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La Condition Ouvrière - Prépas Scientifiques 2023

à Paris[] et morte le  à Ashford (Angleterre), est une philosophe française. Dès 1931, elle enseigne la philosophie et s'intéresse aux courants marxistes anti-staliniens. Elle est l'une des rares philosophes à avoir tenté de comprendre la « condition ouvrière » par l'expérience concrète du travail en milieu industriel et agricole. 

Simone Weil: diccionario de conceptos clave

Expliquer le texte suivant :

"Il y a dans le travail des mains et en général dans le travail d'exécution, qui est le travail proprement dit, un élément irréductible de servitude que même une parfaite équité sociale n'effacerait pas. C'est le fait qu'il est gouverné par la nécessité, non par la finalité. On l'exécute à cause d'un besoin, non en vue d'un bien ; « parce qu'on a besoin de gagner sa vie », comme disent ceux qui y passent leur existence. On fournit un effort au terme duquel, à tous égards, on n'aura pas autre chose que ce qu'on a. Sans cet effort, on perdrait ce qu'on a. Mais, dans la nature humaine il n'y a pas pour l'effort d'autre source d'énergie que le désir. Et il n'appartient pas à l'homme de désirer ce qu'il a. Le désir est une orientation, un commencement de mouvement vers quelque chose. Le mouvement est vers un point où on n'est pas. Si le mouvement à peine commencé se boucle sur le point de départ, on tourne comme un écureuil dans une cage, comme un condamné dans une cellule. Tourner toujours produit vite l'écœurement. L'écœurement, la lassitude, le dégoût, c'est la grande tentation de ceux qui travaillent, surtout s'ils sont dans des conditions inhumaines, et même autrement. Parfois cette tentation mord davantage les meilleurs."

Simone Weil, La condition ouvrière, 1951.

Explication du texte :

Ce texte porte sur le thème du travail. La thèse de Simone Weil est que "le travail d'exécution", c'est-à-dire le travail ouvrier comporte un élément irréductible de servitude.

Cet élément irréductible est inhérent à la nature du travail lui-même et non à la condition sociale du travailleur.

"Une parfait équité sociale n'effacerait pas cet élément de servitude", autrement dit si l'employeur versait à l'ouvrier un salaire équivalent à celui qui est versé à ceux qui n'exercent pas un travail d'exécution ou si ses conditions de vie étaient les mêmes que les leurs, l'élément de servitude attaché au travail d'exécution subsisterait.

Simone Weil distingue donc entre le travail d'exécution et le travail de création. Le travail d'exécution consiste à exécuter des tâches parcellaires qui ne nécessitent aucune initiative, aucune imagination, aucune créativité, contrairement par exemple aux tâches d'un médecin, d'un ingénieur, d'un enseignant, d'un musicien, etc.

Simone Weil définit "le travail des mains" comme étant essentiellement différent du "travail intellectuel", faisant allusion à la division du travail qui est l'un des caractères  fondamentaux du travail moderne et qu'elle a souvent dénoncé, notamment dans l'Enracinement.

L'ouvrier moderne est voué à la servitude , la condition ouvrière est comparée à une sorte d'esclavage. Simone Weil  fait allusion à l'étymologie du mot travail (tripalium) qui était un instrument de supplice et d'immobilisation dans l'antiquité et à l'esclavage qui fut aboli par l'assemblée constituante en 1789 en principe mais pas vraiment et immédiatement en fait, rétabli par l'empereur Napoléon Ier et ne fut définitivement aboli dans la législation française qu'en 1848 et en 1870 pour l'esclavage des noirs aux Etats-Unis, après la Guerre de Secession.

L'esclavage fut théorisé et justifié par le philosophe grec Aristote ("si les navettes tissaient toutes seules, il n'y aurait pas besoin d'esclaves"). L'esclave était la propriété du maître, comme n'importe quel objet. Ce dernier avait droit de vie et de mort sur lui et il devait se contenter d'exécuter les tâches matérielles qui lui étaient prescrites. L'initiative de ces tâches appartenaient au maître.

Si l'esclavage a aujourd'hui en partie disparu dans sa forme ancienne, mais non partout dans le monde, il conserve, selon la philosophe, ses caractères fondamentaux. Autrement dit, le travail d'exécution n'a pas changé de nature en devenant "salarié", il est toujours gouverné par la nécessité.

Simone Weil distingue entre "nécessité" et "finalité". L'ouvrier moderne est entièrement sous la dépendance de la nécessité car, dit-elle, on exécute le travail en vue de la nécessité et non en vue d'un bien. Agir en fonction de la nécessité, c'est agir "parce que l'on a besoin de gagner sa vie", agir en vue d'un bien, c'est agir aussi pour d'autres motifs qui ne relèvent pas de la nécessité pure et simple.

Un médecin, par exemple exerce sa profession pour gagner sa vie, mais aussi pour soigner d'autres êtres humains, pour contribuer au progrès de la médecine, pour soigner et sauver des gens, etc.

L'effort de l'ouvrier moderne n'aboutit au bout du compte qu'à obtenir que ce qu'il a, c'est-à-dire à un salaire, mais rarement à la satisfaction d'accomplir une tâche qui contribue au bien commun. On peut comparer la tâche d'un ouvrier d'usine à celle d'un artisan ou d'un artiste.

L'artisanat est également un travail manuel, comme le travail de l'ouvrier, mais l'artisan fabrique un objet dont il maîtrise toutes les étapes de la fabrication, alors que l'ouvrier d'usine ne connait que la tâche parcelaire qui lui est assignée.

Aristote distingue entre quatre différents causes (aïtias) qui expliquent l'existence d'un objet, une coupe en argent, par exemple : la cause matérielle, la matière dont la coupe est faite, la cause formelle : la forme de la coupe qui n'existe pas dans la matière, mais que l'artisan doit extraire et qui ne réside que dans son esprit, la cause finale, l'usage auquel la coupe est destinée : contenir une boisson ou servir à des libations et la cause effective : le travail de l'artisan.

On peut dire que le travail de l'ouvrier moderne réside exclusivement dans la cause effective et la cause matérielle, c'est à dire dans la matière et dans l'exécution et non dans la cause formelle (l'idée, le projet, la conception générale) et la cause finale, la destination de l'objet dans sa totalité.

Le fait de demeurer étranger à la conception générale de l'objet, au projet d'ensemble et à sa destination mais d'être entièrement voué à l'exécution et à la matière de l'objet à été théorisé sous le nom "d'aliénation" car l'ouvrier ne peut pas vraiment se reconnaître dans son travail, il y demeure en grande partie étranger (alienus).

Après avoir défini les caractères du travail ouvrier qu'elle assimile à une sorte d'esclavage moderne, distingué travail d'exécution et travail de création, expliqué que l'ouvrier moderne est gouverné par la nécessité et non par la finalité, Simone Weil évoque la notion de "désir".

"Dans la nature humaine, il n'y a pas pour l'effort d'autre source d'énergie que le désir". Or le désir ne consiste pas à désirer ce que l'on a, mais à désirer autre chose que ce que l'on a, c'est-à-dire ce que l'on n'a pas, de tendre vers ce que l'on n'a pas. Le désir ne consiste pas à posséder ce que l'on a, un salaire, mais à tendre vers ce que l'on n'a pas, le bien. Cette distinction entre le désir et la possession renvoie à la première partie du texte : "on fournit un effort au terme duquel, à tous égards, on n'aura pas autre chose que ce qu'on a". 

Simone Weil compare le travail de l'ouvrier au mouvement d'un écureuil dans une cage ou d'un condamné "qui tourne en rond" dans sa cellule. L'écureuil ne va pas  librement d'un point à un autre, mais exécute un mouvement circulaire qui revient sans cesse à son point de départ. On peut penser à ce propos au mythe de Sisyphe, condamné à monter et à remonter éternellement un rocher sur la pente d'une montagne, mythe que le contemporain de Simone Weil, Albert Camus, considère comme une métaphore de la condition humaine. "Il faut imaginer Sisyphe heureux" commente Camus.

Mais ce mouvement circulaire qui revient sans cesse à son point de départ n'est pas, pour Simone Weil,  une source de bonheur, mais une cause "d'écoeurement". Tourner toujours produit la lassitude, le dégoût, la nausée et non la joie ou le bonheur. La joie est le passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande, selon Spinoza. Or le travail d'exécution ne permet pas un tel passage. Le travail d'exécution est bouclé sur lui-même et ne produit que la lassitude, le dégoût  et l'écoeurement qui est "la grande tentation de ceux qui travaillent" qu'ils soient ou non dans des conditions inhumaines, comme par exemple dans certains pays du tiers-monde. "Parfois cette tentation mord davantage les meilleurs" remarque Simone Weil, c'est-à-dire ceux qui pensent et qui ressentent plus que d'autres. *

Le travail de pure exécution, en effet, n'est pas compatible avec la pensée et la sensibilité qui gênent plutôt l'accomplissement de la tâche à accomplir. L'écoeurement, la lassitude, le dégoût proviennent en grande partie du fait que l'ouvrier est tenu de ne pas penser et de se rendre insensible et sont plutôt ressentis après coup que pendant le travail proprement dit.

En effet l'essence-même de l'être humain réside dans la pensée, la sensibilité, l'émotion, l'imagination. Or ces facultés deviennent un luxe pour celui qui est assujeti au travail d'exécution et même un obstacle. L'ouvrier soumis au travail d'exécution subit donc une double "aliénation" : le travail le rend étranger à son oeuvre et le rend même étranger à lui-même.

 

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