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Voir les détails de l’image associée. Friedrich Nietzsche, L'esprit libre - Le blog de Robin Guilloux

Expliquer le texte suivant :

Les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n’importe quel autre résultat : c’est en effet sur la compréhension de la méthode que repose l’esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l’absurdité.

Les gens cultivés ont beau apprendre autant qu’ils veulent des résultats de la science, on s’aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu’ils y proposent, que l’esprit scientifique leur fait défaut. Ils n’ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée, qui, à la suite d’un long exercice, a pris racine dans l’esprit de tout homme de science.

Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu’ainsi tout est dit. Avoir une opinion signifie par là même chez eux : en devenir aussitôt fanatique et finalement la prendre à cœur comme une conviction.

Ils s’échauffent, à propos d’une chose inexpliquée, pour la première idée qui leur passe en tête et qui ressemble à une explication.

D’où résultent continuellement, notamment dans le domaine de la politique, les plus fâcheuses conséquences.

C’est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond ; alors il saura toujours ce que c’est qu’une méthode et combien est nécessaire la plus extrême prudence.

Friedrich NIETZSCHE, Humain, trop humain (1878)

Se poser les questions suivantes :

1. Pourquoi et en quoi "les méthodes scientifiques" sont elles une "conquête" de l'esprit humain" ? Ont-elles toujours existé ? En quoi consistent-elles ?

2. Quelle différence y a-t-il entre la science et les méthodes scientifiques ?

3. Pourquoi et en quoi les méthodes scientifiques empêchent-t-elles le triomphe de la superstition et de l'absurdité. Le triomphe de la science sur la superstition et l'absurdité est-il définitif ? Pourquoi ?

4. Expliquer : "cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée, qui, à la suite d'un long exercice, a pris racines dans l'esprit de tout homme de science".

5. Que reproche Nietzsche aux "gens cultivés" ?

6. Les gens cultivés sont-ils simplement ignorants ? Pourquoi vaut-il mieux finalement être ignorant que "cultivé" ?

7. Quelle différence y-a-t-il entre la science et l'opinion ? Pourquoi l'opinion est-elle l'ennemie de la science ?

8. Comment passe-t-on de l'opinion à la conviction et de la conviction au fanatisme ? 

9. ¨Pourquoi la première idée qui vous passe en tête" n'est-elle pas une explication ?

10. Dans quel domaine cette attitude a-t-elle de fâcheuses conséquences ? Pourquoi ?

11. Pourquoi, de nos jours,  faut-il "apprendre à connaître une science à fond" ?

12. En quoi consiste la "prudence" ? Pourquoi la méthode (scientifique) rend-elle prudent ?

Explication du texte : 

Les sciences, telle que nous les connaissons aujourd'hui, que ce soit la Physique, la Biologie, l'Astrophysique n'ont pas toujours existé. Elle sont, selon Nietzsche,  une lente construction de l'esprit humain.

Pour Descartes, par exemple, la science comporte la métaphysique, base de toutes les autres sciences, la physique, la mécanique, la médecine et la morale. On ne considère pas aujourd'hui que la métaphysique fasse partie de la science et moins encore qu'elle en soit la racine.

La méthode scientifique repose sur des principes : une hypothèse vérifiée et revérifiée et sur le doute méthodique conseillé par Descartes, qui doit opérer à toutes les étapes de la recherche, sur l'expérimentation et sur la preuve. Toutefois, selon Karl Popper, une vérité scientifique n'est jamais considérée comme définitive, mais comme ayant résisté jusqu'à présent à toutes les tentatives d'invalidation ou de réfutation.

Des "science", selon Popper qui ne sont pas réfutables comme l'astrologie, la chiromancie, la "lecture" du tarot de Marseille, l'alchimie, l'ufologie ou même la psychanalyse ne peuvent pas être considérées comme des sciences, au sens strict du terme. Elles ne relèvent pas de la vérité ou de l'erreur, mais du "possible".

Le mot "méthode" vient du grec méta (à travers) et odos (chemin). Une méthode permet de se frayer un chemin sûr dans la recherche. Sans méthode, il n'y a pas de chemin vers la vérité. Les Règles pour la direction de l'esprit de René Descartes énoncent vingt et une règles qui sont un ensemble de principes méthodologiques visant à guider la pensée vers la recherche de la vérité. Le Discours de la Méthode, rédigé en langue française n'en retient que quatre, à savoir : 

Premièrement : ne recevoir aucune chose pour vraie tant que son esprit ne l'aura clairement et distinctement assimilée préalablement.

Deuxièmemement : diviser chacune des difficultés afin de mieux les examiner et les résoudre.

Troisièmement : établir un ordre de pensées, en commençant par les objets les plus simples jusqu'aux plus complexes et divers, et ainsi de les retenir toutes et en ordre.

Quatrièmement : passer toutes les choses en revue afin de ne rien omettre

"Les méthodes scientifiques" n'ont pas toujours existé, elles sont, comme les sciences, une "conquête de l'esprit humain". 

On considère que la science moderne débute avec Copernic, Kepler, Tycho Brahé et Galilée au XVIème siècle et Isaac Newton au XVIIème et repose sur les mathématiques. C'est d'ailleurs la rigueur du raisonnement mathématique qui a inspiré à Descartes les règles de la méthode et les règles pour la direction de l'esprit.

La science entendue comme l'ensemble des connaissances humaines, s'est longtemps passée de la méthode scientifique. Chez les anciens grecs, par exemple, la science proprement dite s'est peu à peu dégagée d'une conception mythologique du monde et de l'univers, par exemple en médecine avec Hyppocrate ou en physique avec Archimède. L'application des méthodes scientifiques encore tâtonnantes a permis aux connaissances humaines, encore influencées par une conception mythico-religieuse, de l'univers, de devenir véritablement des sciences au sens où nous l'entendons aujourd'hui. 

Nietzsche considère que l'application des méthodes scientifiques qui ont permis à Galilée de comprendre que la terre n'était pas au centre de l'univers, de passer du géocentrisme à l'héliocentrisme, ou que les objets tombaient à la même vitesse dans le vide et de découvrir les lois de la chute des corps ou à Newton celles de l'attraction universelle ont permis de triompher  de la "superstition et de l'absurdité".

Le mot "superstition" vient du latin "super" et "stare" (demeurer). La superstition, c'est l'ensemble des croyances qui subsistent après que l'on a démontré leur absurdité. Or, c'est justement le rôle des méthodes scientifiques de dissiper la superstition comme l'existence des fantômes, l'explication de phénomènes météorologiques comme le tonnerre et les éclairs par la colère du dieu suprême du panthéon grec (Zeus/Jupiter) ou la génération spontanée, une ancienne théorie remontant à Aristote, selon laquelle la vie pouvait apparaître spontanément à partir de la matière inanimée, réfutée grace à des expériences répétées par Louis Pasteur au XIXème siècle.

L'application rigoureuse des méthodes scientifiques aux phénomènes naturels empêche donc le triomphe des superstitions et de l'absurdité, mais seulement momentanément. Car ce triomphe n'est pas définitif car, comme l'a remarqué Spinoza, la vérité n'est pas contraignante. On voit donc ressurgir des théories plus ou moins absurdes et manifestement contraires à l'expérience, comme par exemple l'idée que la Terre est plate, que les vaccins ne servent à rien et que le réchauffement climatique n'existe pas et rien n'empêche qu'un jour une secte d'attardés ne préfère la théorie du "phlogistique" qui expliquait la combustion par la présence d'un "principe du feu" en ignorant le rôle de l'oxygène mis en évidence par Lavoisier au XVIIIème siècle ou n'adhère à la théorie de la génération spontanée d'Aristote.

Ces théories ne sont pas des théories scientiques, ce sont des croyances. Certes, elles ont été soumises à des tentatives de réfutation et ont finalement été réfutées, par exemple la théorie du phlogistique par Lavoisier, la théorie de la généraltion spontanée par Louis Pasteur et sont généralement admise aujourd'hui, par la communauté scientifique, mais elles peuvent être rejetées par des personnes indifférentes aux méthodes scientifiques et qui préfèrent leurs croyances aux vérités scientifiques.

Tout homme de science doit donc se prémunir des "écarts de la pensée", comme l'imagination, les émotions, les sentiments... c'est-à-dire se fier uniquement à la raison universelle et non à ses croyances personnelles. Se prémunir contre les "écarts de la pensée", la "défiance" contre ces écarts, nécessite selon Nietzsche, un long exercice, presque une ascèse. La science doit lutter contre l'enthousiasme et contre l'imagination et même contre le "bon sens", notamment dans le domaine de la physique quantique dont les découvertes sont souvent contre-intuitives et contre les "obstacles épistémologiques" à l'explication correcte des phénomènes, comme l'a montré Gaston Bachelard.

Nietzsche ne reproche pas  aux "gens cultivés" d'être ignorants, mais de ne pas interroger leur savoir. Selon le philosophe Alain, "savoir, c'est savoir qu'on sait".  Savoir véritablement, c’est non seulement posséder des connaissances, mais aussi être capable de les situer, de les appliquer judicieusement et de rester ouvert à leur remise en question.  

Or on s'aperçoit à la conversation des "gens cultivés" qui connaissent pourtant parfois les résultats de la science, en ignorent ou en méprisent les méthodes. Ils ne font preuve d'aucune défiance, d'aucun esprit critique et se précipitent sur la première explication ou la première hypothèse qui leur traverse l'esprit et s'y tiennent sans chercher à la vérifier ou à en tester une autre.

Il vaut mieux finalement être un "homme ignorant" qui connaît et accepte son ignorance qu'un "homme cultivé" qui croit savoir sans interroger les limites de son savoir.

Ce que Nietzsche reproche finalement aux "gens cultivés", ce n'est pas d'être ignorants, mais de ne pas interroger leur savoir en s'inspirant de la formule de Socrate : "Ce que je sais bien, c'est que je ne sais rien" qui n'est pas la fin de la science, mais le début de la méthode et comme le fait Descartes au début des Méditations métaphysiques en rejetant tout ce qu'il croyait savoir jusque là pour parvenir à une première certitude, en l'occurence celle du cogito.

Nietzsche fait une différence fondamentale entre la science (épistémé) et l'opinion (Doxa). L'opinion, selon Platon est le premier degré de la science et doit être dépassée. Elle peut même constituer un obstacle à la science. Dans ce cas, il faut y renoncer. C'est pourquoi le philosophe doit se livrer à "un long exercice", à une ascèse, pour passer des préjugés de l'opinion à la science, pour ne pas prendre, comme le font les prisonniers dans la caverne, les ombres pour les Idées véritables.

Mais le plus grand danger  que représente l'opinion, selon Nietzsche, c'est le fanatisme, que ce soit dans le domaine religieux ou politique. Cette confusion entre la science et l'opinion attisée par la passion, ce passage de l'opinion à la conviction de détenir la vérité et d'être totalement dans son droit, répandue de tout temps et peut-être plus encore de nos jours, avec les réseaux sociaux peut avoir "les plus fâcheuses conséquences", comme l'a montré par exemple la croyance aux Etats-Unis que les résultats de l'élection présidentielle avaient été truqués et l'attaque du Capitole.

Le faux savoir en matière de science n'a pas les mêmes conséquences qu'en matière politique ou religieuse parce qu'il ne menace pas directement la société. Une personne qui continuerait à penser que la terre est plate (un platiste) ou que l'homme n'a jamais marché sur la lune ou que c'est le soleil qui tourne autour de la Terre ne représenterait pas vraiment un danger pour la société, mais un fanatique religieux ou politique, surtout s'il est armé et s'il fait des adeptes constitue une véritable menace.

C'est pourquoi, Nietzsche conseille à ses contemporains et ce conseil vaut aussi bien pour aujourd'hui, de "connaître une science à fond", aussi bien ses résultats que ses méthodes, pour lutter contre la superstition et l'absurdité en soi et autour de soi.

Nietzsche renoue fait penser ici à Platon. "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre" aurait fait inscrire le penseur athénien au fronton de l'Académie, l'école qu'il avait fondée.

Il ne s'agit pas, pour Nietzsche de réduire toutes les activités de l'esprit à la science ; Nietzsche n'est pas "scientiste", mais d'adopter les critères méthodologiques  de la science, la logique, la rigueur, le doute méthodique et l'esprit critique.

Nietzsche insiste pour finir sur l'antique notion de "prudence" (sophrosuné) sur laquelle repose finalement toute méthode authentique. La prudence est une vertu un peu différente de la "défiance" et elle diffère également du doute méthodique. Elle s'applique  aussi bien au domaine de la science proprement dite qu'au domaine de la religion ou de la politique.

Le fait de se consacrer sérieusement à une science et la connaissance de la véritable méthode scientifique, ainsi que la nécessité de faire preuve de la plus extrême prudence permettrait de lutter contre les conséquence fâcheuses de l'ignorance et du fanatisme à l'ère des réseaux sociaux et des "Fake news" car, comme nous en a avertis Hannah Arendt, "le plus grand danger de nos jours n'est pas de faire croire aux gens des mensonges, mais de les amener à ne plus croire en la vérité".

 

 

 

 

 

 

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