
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, aux éditions de la Pléiade (1er volume) NRF Gallimard. "Parfum exotique" est le XXIIè poème, p. 25 (section Spleen et Idéal) et chez de nombreux autres éditeurs (supra, première de couverture des Fleurs du Mal en édition Garnier/Flammarion, Livre de Poche)
Porté par ses sensations et grâce à la médiation du corps nu de la femme aimée : la chaleur et l'odeur de son corps, le poète embarque pour un voyage au long cours : une île exotique et paradisiaque, un port peuplés de bateaux, des marins qui chantent... La rêverie exotique lui permet d'échapper à la triste réalité du monde, en se réfugiant dans la bienheureuse utopie d'un monde parfait.
Ce monde, forcément "ailleurs", est celui où la "Psyché", qui coordonne les sensations, tisse les correspondances, désire douloureusement la Présence, échappe à la prison du temps et de l'espace en ouvrant un "autre espace", celui, précisément, du poème, serait enfin comblée. C'est elle qui compose le poème, c'est elle qui l'écoute et qui le "déplie" (ex-plicare). C'est elle enfin qui le reconduit vers son origine et l'entraîne vers son extrême possibilité : la musique et le chant...
Parfum exotique
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
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Charles Baudelaire, Charles-Pierre Baudelaire est un poète français, né à Paris le 9 avril 1821 et mort dans la même ville le 31 août 1867 (à 46 ans). "Dante d'une époque déchue" selon le mot de Jules Barbey d'Aurevilly, nourri de romantisme, tourné vers le classicisme, à la croisée entre le Parnasse et le symbolisme, chantre de la "modernité", il occupe une place considérable parmi les poètes français pour un recueil certes bref au regard de l'œuvre de son contemporain Victor Hugo, mais qu'il aura façonné sa vie durant : Les Fleurs du Mal. (source : encyclopédie en ligne wikipedia)
Introduction :
1) Présenter rapidement l'auteur,
2) Présenter l'oeuvre (Les Fleurs du Mal),
3) De quoi est-il question dans ce poème ? Qui parle ? A qui ? De quoi ? Remarquez que contrairement à "L'invitation au voyage", le poète n'invite pas la femme à "voyager" avec lui. Préciser qu'il s'agit d'un sonnet.
4) Suggestion de problématique : Comment Baudelaire nous fait-il partager son rêve d'une nature paradisiaque ?
5) Axes d'étude :
a) les sensations du poète
b) le passage de la sensation au rêve éveillé
c) le thème du paradis perdu
I/ Les sensations du poète :
Baudelaire s'adresse à une femme aimée (la mulâtresse Jeanne Duval). Il se trouve à Paris, dans une chambre, étendu dans un lit auprès de cette femme et nous fait partager les sensations qu'il éprouve :
- sensations de chaleur : "en un soir chaud d'automne" (v. 1) - "ton sein chaleureux" (ton sein : métonymie pour tes seins, le singulier pour le pluriel ou pour ta poitrine)
- sensation olfactive : "je respire l'odeur" (v. 2)
Correspondance entre deux sensations : le toucher et l'odorat
Le mot "chaleureux" a un double sens : le sein de la femme est à la fois chaud et accueillant.
Les sensations sont également présentes à l'intérieur de la rêverie : la vue : "Je vois se dérouler des rivages heureux/Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone". Ce sont les yeux du poète et des habitants de ces rivages qui sont éblouis par les feux du soleil et non les rivages eux-mêmes (personnification). Le goût : "fruits savoureux", Encore la vue (anaphore de "je vois") : "Je vois un port rempli de voiles et de mâts". L'odorat : "Guidé par ton odeur"... "Pendant que le parfum des verts tamariniers/Qui circule dans l'air et m'enfle la narine..." et enfin l'ouïe : "Se mêle dans mon âme au chant des mariniers."
Dans le dernier tercet : passage d'une sensation olfactive : "le parfum des verts tamariniers" à une sensation auditive : "le chant des mariniers". Correspondance entre le parfum des tamariniers et la couleur verte.
Tous les sens sont donc sollicités tour à tour : l'odorat, la vue, à nouveau l'odorat, à nouveau la vue, à nouveau l'odorat et enfin l'ouïe, comme dans le sonnet des "Correspondances" :
"Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d'autres, corrompus, riches et triomphants..."
II/ Des sensations au rêve éveillé
Portée par ses sensations : la chaleur du soir et l'odeur de la femme (odor di femina disent les Italiens), la rêverie transporte le poète (et le lecteur) vers des rivages lointains : "Je vois se dérouler des rivages heureux".
"Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone" : l'épithète "monotone" suggère un éternel été, un climat sans saisons (donc sans automne et sans hiver) et contraste avec l'épithète "heureux", comme si le bonheur était inséparable de l'ennui.
L'épithète "heureux" personnifie les rivages et leur confère une dimension allégorique : ce ne sont pas les rivages qui sont heureux, mais leurs habitants et le poète lui-même quand il s'y transporte en imagination.
Le procédé revient à plusieurs reprises : "sein chaleureux", "rivages heureux", "soleil monotone", île paresseuse" (hypallages). (Sur la poéticité des épithètes impropres, cf. Jean Cohen, Structure du langage poétique et Théorie de la poéticité.)
Notes :
1. Hypallage (mot féminin) :
On paraît attribuer à certains mots d'une phrase ce qui appartient à d'autres mots de cette phrase, sans qu'il soit possible de se méprendre au sens. (Littré). Exemple : "Son discours menace d'être long." (ce n'est pas son discours qui menace d'être long, mais l'orateur.) "Trahissant la vertu sur un papier coupable." (ce n'est pas le papier qui est coupable, mais celui qui trahit la vertu.). Autres exemples : "Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées" (Mallarmé, "Apparition"), pour "Neiger des bouquets parfumés d'étoiles blanches." (double hypallage croisé), "Ibant obscuri sola sub nocte..." (Virgile, L'Enéide) : "Ils cheminaient obscurs dans la nuit solitaire." pour : "ils cheminaient solitaires dans la nuit obscure." Selon Guiraud, le procédé relève de "l'esthétique du vague" ; il tend, en supprimant tout caractère de nécessité entre le déterminé et le déterminant, à libérer ce dernier.
(source : Gradus, dictionnaire des procédés littéraires de Bernard Dupriez)
2. Jean Cohen, professeur à la Sorbonne, célèbre pour sa Structure du langage poétique ("Champs", Flammarion) a travaillé avant de disparaître en 1994 à cette Théorie de la poéticité qui prolonge et amplifie son œuvre.
Si le trait pertinent de la différence poésie/non-poésie est la figuralité, définie dans son premier livre comme système d’écarts, Jean Cohen s’interroge : quelle est la fonction de cette négativité figurale ?
Seul le sens est ici en question. La poésie était claire aux temps classiques. Elle s’obscurcit avec le romantisme pour devenir hermétique aujourd’hui. Mais elle n’est telle que si l’on y cherche une intelligibilité de type noétique, seule acceptée par la culture occidentale. Or, de la manœuvre figurale surgit un sens transfiguré qui transcende l’ordre du concept. Il est ici nommé : pathétique.
Reste à mettre à jour les mécanismes de transmutation du noétique en pathétique. C’est le principe d’opposition saussurien qui est désormais en question. Car la présence de l’opposé, en même temps qu’elle clarifie le sens, le neutralise, alors que son absence, en l’obscurcissant, actualise sa charge pathétique virtuelle. Dès lors, la phrase déviante n’a pas d’opposé, la poésie n’a pas de contraire.
Tel est le premier temps d’un processus qui en comporte deux. Dans le second, le texte devra accorder les significations de ses termes en une unité ou cohérence appelée isopathie.
Mais la différence prose/poésie ne se borne pas au domaine linguistique. Le langage n’est tel que parce qu’il renvoie au monde. Et s'il est deux langages, c’est parce que chacun est le mode d’expression de deux visions du monde, dont l’une, la vision ou conscience poétique, a seule le privilège de rendre aux choses et aux êtres leur puissance d’émotion originelle.
On le voit, cette théorie n’est pas une stylistique de l’écart. Puisque l’écart n’a pas sa fin en lui-même. Il n’est là que pour disparaître et laisser la place à la poésie.
La proposition théorique de Jean Cohen s'inscrit dans la tradition critique de la poésie considérée comme "concept". Il s'agit pour l'auteur de mettre à jour les "invariants" d'un genre. Mesurer l'écart de postures individuelles, pour dire le lieu de transcendance où se rejoignent les poètes, conditionne ainsi deux orientations théoriques - le pathétique et son contraire, l'isopathie. Cette première étape de travail, qui rend à ce genre sa "puissance d'émotion originelle", ouvre un espace autre au lieu poétique. (compte-rendu de l'ouvrage de Jean Cohen, Théorie de la poéticité, chez José Corti)
Paradoxalement, le poète ferme les yeux pour mieux "voir", pour mieux s'imprégner de l'odeur sensuelle de la femme aimée et se livrer à sa vision intérieure.
Son "rêve éveillé" le transporte vers un lieu exotique, lointain souvenir de son voyage de jeunesse à l’île Bourbon. Végétation exotique, espèces inconnues sous les climats européens : "arbres singuliers", nature généreuse et nourricière ("où la nature donne").
Le verbe "donner" suggère que les habitants de cette "île paresseuse" n'ont pas besoin de forcer la nature en travaillant.
Comparaison implicite entre "Les hommes au corps mince et vigoureux", les femmes dont "l’œil par sa franchise étonne" et les Européens aux corps "épais" et "débiles" et aux regards hypocrites.
Les "charmants climats" contrastent, eux aussi, avec la rigueur des hivers parisiens. Le mot "charmant" est employé au sens fort. "charmants climats : climats qui envoûtent par leur douceur.
"Guidé par ton odeur" : thème de la femme initiatrice, médiatrice entre l'ici et l'ailleurs, le réel et le possible.
Le thème du port succède à celui de l'île, qui n'est donc qu'une escale dans le voyage intérieur et permet à l'imagination de s'échapper à nouveau vers l'ailleurs : les bateaux sont des "lieux mouvants". Le thème du port et des bateaux rappelle "L'invitation au voyage". "Encore tout fatigués par la vague marine" : le poète s'identifie aux marins (métonymie bateaux/marins) qui rentrent au port. (on peut penser à l'Odyssée d'Homère).
"Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi." ("L'Invitation au voyage", poème en prose)
"Se mêle dans mon âme au chant des mariniers." : remarquer les alliterations (labiales) en "m" (mêle/âme/mariniers) et le jeu sur les voyelles mêle/âme/chant/mariniers)... Le vers tend vers la musique pure (P. Valéry définit la poésie comme "hésitation entre le son et le sens"). Comme chez Mallarmé*, la voyelle "i" (mariniers) à la fin du vers (et du poème), est comme le cri d'une nostalgie douloureuse, le cri du désir insatisfait.
*Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !
III/ La dimension utopique :
Utopie = "non lieu", le lieu qui n'existe que dans l'imagination des hommes, dans leurs rêves et qui compense la dure réalité. Evasion vers l'ailleurs.
Retour au paradis de l'enfance, au sein maternel, symbole de protection et d'accueil. "Sentiment océanique" (Freud).
Allusion au couple primordial (Adam et Eve) du paradis terrestre : "hommes dont le corps est mince et vigoureux", "femmes dont l’œil par sa franchise étonne" : les êtres humains sont à la fois beaux et innocents, ils ne sont pas encore gâtés par la civilisation. Thème rousseauiste (rare chez Baudelaire) du "bon sauvage".
Thème de l'arbre ("des arbres singuliers et des fruits savoureux"). Le jardin d'Eden était planté d'arbres aux fruits "savoureux" dont Adam et Ève pouvaient manger, sauf de celui de la connaissance du Bien et du Mal.
Un monde parfait, un peu ennuyeux ("monotone") où l'on est "heureux", où l'on n'a pas besoin de travailler, qui échappe à la triple malédiction, après la chute, du travail, de l'enfantement et de la mort, où il fait toujours beau, où les corps des hommes sont parfaits et éternels, où les femmes ne sont pas hypocrites. Pas de différence entre l'être et le paraître.
Un monde où "l'âme" est comblée. Correspondance parfaite (rêvée) entre le désir et l'ordre du monde. C'est la définition même du bonheur.
Conclusion :
Portées par ses sensations et grâce à la médiation du corps nu de la femme aimée : la chaleur de son sein, l'odeur de son corps, la rêverie du poète se déploie, vers l'ailleurs : une île exotique et paradisiaque, un port peuplés de bateaux, des marins qui chantent, auxquels cet "aède moderne" s'identifie. La rêverie permet au poète d'échapper à la triste réalité du monde, en se réfugiant dans la bienheureuse utopie d'un monde parfait.
Ce monde est celui où l'âme" qui coordonne les sensations, tisse les correspondances, désire douloureusement la présence, échappe à la prison du temps et de l'espace en ouvrant un "autre espace", celui, précisément, du poème, serait enfin comblée. C'est elle qui compose le poème, c'est elle qui l'écoute et qui le "déplie" (ex-plicare). C'est elle enfin qui le reconduit vers son origine et l'entraîne vers son extrême possibilité : la musique et le chant.
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