-pour (un sujet) mais de l'apparence pure et universelle, disons même de l'apparence absolue.
2) La clé spéculative du pyrrhonisme est le "ou mallon" entendu universellement (d'où résulte notamment le caractère non fondé de la distinction de l'être et du paraître).
3) Le pyrrhonisme n'a rien à voir ni avec un empirisme, ni avec un positivisme, ni avec un subjectivisme, son élément est celui de la sphère anti-parménidienne de l'apparence, nullement celui de la scission, du rapport et de la dualité sujet-objet, il déconstruit le monde sensible, le résout en apparences, désagrège et démystifie l'ontologie commune.
4) De l'évanouissement universel des apparences, c'est-à-dire des choses mêmes (car les choses et les apparences sont identiques), résulte l'universelle non-réalité et le néant de l'homme, mais un tel néant des choses humaines ne peut nullement servir, malgré Philon, à un quelconque usage apologétique.
5) Il n'y a pas de monde de l'instable car il n'y a pas, malgré Héraclite (ou un certain Héraclite), de logique des contraires, ni de logicisation possible du changement : aucune harmonie, aucun ordre ne résultent de la discordance, sans toutefois qu'il faille objectiver le désordre, car il n'est que le reflet de l'exigence logicisante voulant se soumettre les aspects multiples du réel et qui, grâce au jeu antilogique de la mémoire, rencontre les déchirements irrésolubles (pour le Pyrrhonien, les choses ne sont ni en ordre ni en désordre et pas plus l'un que l'autre)
6) S'il fallait désigner le pyrrhonisme autrement que par le nom de son fondateur, il mériterait, à certains égards, le nom de "météorisme" ou philosophie de l'inconstance, qui voit dans le comportement des météores, dans ce qu'ils ont de non réglé, de changeant d'un aspect à l'autre et à vue d'oeil, de soudain et d'improvisé, une image de la vie elle-même, plus généralement une sorte d'épiphanie de la nature (comme non-nature, la "nature" se résolvant dans la variation).
7) Puisque rien n'est ainsi plutôt qu'ainsi, il n'y a pas lieu de rechercher le pourquoi des choses, car le "pourquoi" implique le "plutôt que", dès lors la recherche du fondement est illusoire et il n'est pas possible de fonder une quelconque différence entre les apparences. Celui qui voudrait pour agir attendre que soit donné un fondement à son action n'agirait jamais : il n'y a pas, malgré Platon, de justification ultime de la conduite, le fond de toute action, comme de toutes choses est l'arbitraire pur.
8) Le logos ou l'ordre à la fois des choses et de la pensée (pensée théo-logique, onto-logique, cosmo-logique, etc.) repose sur une mémoire logique, c'est-à-dire suppose que l'on ne se souvienne pas de tout : cette mémoire qui écarte et retient, c'est-à-dire qui juge, est la mémoire de la communauté, mais le pyrrhonisme, comme philosophie du non-jugement, renvoie dos à dos ce vrai et ce faux que le jugement oppose, et s'en tient à la vérité initiale non prédicative ou à l'autodévoilement de l'apparence.
9) C'est pourquoi le discours pyrrhonien comporte une ironie à l'égard de lui-même et renvoie au silence.
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