Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

images-copie-3.jpg

 

A l'attention des élèves :

 La difficulté de ce sujet réside dans la nécessité de définir la notion de "vérité". le mieux est de donner d'emblée une définition "consensuelle" : "le caractère des jugements auxquels on ne peut qu'accorder assentiment, qui s'imposent à notre esprit et à tout autre esprit, et qui est le fondement de l'accord universel entre les esprits."  Quitte à affiner ensuite la définition (conformité de la pensée et du réel, évidence, vérité mathématique, vérité expérimentale, conception pragmatique de la vérité). Le premier paragraphe du devoir suggère que la notion de vérité (du latin veritas) ne traduit pas le sens du mot grec "aléthéia". 

Le projet de recherche de la vérité est constitutif de la réflexion philosophique, et c'est par lui que, dès l'origine, celle-ci s'est définie dans la Grèce antique. Le mot "Philosophie" aurait été créé par Pythagore. Il signifie "amour de la sagesse" (sophia), mais la sophia est en rapport avec "l'aléthéia", mot grec que Jean Beaufret traduit par "l'ouvert sans retrait" : la vérité comme dévoilement de l'Etre, du Logos. Pour les Présocratiques, ce n'est pas l'homme qui découvre la vérité, mais la vérité qui se révèle.

Dans son acception courante, la vérité est le caractère des jugements  et des propositions qui les expriment auxquels on ne peut qu'accorder assentiment, c'est-à-dire qui s'imposent à notre esprit et à tout autre esprit, et qui est le fondement de l'accord entre les esprits." (Louis-Marie Morfaux, Vocabulaire de la Philosophie et des sciences humaines)

Contraindre quelqu'un, c'est l'obliger à faire quelque chose contre son gré, l'empêcher de suivre son penchant naturel, le soumettre à une violence psychologique ou physique qui porte atteinte à sa liberté.

Devant la vérité, nous n'aurions aucun pouvoir, nous ne pourrions que l'admettre. Elle ne se discuterait pas, elle s'imposerait. Elle serait contraignante et l'homme raisonnable ne pourrait refuser le vrai. Rien ne m'oblige cependant à céder devant la force de la vérité. Je puis choisir le mensonge, l'erreur ou l'illusion. Par ailleurs, toute vérité qui ne serait pas discutée librement ne serait pas une vérité, mais un dogme.

La vérité est-elle contraignante ? La vérité a-t-elle une force intrinsèque qui nous force à y adhérer ? Pouvons-nous échapper à la contrainte de la vérité ? En a-t-on le pouvoir, en a-t-on le droit ? Peut-on concilier vérité et liberté ?

1) La notion de vérité

La Philosophie de Platon illustre la triple idée autour de laquelle se formule le projet de vérité : la vérité existe et peut se révéler à l'homme ; la vérité ne  réside pas dans un savoir étranger que l'on répéterait comme un perroquet ; connaître la vérité (que l'on porte en soi) passe par la "maïeutique" (littéralement accouchement de l'esprit) ; la vérité ne se confond pas avec l'opinion, elle est permanente et universelle. La vérité n'est pas une notion purement "intellectuelle", elle est en relation avec le Bien et avec le Beau. Le but de la vie, pour la plupart des penseurs grecs est le bonheur (eudaïmon) et le bonheur réside dans la pensée vraie, enracinée dans la vie bonne. Selon la logique classique, un jugement est vrai s’il respecte des principes : le principe d’identité, de non contradiction et de tiers-exclu.

La notion de vérité n'est pas univoque (la vérité n'a pas toujours été conçue de la même manière)... Pour Thomas d’Aquin, théologien du XIIIème siècle la vérité réside dans « l’adéquation de la chose et de l’esprit » (adequatio res et intellectus). La vérité n’est pas dans les choses, mais dans le jugement que je porte sur les choses. La vérité est une valeur, elle appartient au langage, à la façon dont l’esprit rend compte de son rapport aux choses.

Pour Descartes, ce n’est pas la conformité entre la pensée et le réel, mais l’évidence qui est le critère du vrai. Descartes privilégie les vérités mathématiques. 

Selon Kant, notre connaissance est déterminée par la structure de notre esprit. Notre entendement n’a pas accès aux « choses en soi » (aux « noumènes »), mais seulement aux phénomènes. Il y a donc des vérités inaccessibles à l’entendement humain ; par exemple l’existence de Dieu. C’est la raison pour laquelle certains considèrent que le discours scientifique est le seul qui puisse nous fournir des vérités. Mais ne peut-on admettre qu’une place soit réservée pour d’autres vérités que les vérités scientifiques ?

2) Nous sommes obligés de nous soumettre à la vérité (la vérité est contraignante)

a) Devant la vérité, nul n'a aucun pouvoir, il ne peut qu'admettre la vérité. La vérité ne se discute pas, elle s'impose, elle est contraignante. Les vérités mathématiques semblent des "évidences contraignantes". Pouvons-nous refuser que la somme des angles d'un triangle ne fasse pas 180° ? Pouvons-nous refuser les principes de la logique aristotélicienne d'identité, de non-contradiction et de tiers-exclu ?

b) Celui qui détient ou croit détenir la vérité possède un "pouvoir" sur celui qui l'ignore et ce dernier se sent obligé d'y croire. Exemples : le médecin, le professeur, les parents (l'autorité en général)

c) Ceux qui, à tort ou à raison, se croient ou se sont crus détenteurs de la vérité s'y soumettent et se font un devoir moral ou religieux d'y soumettre les autres (Blaise Pascal : "Jamais on ne commet le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.") Exemples : l'Inquisition, les systèmes totalitaires politiques, ou théocratiques. L'Eglise catholique n'a admis que très récemment - en 1962, à l'occasion du concile Vatican II -  la notion de "liberté religieuse". 

d) La notion de vérité est liée au contexte dans lequel nous vivons, ou, pour parler comme Michel Foucault, à un "horizon de savoir". Un homme du Moyen-âge ne pouvait guère refuser les vérités de la foi chrétienne ou l'idée que le soleil tourne autour de la terre ou que le roi de France détient son autorité et son pouvoir de la Providence divine et peut guérir les écrouelles,  car elles étaient "évidentes". Mais la vérité évolue avec le temps et varie selon les cultures. Nous sommes contraints, souvent sans même le savoir, d' adhérer aujourd'hui à des "vérités" qui seront peut-être considérées demain comme des erreurs, des mensonges ou des illusions.

3) Nous pouvons échapper à la contrainte de la vérité.

a) Nous avons la liberté de refuser la vérité ("La raison a beau crier, elle ne sait pas mettre de prix aux choses", écrit Pascal) et de choisir l'erreur, le mensonge ou l'illusion (qui satisfont mieux notre imagination et nos désirs).

b) La vérité est indépendante de l'autorité. En grandissant, l'enfant s'aperçoit que ses parents ne sont pas omniscients et peuvent se tromper. L'argument d'autorité (« Aristote a dit que… ») n'est pas recevable. Kant nous invite dans l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? ( Was ist Aufklarüng ?) à nous servir de notre propre entendement : « Les Lumières sont l'émancipation de l'homme de son immaturité dont il est lui-même responsable. L'immaturité est l'incapacité d'employer son entendement sans être guidé par autrui. Cette immaturité lui est imputable non pas si le manque d'entendement mais la résolution et le courage d'y avoir recours sans la conduite d'un autre en est la cause. Sapere aude ! Ose savoir ! , aie le courage de te servir de ton propre entendement ! voilà donc la devise des Lumières. »

c) Nous pouvons refuser "l'évidence" des vérités mathématiques ; c'est ainsi que Riemann et Lobatchevski construisent des géométries sur des bases différentes que les axiomes de la géométrie euclidienne, si bien que la somme des angles d’un triangle pourra être supérieure ou inférieure à 180°… Hegel conteste le principe d'identité au nom du devenir : la vérité est un processus "dialectique".

d) Pour Leibniz, l'évidence est un critère trop subjectif : ce qui est évident pour l'un ne le sera pas obligatoirement pour l'autre. Leibniz préfère le formalisme extérieur des règles de calcul à l'intuition intellectuelle. Dans certains domaines, l'évidence ne suffit pas, mais doit laisser la place à l'observation et à l'expérimentation.

4) La vérité est libératrice

a) Il est en notre pouvoir de refuser d'adhérer à la vérité. Mais en avons-nous le droit et ce choix du refus de la vérité ne nous enferme-t-il pas, comme les prisonniers de la caverne, dans le Livre VII de la République, de Platon  dans la servitude du mensonge, de l'erreur et de l'illusion ? 

"L'allégorie de la caverne", exposée par Platon dans le Livre VII de La République met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l'entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d'objets au loin derrière eux.

Socrate affirme que ces prisonniers nous ressemblent parce que nous sommes, nous aussi "prisonniers" ; prisonniers du monde sensible : nous prenons ce que nous pouvons voir, entendre, sentir  et toucher pour l'unique réalité et parce que nous sommes "enchaînés" à nos corps.

Nous sommes également "prisonniers" de l'opinion (la doxa), des idées toutes faites, des préjugés, de tout ce que nous avons appris sur le monde depuis notre enfance et que nous avons accepté sans examen.

Les prisonniers ne sont ni malheureux, ni révoltés parce qu'ils ne connaissent que le monde dans lequel ils vivent. Il ne leur vient pas à l'esprit qu'il existe un autre monde, plus lumineux, plus vaste, plus beau et plus libre.

Platon, à travers Socrate, nous invite à nous libérer de nos chaînes et à chercher la vérité. Mais il ne nous cache pas que le chemin « qui mène en haut » est difficile et l’éducateur est obligé d’user de contrainte pour délivrer le prisonnier car il est habitué à l'obscurité et la lumière du soleil lui blesse les yeux. On lui demande de gravir une pente, alors qu'il n'a jamais marché et de regarder la lumière du soleil, alors qu'il a vécu dans l'obscurité depuis son enfance.

Platon souligne que n'importe quelle situation  est cependant meilleure que la vie dans la caverne : "Il préférerait être un valet de ferme au service d'un paysan pauvre plutôt que de partager les opinions de là-bas et de vivre comme on y vivait" car il a vu les réalités véritables ; il lui faudrait se réhabituer à l'immobilité et aux ombres, alors qu'il a découvert la liberté et la lumière.

b) En nous incitant à faire la vérité sur nous-mêmes, la psychanalyse peut nous aider à connaître ce qui nous fait agir (les souvenirs et les pulsions refoulées dans l'inconscient) et nous aider à nous en libérer.

c) La force du vrai est de porter en lui-même les éléments qui permettent de le dépasser. La liberté est interne à la vérité, en cela qu'il est possible de nier le vrai, comme le fait Descartes au début des Méditations métaphysiques à travers le doute méthodique, afin même de le renforcer.

d) Aucune vérité ne s'impose. Toutes sont conquises et fruit du dialogue avec autrui. "La vérité n'est ni à moi, ni à toi, mais entre nous." (Maurice Merleau-Ponty, Eloge de la Philosophie)

e) Selon W. James, il faut chercher le critère de la vérité dans l'action (pragma) : la vérité se définit par la totalité de ses conséquences, aussi bien affectives et sociales que cognitives ; la vérité est ce qui satisfait l'ensemble des besoins humains. La vérité d'une idée n'est pas quelque chose d'inerte, une propriété qu'elle possède une fois pour toutes, mais un événement, un processus par lequel elle se vérifie. Sa validité réside dans le processus de sa vérification. Si la vérité est ce qui satisfait l'ensemble des besoins humains, dont le besoin de liberté, alors la vérité ainsi définie ne saurait être contraignante.

Conclusion :

La vérité n'est pas intrinsèquement contraignante. Nous pouvons chercher une autre vérité que celle que l'on voudrait nous imposer, que ce soit dans le domaine scientifique, moral, politique, religieux. Nous pouvons même choisir le contraire de la vérité, mais ce choix ne nous emprisonne-t-il pas dans les limitations contraignantes du mensonge, de l'illusion et de l'erreur ?

Nous pouvons adhérer à la vérité dans la mesure où personne ne nous y oblige, où nous pouvons la mettre à l'épreuve du doute et où la vérité est une valeur universelle, valable pour tous les "hommes de bonne volonté" doués de raison. L'évidence n'a pas force de preuve, elle est une conquête.

Si la vérité est "ce qui satisfait l'ensemble des besoins humain"  et si elle est un processus, une conquête plutôt qu'un acquis définitif dont nous serions sommés de nous satisfaire, alors, non seulement la vérité est compatible avec la liberté, mais elle est véritablement libératrice. "Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et dans un corps." (Arthur Rimbaud)

 

 

451px-Hannah_Arendt.jpg

 

 Le problème de la vérité et de la contrainte dans la République de Platon, selon Hannah Arendt :

Dans la dialectique ascendante, les vérités mathématiques sont une préparation, une propédeutique à la contemplation des essences (le Bien, le Beau et le Vrai) qui est le but, le télos de la démarche platonicienne. Il y a effectivement une contrainte dans la République, pas du Vrai, mais du Bien.

Hannah Arendt (La crise de la culture, "Qu'est-ce que l'autorité ?") explique en quoi la pensée grecque a influencé le concept romain d'autorité, et en particulier le mythe de la caverne de Platon :

"Ce fut après la mort de Socrate, écrit Hannah Arendt (La crise de la culture, "Qu'est-ce que l'autorité ?", Folio Essais, page 142) que Platon commença à négliger la persuasion parce qu'elle était insuffisante pour diriger les hommes et à chercher quelque chose susceptible de les contraindre sans user de moyens externes de violence. Très tôt dans sa recherche, il a dû découvrir que la vérité, en tout cas les vérités que l'on nomme évidentes, contraignent l'esprit, et que cette contrainte, bien qu'elle n'ait pas besoin de violence pour être effective, est plus forte que la persuasion et l'argumentation. L'ennuyeux dans la coercition par la raison, cependant, c'est que seulement un petit nombre y est soumis, si bien que surgit le problème de savoir comment s'assurer que le grand nombre, les gens qui dans leur multitude même constituent le corps politique peuvent être soumis à la même vérité. Ici, assurément, il faut trouver d'autres moyens de coercition, et ici encore il faut éviter la contrainte par la violence si l'on ne veut pas détruire la vie politique telle que les Grecs la comprenaient. C'est la difficulté centrale de la philosophie politique de Platon, et c'est resté une aporie de toutes les tentatives pour établir une tyrannie de la raison."

Et elle poursuit, plus loin (page 148) : "Nous avons vu que, dans la parabole de la caverne, le philosophe quitte la caverne en quête de la véritable essence de l'Etre sans aucune arrière-pensée quant à l'applicabilité de ce qu'il va chercher. Ce n'est que plus tard, quand il se trouve à nouveau prisonnnier et se heurte à l'hostilité de ses semblables, qu'il commence à penser à sa "vérité" en termes de normes applicables au comportement d'autres personnes. Cette antinomie entre les idées comme essences vraies devant être contemplées et les idées comme mesures devant être appliquées est manifeste dans les deux idées entièrement différentes qui représentent l'idée la plus haute, l'idée unique à laquelle toutes les autres doivent leur existence (Hannah Arendt nous aide à comprendre pourquoi Platon hésite entre le Beau et le Bien et considère que le Bien est la valeur suprême, mais seulement dans le domaine politique)"

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :