Normand Baillargeon, Petit cours d'autodéfense intellectuelle, illustrations de Charb, Edition revue et corrigée, Lux Editeur, 2005, 2006
"Examinons brièvement cette idée de relativisme épistémologique, tellement répandue aujourd'hui comme hier et selon laquelle le vrai est relatif. Un penseur critique doit avoir réfléchi à cette question et résister à ses sirènes.
Commençons par nous demander ce que peut bien signifier l'idée que la vérité soit relative. Relative à quoi, d'abord ? Protagoras dont Platon fera une critique exemplaire et un des tout premiers à soutenir le relativisme épistémologique, donnait la vérité pour relative à "l'homme, mesure de toutes choses" - mais sans dire clairement si par homme il fallait entendre l'individu (tel ou tel humain), l'espèce (l'humanité), voire tel ou tel groupe d'êtres humains réunis en société (les Athéniens, les Spartiates). Mais, quelle que soit la version du relativisme qu'on adopte, elle conduit à des conséquences intenables et doit donc être rejetée.
Dans le premier cas - la vérité est relative aux individus - ce subjectivisme conduit à d'étranges conclusions. Si le fait de croire une proposition vraie la rendait telle, nous serions infaillibles du moment que nous admettons quelque chose comme vrai ; des désaccords entre individus seraient impossibles, parce que sans objet, tout le monde aurait raison.
De même, dans le deuxième cas - la vérité est posée comme étant relative aux sociétés - ce relativisme social conduit lui aussi à de bien étranges conclusions. Ici encore, la société serait infaillible ; des propositions comme "la terre est plate" devraient être admises comme vraies dès lors qu'elles sont crues telles par un groupe social.
Mais le principal argument contre le relativisme est sans doute ce "pétard relativiste", comme le nomme Harvey Siegel. La défense du relativisme est en effet ou impossible ou contradictoire, puisque ou bien on le défend à l'aide d'arguments non relativistes et, en ce cas, on admet ce que, le défendant, on veut nier ; ou bien on ne le défend pas et notre interlocuteur peut toujours affirmer penser le contraire. Comme l'écrit Siegel : "Le relativisme est de manière autoréférentielle incohérent ou auto-réfutant." (H. Siegel, Relativism Refuted, D. Reidel, Dordrecht, Pays-Bas, 1987, p.9)
La leçon à tirer de ces analyses, qui remontent à Platon, est très importante. Nous sommes faillibles, notre savoir est limité et il est produit par des êtres humains vivant en société : tout cela est entendu. Mais l'idée de vérité elle-même, comprise comme quelque chose qui existe indépendamment de nous, est un concept régulateur rigoureusement indispensable de toute action cognitive." (Normand Baillargeon, Petit cours d'autodéfense intellectuelle, Lux Editeur, 2006, p.298-299)
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)
