Max Scheler, L'homme du ressentiment, traduction revue et corrigée, NRF Gallimard, coll. Idées, 1970.
La première esquisse de ce livre a paru en 1912 sous le titre de Ueber Ressentiment und moralische Werturteite dans la Zeitschrift für Psychopathologie. Remaniée et augmentée elle reparut en 1915 sous le titre actuel de Vom Ressentiment im Aufbau der Moralen dans le recueil des Abhandlungen und Aufsätze, I, Leipzig, lequel devait prendre son titre définitif de Vom Umsturz der Werte à partir de l'édition de 1919. L'édition des Oeuvres Complètes a fait de ce recueil son tome 3 (Berne, Francke, 1955) avec de précieuses corrections, explications et références dues à Mme. Scheler. Nous les avons mises à profit pour la présente édition corrigée de la traduction qui avait paru d'abord en 1933 (coll. Essais IX ; 2ème tirage 1958). Depuis cette date plusieurs traductions françaises d'ouvrages de Scheler ont paru, notamment Nature et formes de la sympathie (trad. Lefebvre), Payot, 1928 et Le Formalisme en éthique et l'éthique matérielle des valeurs (trad. M. de Gandillac), Gallimard, 1955, ouvrages auxquels Scheler renvoie si souvent dans le présent essai que nous avons cru pouvoir nous borner à y renvoyer ici une fois pour toutes." (note du traducteur)
"C'est une totalité d'expérience et d'action vécues que nous allons examiner ici en étudiant le ressentiment. Si nous nous servons ici du mot "ressentiment", ce n'est pas par prédilection pour la langue française, mais parce que l'allemand n'en offre pas d'équivalent. Aussi Nietzsche lui a-t-il donné droit de cité dans un sens technique.
Dans son acception courante, en français, je découvre deux aspects : d'une part, l'expérience et la rumination d'une certaine réaction affective dirigée contre un autre, qui donnent à ce sentiment de gangner en profondeur et de pénétrer peu à peu au coeur même de la personne, tout en abandonnant le terrain de l'expression et de l'activité.
Cette rumination, cette reviviscence continuelle du sentiment, est donc très différente du pur souvenir intellectuel de ce sentiment et des circonstances qui l'ont fait naître. C'est une reviviscence de l'émotion même, un re-sentiment. En second lieu, le mot suggère aussi tout un aspect de négation et d'animosité.
A cet égard, le mot allemand qui conviendrait le mieux serait le mot Groll, qui indique bien cette exaspération obscure, grondante, contenue, indépendante de l'activité du moi, qui engendre petit à petit une longue rumination de haine ou d'animosité sans hostilité bien déterminée, mais grosse d'une infinité d'intentions hostiles..." (p. 11)
"Admettons pour le moment ce lien entre le ressentiment et les valeurs chrétiennes, afin de pénétrer plus complètement le tout d'expérience que ce terme dénote.
A la place d'une définition verbale, efforçons-nous d'en donner sommairement une description concrète. Le ressentiment est un auto-empoisonnement psychologique, qui a des causes et des effets bien déterminés.
C'est une disposition psychologique, d'une certaine permanence, qui, par un refoulement systématique, libère certaines émotions et certains sentiments, de soi normaux et inhérents aux fondements de la nature humaine, et tend à provoquer une déformation plus ou moins permanente du sens et des valeurs, comme aussi de la faculté du jugement.
Parmi les émotions et les sentiments qui entrent en ligne de compte, il faut placer avant tout : la rancune et le désir de se venger, la haine, la méchanceté, la jalousie, l'envie, la malice..." (p. 16)

Max Scheler (1874-1928) est l'un des philosophes les plus importants de l'Allemagne de la première moitié du XXème siècle. Marqué par Nietzsche, Dilthey et Husserl, sa pensée tente une synthèse de ce qu'il y a de plus original et de plus nouveau dans la philosophie allemande.
C'est Nietzsche qui a donné à la notion de ressentiment un droit de cité dans le sens technique dans le domaine de la philosophie. Max Scheler tente dans ce volume la description d'une totalité d'expériences et d'actions vécues en étudiant l'homme de ressentiment et insère sa doctrine dans le cadre d'une philosophie des valeurs.
Autour de la notion de ressentiment :
Dostoïevski : Crime et châtiment, L'Adolescent, Le Double, Les carnets du souterrain, l'Eternel mari
Albert Camus : La Chute
René Girard : Vérité romanesque et mensonge romantique, Critique dans un souterrain
L'une des idées forces de Dostoïevski est l'existence chez tout être humain d'un besoin inné d'imitation. Le thème de l'imitation est récurrent dans son œuvre, qu'il s'agisse d'un personnage historique (Napoléon Ier dans Crime et Châtiment, James de Rothschild dans L'Adolescent) ou d'un autre personnage romanesque (Le Double, Nétotchka Nezvanova, L'Éternel Mari, etc.)
Ce besoin d'imitation porte en lui une tension entre admiration et rivalité qui peut dégénérer en fusion passionnelle comme en haine acharnée. C'est en repérant ce thème dans l'œuvre de Dostoïevski (et d'autres auteurs) que René Girard élabora son concept de désir mimétique.
Albert Camus ( 1913-1960)
"Aussi es-tu sans excuse, qui que tu sois, toi qui juges. Car en jugeant autrui tu juges contre toi même : puisque tu agis de même, toi qui juges." (Paul, Epître aux Romains, II,1)
"L'art oblige l'artiste à ne pas s'isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui, qui souvent, a choisi son destin d'artiste parce qu'il se sentait différent, apprend bien vite qu'il ne nourrira son art, et sa différence, qu'en avouant sa ressemblance avec tous." (Albert Camus, Discours de Suède)
Albert Camus, La Chute, Bibliothèque de la Pléiade, Théâtre, récits, nouvelles, préface par Jean Grenier, textes établis et annotés par Roger Quilliot.
La Chute est un récit d'Albert Camus publié à Paris chez Gallimard en 1956, découpé en six parties non numérotées. Camus y écrit la confession d'un homme à un autre, dans un bar d'Amsterdam. Le roman devait primitivement être intégré au recueil L'Exil et le Royaume qui sera publié en 1957 et qui constitue la dernière œuvre « littéraire » publiée par Camus.
La particularité de ce récit tient au fait que l'homme qui se confesse est le seul à parler, durant tout l'ouvrage. Le choix de cette focalisation, qu'on retrouve dans L'Étranger, implique que le lecteur ne dispose d'aucune information extérieure dispensée par un narrateur omniscient.
Jean-Baptiste Clamens, un ancien avocat parisien, passe ses journées dans un bar d'Amsterdam, Mexico City où il raconte sa vie et se confesse longuement aux inconnus de passage. "Avocat généreux", défenseur de la veuve et de l'orphelin, Clamens s'est peu à peu rendu compte que l'image très favorable qu'il avait de lui même et que les autres avaient de lui ne correspondait pas à la réalité.Une femme qu'il n'a pas su ou voulu sauver de la noyade fut l'élément déclencheur de cette prise de conscience.
Cette confession est l'occasion pour Clamens de dénoncer l'hypocrisie de la bonne conscience "humaniste", qui n'est bien souvent que le paravent de la volonté de puissance et de l'égoïsme. Clamens détient un panneau volé d'un tryptique de Van Eyck, L'Agneau mystique, Les Juges intègres, et le montre à ses visiteurs dans l'espoir secret d'être dénoncé à la police, ce qui lui permettrait d'être enfin jugé et condamné par d'autres que par lui-même.
La Chute représente une étape décisive dans l'évolution de l'art et de la pensée d'Albert Camus. Les admirateurs de l'Etranger refusent généralement de prendre cette oeuvre au sérieux ou la considèrent avec un certain malaise. La Chute constitue en effet une critique de l'Etranger et une autocritique de son auteur... C'est ce que démontre René Girard dans un article intitulé "Pour un nouveau procès de l'Etranger", traduit de l'américain par Régis Durand et l'auteur et publié dans un recueil intitulé Critiques dans un souterrain (Grasset, L'Age d'homme, 1976 et Le Livre de Poche biblio essais).
Albert Camus rompt avec l'orgueil romantique lié à une vision manichéenne d'un monde composé de mauvais juges et de bons criminels ; la ligne de partage entre innocence et culpabilité ne passe pas entre moi et les autres, mais à l'intérieur de chacun d'entre nous.
René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque
"L'homme possède ou un Dieu, ou une idole." (Max Scheler)
"Je veux, Sancho, que tu saches que le fameux Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errants. Mais que dis-je, un des plus parfaits ? Il faut dire le seul, le premier, l'unique, le maître et le seigneur de tous ceux qu'il y eut en ce monde... Je dis... que, quand quelque peintre se veut rendre fameux en son art, il tâche d'imiter les originaux des plus excellents maîtres qu'il sait ; et la même règle sert pour la plupart des métiers ou exercices d'importance qui servent à l'ornement des républiques ; et ainsi le doit faire et le fait celui qui veut acquérir le nom de prudent et de patient, en imitant Ulysse, en la personne duquel et en ses travaux Homère nous peint au vif un portrait de prudence et de patience, comme aussi Virgile en la personne d'Enée, nous a montré la valeur d'un fils pieux et la sagacité d'un capitaine vaillant et entendu, ne les dépeignant ni les découvrant tels qu'ils étaient, mais tels qu'ils devaient être pour servir d'exemple de vertu aux siècles à venir. De la même sorte, Amadis fut le nord, l'étoile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers, et nous devons l'imiter, nous autres qui combattons sous la bannière de l'amour et de la chevalerie. Ainsi donc, j'estime, Sancho, mon ami, que le chevalier errant qui l'imitera le mieux sera le plus proche d'atteindre à la perfection de la chevalerie."
(Miguel de Cervantès, Don Quichotte de la Mancha)
"Dans la citation de Cervantès qui ouvre le premier livre de René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque, Don Quichotte reconnaît avec enthousiasme son médiateur, "le fameux Amadis de Gaulle", parfait chevalier, "le premier, l'unique, le maître", modèle mythique et fabuleux, modèle littéraire aussi, comme le furent les héros d'Homère et de Virgile, Ulysse et Enée, dépeints par les poètes "non tels qu'ils étaient, mais "tels qu'ils devraient être pour servir d'exemple de vertu aux siècles à venir."
Le choix d'un modèle est un trait de sagesse revendiqué comme tel. Mais parce qu'il se prend pour un autre, le héros de Cervantès va prendre un plat à barbe pour le casque de Mambrin et des moulins à vent pour une armée ennemie : à l'aube de la modernité, la sagesse antique se convertit en folie "métaphysique" et l'imitation vertueuse en hallucinations furieuses.
L'imitation (le mot et ses dérivés ne revient pas moins de quatre fois !) n'a donc pas que des effets pédagogiques et grégaires. Qu'on fasse d'ailleurs grand cas d'elle, parce qu'elle fonde l'harmonie sociale ou qu'on la méprise parce qu'elle asservit l'individu à la masse, on passe à côté d'une dimension essentielle de l'imitation : sa dimension conflictuelle, celle qui nous pousse, par un automatisme qu'on observe aussi chez l'animal, à désirer des objets possédés ou désirés par un autre. Cet autre, le tiers, est donc pour le sujet désirant un modèle et un terzo incommodo." (Christine Orsini, La Pensée de René Girard, Retz, pg. 25).
Ce lien fondamental entre la "mimésis d'appropriation" et la "mimésis de rivalité" chez l'être humain tient à la nature essentiellement imitative (et non spontanée) du désir et à l'absence de régulation instinctive de la violence et de la sexualité.
"L'homme est incapable de désirer par lui seul : il faut que l'objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers peut être extérieur à l'action romanesque, comme les manuels de chevalerie pour Don Quichotte ou les romans d'amour pour Madame Bovary. Il est le plus souvent intérieur à l'action romanesque : l'être qui suggère leurs désirs aux héros de Stendhal, de Proust ou de Dostoïevski est lui-même un personnage du livre.
Entre le héros et son médiateur se tissent alors des rapports subtils d'admiration, de concurrence et de haine : René Girard fait un parallèle lumineux entre la vanité chez Stendhal, le snobisme chez Proust et l'idolâtrie haineuse chez Dostoïevski.
Mais tandis qu'entre Don Quichotte et Amadis de Gaulle, il ne peut y avoir que de l'admiration, en raison de la distance infranchissable qui sépare l'imitateur de son modèle (René Girard parle de "médiation externe"), le médiateur se rapproche de plus en plus "dangereusement" dans les autres cas, au point de devenir un obstacle (Girard parle de "médiation interne" et de "modèle obstacle"). Don Quichotte est certes ridicule, mais il conserve une noblesse "naïve" et n'est jamais odieux, contrairement, par exemple, aux personnages de Dostoïevski.
René Girard ne renouvelle pas seulement la compréhension des plus grands chef-d'oeuvres de la littérature romanesque, il nous fait avancer dans la connaissance du coeur humain. Nous nous croyons libres, dit-il, autonomes dans nos choix (...) Illusion romantique ! En réalité, nous ne choisissons que des objets déjà désirés par un autre...
Nous empruntons nos désirs. Loin d’être autonome, notre désir est toujours suscité par le désir qu’un autre - le modèle - a du même objet. Ce qui signifie que le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangle. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle "médiateur", qui attire ; c’est l’être du modèle qui est recherché.
René Girard qualifie le désir de métaphysique dans la mesure où, dès lors qu’il est autre chose qu’un simple besoin ou appétit, « tout désir est désir d’être », il est aspiration, rêve d’une plénitude attribuée au médiateur. En cela, et toujours contrairement au besoin, il a un caractère infini.
René Girard retrouve partout ce phénomène du désir triangulaire : dans la publicité, la coquetterie, l'hypocrisie, la rivalité des partis politiques, le masochisme et le sadisme..."
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