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EAF Première, commentaire d'un extrait de Delphine de Germaine de Staël
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Introduction : 

Ce texte est extrait de Delphine, roman épistolaire de Germaine de Staël, romancière et philosophe française, opposante à l'Empire.

Delphine aimait Léonce et était aimée de lui, mais blessé par une fausse rumeur concernant Delphine, le jeune homme a épousé Matilde par dépit. Lorsqu'il apprend la vérité, il propose à Delphine de quitter Matilde ; cependant Matilde, enceinte a supplié Delphine de renoncer à Léonce. 

Delphine répond à Matilde, de Paris, dans une lettre datée du 4 décembre - la date n'est pas précisée, mais on sait que l'action se déroule un peu avant la Révolution, sous l'Ancien Régime, pour lui dire qu'elle va quitter définitivement Paris pour se retirer dans un lieu inconnu et pour l'informer qu'elle accepte de renoncer à Léonce.

Problématique :

Comment peut-on expliquer la décision de Delphine ? 

Axes d'étude :

Nous examinerons dans une première partie la dimension tragique et pathétique de ce texte, puis les raisons de la décision de Delphine. Nous étudierons enfin la dimension éthique de cette lettre.

I. Un dilemme cornélien :

a) La dimension pathétique

Delphine est confrontée au dilemme cornélien du conflit entre l'amour et le devoir (ou bien...ou bien) : soit elle choisit l'amour et elle détruit la vie de Matilde, soit elle y renonce et elle détruit sa vie à elle. Mais comme elle ne peut pas être heureuse en faisant le malheur de Mathilde, elle choisit finalement de sacrifier l'amour. Tout le pathétique de la situation exprimée dans cette lettre réside dans ce "choix forcé" qui en fait aussi tout le tragique. C'est le "caractère" de Mathilde, et non une force extérieure comme dans la tragédie grecque qui détermine son "destin".

Le discours de Delphine suscite ou cherche à susciter la compassion du destinataire de la lettre, ainsi que celle du lecteur : "Priez pour une femme malheureuse, la plus malheureuse de toutes, celle qui consent à se déchirer le cœur, afin de vous épargner une faible partie de ce qu'elle se résigne à souffrir".

b) La dimension tragique

Il a aussi une dimension tragique : "pouvais-je résister quand il devrait m'en coûter la vie !", "Il faut déjà me compter parmi ceux qui ne sont plus, et le dernier acte de ma vie ne mérite-t-il pas vos égards pour ma mémoire !" Car Delphine sait qu'elle mourra d'être éloignée de Léonce.

Il existe une relation entre le tragique et le pathétique. la décision de Delphine est tragique car elle relève de l'irrémédiable, mais elle échappe au tragique dans la mesure où Delphine lui donne un sens, contrairement à une héroïne véritablement tragique comme Phèdre.

c) L'expression de la temporalité

Le texte est rédigé dans le système du présent. Il s'agit d'un énoncé ancré dans la situation d'énonciation, c'est-à-dire dans le présent de l'énonciatrice. Les temps se distribuent dans l'axe du passé (passé composé, imparfait, plus-que-parfait, passé simple), du présent (présent d'énonciation, présent gnomique) et du futur (futur de l'indicatif, présent à valeur de futur proche). On note l'emploi modal du présent du conditionnel (évocation d'une action soumise à une condition non réalisée) et du présent de l'impératif.

La distribution des temps verbaux souligne la dimension pathétique et tragique de l'énoncé. Le tragique est au cœur d'une temporalité où le futur se confond avec le malheur et la mort. L'emploi du futur de l'indicatif (fait réel) : "vous n'entendrez plus parler de moi", montre le caractère irrémédiable et irréversible de l'avenir de Delphine. L'emploi du présent de caractérisation souligne tout le poids du sacrifice qu'elle accomplit : "c'est votre bonheur que je sacrifie au mien".

Delphine parle d'elle-même comme si elle était déjà morte : "il faut déjà me compter parmi ceux qui ne sont plus, et le dernier acte de ma vie ne mérite-t-il pas vos égards pour ma mémoire ?"

Le présent gnomique est employé pour évoquer "l'Être suprême" qui domine le présent, le passé et l'avenir : "ces caractères profondément sensibles ne ressemblent point au vôtre, mais ils sont un objet de bienveillance pour l'Être suprême." Le sacrifice et les souffrances de Delphine n'ont de sens que s'il existe un Dieu, au-delà du temps et des tribulations de l'existence terrestre,  qui l'aime et qui l'approuve.

Le passé composé : "vous m'avez adjuré de partir", "vous avez éloigné de lui sa fidèle amie" évoque les actions passées qui ont abouti à la situation actuelle.

Le conditionnel modal : "quand il devrait m'en coûter la vie", "vous m'offenseriez cruellement" souligne la fragilité et la dépendance de Delphine par rapport à Matilde.

Le présent de l'impératif exprime la volonté de Delphine : "écoutez-moi", "ne blessez pas son cœur par des reproches", "soignez avec délicatesse le bonheur de Léonce", "ne cherchez point à détruire l'estime et l'intérêt qu'il conservera pour moi", "jamais il ne vous a été plus ordonné de ne pas être sévère envers elle (moi) ! "priez pour une femme malheureuse", mais son accomplissement dépend entièrement du bon vouloir de Matilde.

Elle en appelle à la "générosité", à la noblesse d'âme de Matilde, mais elle n'a aucune certitude d'être écoutée et comprise. En d'autres termes, elle adjure quelqu'un qu'elle ne peut contraindre à respecter son désir et qui n'aura peut-être aucune envie de le faire. Personne n'est maître de la mémoire des autres.

En lui laissant entendre qu'elle pourrait bien ne pas survivre au sacrifice qu'elle lui fait de son amour, Delphine confirme à Matilde qu'elle a fait le meilleur des choix en conférant un prix infini à l'objet de son désir.

La décision de Delphine la met dans une situation telle qu'elle dépend désormais entièrement du bon vouloir de Matilde et il ne lui reste plus qu'à choisir entre le refuge pathétique dans la transcendance ou l'évasion tragique dans le suicide.

Peut-être lui reste-t-il un dernier obstacle à franchir sur la voie "antiromantique" de l'accomplissement, la prise de conscience du fait que cet amour s'était en grande partie nourri de sa rivalité avec Matilde et la renonciation à Léonce en tant qu'unique objet d'amour.

Mais cette "expérience d'éveil", c'est toute la distance qui sépare Delphine de Julien Sorel dans sa prison, à la fin du Rouge et le Noir, ou, pour le dire en employant la distinction de René Girard,  le "mensonge romantique" de la "vérité romanesque". 

II. Le choix du renoncement :

a) les raisons morales et religieuses

Le champ lexical de la morale : "bonté", "effort", "fautes", "reprocher", "respecter", "morale", "devoir", "vertueuses", "estime", "coupable", "sévère", ainsi que celui de la religion : "sacrifie", "sacrifice", "religion", "Dieu" (deux fois), "cœurs", "expier", "Être suprême", "éternelle" (source éternelle), "priez" (deux fois) est omniprésent dans le texte, ainsi que l'isotopie du "sacrifice".

Pour expliquer et justifier son renoncement à l'amour de Léonce , Delphine invoque des raisons morales et religieuses. Delphine consent, bien qu'à regret, à sacrifier son bonheur à celui de Matilde. Etant la femme de Léonce, Matilde a, selon Delphine, "des droits sur son cœur", d'autant plus qu'elle attend un enfant de lui. Delphine semble sensible aux arguments de Matilde qui en a appelé à la morale et à la pitié.

Outre des raisons morales, Delphine évoque des raisons religieuses. Elle emploie le terme de "sacrifice" : "J'ose vous le dire, Matilde, votre religion n'a point exigé de sacrifice qui puisse surpasser celui que je fais pour vous" et en appelle à Dieu "qui lit dans le cœurs, qui sait la douleur qu'elle éprouve et qui estime dans sa bonté cet effort ce qu'il vaut"

On peut cependant se demander si les considérations  morales et religieuses, au sens étroit du terme,  sont vraiment aussi déterminantes dans la décision de Delphine, qu'elles le sont pour Matilde.

b) Les raisons psychologiques

Une lecture plus attentive du texte montre en effet que le comportement des deux femmes repose sur des conceptions diamétralement opposées de l'existence.

Le texte et le paratexte brossent implicitement un portrait assez peu flatteur de Matilde. Elle savait que Delphine et Léonce s'aimaient, elle a ajouté foi ou fait semblant d'ajouter foi aux "fausses rumeurs" concernant Delphine, elle a obéi docilement à sa mère qui a arrangé son mariage avec Léonce ; elle a profité du "dépit" de Léonce pour l'épouser, tout en sachant qu'il en aimait une autre.

Matilde est principalement motivée par des considérations morales et religieuses au sens étroit du terme. Elle pense, car "elle est faite ainsi", "qu'il suffit du devoir pour commander les affections du cœur". Elle n'est pas de ces "âmes passionnées, capables de générosité, de douceur, de dévouement, de bonté, vertueuses en tout si le sort ne leur avait pas fait un crime de l'amour" ; elle n'a pas un "caractère profondément sensible" comme Delphine.

C'est précisément son "caractère profondément sensible" qu'elle partage avec Léonce qui explique sa renonciation à l'amour de Léonce : "Oui, j'ose vous le répéter, quand j'aime mieux mourir qu'avoir à me reprocher vos douleurs", "mais priez pour une âme malheureuse, la plus malheureuse de toutes, celle qui consent à se déchirer le cœur, afin de vous épargner une faible partie de ce qu'elle se résigne à souffrir."

La raison principale de la décision de Delphine, c'est que, contrairement à la "panthère" de la nouvelle Le Bonheur dans le crime de Barbey d'Aurévilly, elle est "ainsi faite" qu'elle se sent incapable  d'être heureuse en faisant le malheur de Matilde. 

c) Deux caractères opposés

Delphine a si peu confiance dans les qualités de "générosité", de "douceur", de "dévouement", de "bonté" et de "vertu" de sa rivale, qu'elle s'efforce d'orienter en employant le registre argumentatif la conduite future de Matilde vis-à-vis de Léonce et si elle juge nécessaire de le faire, c'est qu'elle connaît bien "la compagne de son enfance" : "si celui dont je me sépare me regrette, ne blessez point son cœur par des reproches" ; "Matilde, soignez avec délicatesse le bonheur de Léonce ; vous avez éloigné de lui sa fidèle amie, chargez-vous de lui rendre tout l'amour dont vous le privez. Ne cherchez point à détruire l'estime et l'intérêt qu'il conservera pour moi, vous m'offenseriez cruellement."

"Vous m'avez adjuré de partir, au nom de la morale, au nom de la pitié même", "vous croyez qu'il suffit du devoir pour commander les affections du cœur" : Delphine oppose aux abstractions allégoriques de la morale sociale les mouvements chaleureux et vrais des "âmes passionnées".

Elle s'adresse à elle sur le registre didactique pour lui expliquer les raisons de sa décision, elle souligne le poids du sacrifice qu'elle lui fait : "Matilde votre religion n'a point exigé de sacrifice qui puisse surpasser celui que je fais pour vous...", elle lui donne des éléments de compréhension dont elle se refusait à tenir compte : "vous êtes la femme de Léonce, vous avez sur son cœur des droits que j'ai dû respecter ; mais je l'aimais, mais vous n'avez pas su peut-être qu'avant de vous épouser..."

L'expression "votre" religion suggère que Matilde n'a pas la même religion que Delphine. La "religion" de Delphine est faite de douceur, de générosité, de sacrifice, de dévouement et de bonté. Celle de Matilde consiste à respecter des normes. La religion de Delphine est une religion du cœur, celle de Matilde, une religion sociale.

III. Une éthique du renoncement :

a) Le refus de la rivalité mimétique

Il conviendrait également de s'intéresser au caractère shakespearien  de Delphine, version féminine et romanesque des Deux gentilshommes de Vérone, analysé par René Girard dans Shakespeare ou les feux de l'envie. Delphine, nous rappelle le texte, est "la compagne d'enfance de Matilde, l'amie de sa mère". Les deux fillettes ont été élevées ensemble, ont partagé les mêmes jeux et les mêmes secrets. Elles n'ont formé qu'une seule âme, jusqu'à l'apparition de Léonce, cet "objet" impossible à partager, contrairement à tous les objets précédents et qui va transformer leur amitié en rivalité. 

La dimension éthique du livre dont témoigne la dernière lettre de Delphine réside dans la renonciation à la "rivalité mimétique". Delphine pourrait très bien tirer profit de la situation puisque Léonce a proposé à Delphine de quitter Matilde. Et pourtant, elle ne le fait pas.

b) Le schéma actantiel

L'application du schéma actanciel de Greimas confirme la dimension éthique du roman :

Dans l'axe du savoir, c'est Delphine qui en sait le plus. Elle en sait plus que Matilde qu'elle informe dans cette lettre que ses "droits" sur Léonce étaient antérieurs aux siens, elle en sait plus que Matilde sur ce que le sacrifice lui coûte et elle en sait plus que Léonce sur les raisons de sa décision et sur l'endroit où elle envisage de se rendre : "Léonce ne saura point dans quel lieu je me retirerai ; il ignorera de même, quoi qu'il arrive, que c'est pour votre bonheur que je sacrifie le mien."

Alors que Delphine maîtrise l'axe du pouvoir, puisque, comme on l'a dit, Léonce est prêt à quitter Matilde pour elle, Delphine renonce à sa position dominante.

L'étude de l'axe de la volonté montre l'incompatibilité des désirs de Matilde et de Delphine. Il n'y a aucune conciliation possible. Matilde ne veut pas renoncer au sien pour des raisons aussi bien affectives que sociales : elle est mariée à Léonce dont elle attend un enfant. Quant à Delphine, elle "se déchirerait le cœur". 

Mais substituant le "souci de l'autre" au souci de soi", dans une attitude authentiquement chrétienne, Delphine renonce aussi bien à satisfaire son désir qu'à exercer son pouvoir.

c) Liens avec d'autres oeuvres

Delphine a en mains toutes les cartes maîtresses, mais refuse de les utiliser. Sa décision fait penser à celle du colonel Chabert dans le roman éponyme de Balzac, à cette différence près qu'à la fin du roman, Chabert renonce à tout parce qu'il n'est plus attaché à rien, alors que Delphine reste attachée à Léonce.

On peut comparer la décision de Delphine avec celle de la princesse de Clèves dans le roman de Madame de La Fayette. La princesse de Clèves renonce au duc de Nemours au nom de son "repos", alors que Delphine estime qu'elle trouverait le bonheur dans l'amour. 

On peut comparer également la renonciation de Delphine avec celle de Bérénice dans la pièce éponyme de Racine. La renonciation de Bérénice a un sens que la reine de Judée n'accepte pas : la raison d'Etat, alors que celle de Delphine a un sens qu'elle accepte qui n'est ni la raison, ni le devoir, ni la morale, ni la religion au sens étroit du terme, mais l'impossibilité d'acheter son bonheur au prix de la souffrance de sa rivale. Bérénice et Delphine partagent cependant la même souffrance irrémédiable de devoir renoncer au seul être qui eût fait leur bonheur. 

Nous avions évoqué dans l'introduction le caractère "cornélien" du dilemme de Delphine. Comme Delphine, Rodrigue n'a pas vraiment le choix de sacrifier ou de ne pas sacrifier son amour à son devoir, car Chimène refuserait de l'aimer s'il ne défendait pas son honneur, l'amour chez Corneille étant inséparable de "l'estime". On peut remarquer cependant qu'en sacrifiant l'amour, Rodrigue le retrouve à la fin de la pièce, alors que le sacrifice de Delphine est définitif. Mais Les raisons de leur choix respectifs ne sont pas les mêmes. Rodrigue obéit au sens de l'honneur, alors que Delphine, conformément à l'esprit romantique, écoute sa sensibilité.

Conclusion :

Matilde et Delphine ont des conceptions de la vie diamétralement opposées. La religion de Matilde est une religion du cœur, celle de Matilde une religion sociale. Les raisons morales et religieuses, au sens étroit du terme, qu'avance Delphine de renoncer à l'amour ne sont pas vraiment déterminantes. La raison principale de la décision de Delphine c'est qu'elle se sent incapable d'être heureuse en faisant le malheur de Matilde. La dernière lettre qu'adresse Delphine à Matilde avant de quitter Paris pour toujours pour une destination inconnue est à la fois tragique et pathétique. Cette histoire d'amour dont le dénouement repose sur la renonciation à la possession d'un être aimé au bénéfice d'une "rivale" relève d'une lecture philosophique, politique et éthique.

Germaine de Staël, Un des rares écrivains - avec Chateaubriand - à avoir élaboré un discours critique vis-à-vis du despotisme napoléonien ("J'ai avec moi la petite littérature et contre moi la grande"), illustre son idéal politique de renonciation à la vengeance, à la volonté de puissance et à la guerre - notamment entre la France et l'Allemagne -  à travers une fiction littéraire qui met en scène un double d'elle-même.

 

 

 

 

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