Les sujets du bac de français 2026 pour la voie générale
1 - Commentaire (20 points)
Objet d’étude : la littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Texte : Louise d’Epinay, Histoire de Madame de Montbrillant , 1818.
Histoire de Madame de Montbrillant est un roman épistolaire de Louise d'Épinay (1726-1783), publié en 1818, après sa mort, mêlant fiction et éléments autobiographiques dans l’esprit des Lumières.
Vous commenterez le texte suivant :
Dans cette lettre, Madame de Montbrillant répond à son ami René.
Il y a deux points généraux, essentiels et indispensables dans l’amitié, auxquels tout le monde est forcé de se réunir : l’indulgence et la liberté ; sans cela il n’est point de liens qui ne se brisent. C’est à peu près à quoi se réduit mon code. Je ne saurais exiger que mon ami m’aime avec chaleur, avec délicatesse, avec réflexion, effusion de cœur, etc., etc., mais seulement qu’il m’aime le mieux qu’il pourra, comme le comporte sa manière d’être ; car tout mon désir ne le réformera* pas s’il est renfermé, ou léger, ou sérieux, ou gai ; et ma réflexion se portant sans cesse sur cette qualité qui lui manque et que je m’obstine à lui vouloir trouver, va incessamment me le rendre insupportable. Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment les tableaux. Ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits, et ne voient pas les autres.
S’il s’élève une querelle, dites-vous ? Si mon ami a des torts, etc. etc. Eh ! mais je ne sais ce qu’on veut dire quand on s’écrie : Mon ami a des torts avec moi. En amitié je n’en connais que d’une espèce : c’est la méfiance. Mais lorsque je vous entends dire : « Un tel jour il m’a fait un mystère ; un autre, il a préféré telle chose au plaisir d’être avec moi, ou à une attention qu’il me devait ; ou bien, il aurait dû me faire tel sacrifice... » Et puis vient une bouderie. Eh ! laissez, laissez ce commerce de misère et d’ergoterie* à ces cœurs vides et à ces têtes sans idées. Cela ne va qu’à ces sots petits amans* vulgaires qui, au lieu de cette confiante sécurité, de ces délicieux épanchemens* qui, dans les âmes honnêtes et fortes, augmentent le sentiment par l’exercice de la philosophie et de la vertu, mettent à la place de petites querelles fausses ou basses qui rétrécissent l’esprit, aigrissent le cœur et rendent les mœurs plates, quand elles ne les rendent pas vicieuses." prétentions : attentes, aspirations. 2 réformer : changer en corrigeant. 3 ce commerce de misère et d’ergoterie : ces échanges vains et mesquins. 4 amans : ancienne graphie pour « amants », le mot désigne ceux qui aiment et sont aimés en retour. 5 épanchemens : ancienne graphie pour « épanchements », expression libre et sincère de sentiments
Introduction :
Ce texte est extrait de l'histoire de Madame de Montbrillant de Louise d' Epinay, femme de Lettres du XVIIIème siècle, amie et protectrice de Jean-Jacques Rousseau. Il s'agit d'un roman épistolaire, c'est-à-dire qui progresse à travers un échange de lettres, à l'instar de La nouvelle Héloïse de Rousseau. Madame de Montbrillant répond à une lettre de son ami René dans laquelle elle exprime sa propre conception de l'amitié.
Cette lettre comporte trois parties. Dans la première, de : "Je crois, mon ami", jusqu'à : "au diable", Madame de Montbrilland explique à son ami qu'il n'y a pas de règle absolue en matière d'amitié, dans la seconde : de "Il y a deux points généraux", jusqu'à : "et ne voient pas les autres", elle affirme qu'il y cependant "deux qualités essentiels et indispensables" : l'indulgence et la liberté, dans la troisième partie, de : "S'il s'élève une querelle", jusqu'à : "quand elle ne les rend pas vicieuses", elle dit pourquoi la méfiance est l'ennemi de la véritable amitié.
Comment l'auteur, à travers cette lettre extraite d'un roman épistolaire, Madame de Montbrillant, porte-parole de Louise d'Epinay, parvient-elle à donner une définition intelligente et aussi satisfaisante que possible de l'amitié, conforme à la pensée philosophique du XVIIIème siècle ?
Nous étudierons dans une première partie la dimension dialogique du texte, puis ce qu'est et ce que n'est pas la véritable amitié selon Madame de Montbrillant et enfin comment le "style" de la lettre contribue à rendre l'argumentation plaisante.
1. La dimension dialogique du texte :
Une lettre est un dialogue différé qui s'opère en l'absence de l'interlocuteur, si bien que les interlocuteurs ont davantage le temps de réfléchir à ce qu'ils vont dire et à qu'ils vont répondre sans crainte d'être interrompus. Bien entendu, il ne s'agit pas dans le cas de la lettre de Madame de Montbriand d'une véritable correspondance, mais d'une correspondance fictive. Il ne faut donc pas confondre l'autrice du roman épistolaire : Louise d'Epinay et l'autrice (fictive) de la lettre : Madame de Montbriand.
Madame de Montbrillant rédige à la fois les questions et les réponses. Le genre du texte, l'extrait d'un roman épistolaire, incite à faire quelques remarques sur la notion de correspondance écrite, aujourd'hui bien oubliée. Peu de gens écrivent aujourd'hui des "lettres" et des "romans épistolaires" : les méthodes de communication modernes ne permettent pas vraiment de se donner le temps de la réflexion et d'exprimer notre intériorité. La dimension du temps, de la temporalité différée - il peut s'écouler plusieurs jours, voire plusieurs semaines entre l'envoi d'une lettre et la réponse à cette même lettre, permet à chacun de se donner le temps de la réflexion qui justifie un "éloge de la lenteur".
La lettre de Madame de Montbrilland apparaît comme un peu décousue dans la mesure où elle commence par expliquer à son ami qu'il n'y a pas de règle absolue en matière d'amitié avant de rectifier son premier jugement en disant qu'il y a "des points généraux essentiels et indispensables" et donc un "code" de l'amitié qui lui commande "ce qu'elle peut et ce qu'elle ne peut pas exiger d'un ami".
La pensée de Madame de Montbrillant procède par approximations successives pour parvenir à une définition acceptable, un peu comme dans les dialogues socratiques sur le courage, la vertu, etc. Souvent ces dialogues sont "aporétiques", c'est-à-dire que les interlocuteurs, celui qui interroge et celui qui répond, ne parviennent pas à un accord qui satisfasse tout le monde, y compris le lecteur.
Les interlocuteurs successifs de Socrate donnereront des définitions différentes du courage, comme Madame de Montbrillant de l'amitié dans le premier paragraphe de sa lettre, ils diront que le courage est une chose et puis une autre, qu'il y a le courage de l'homme, celui de la femme et celui de l'enfant, mais ne parviendront à donner une définition de ce qu'est l'essence du courage, une définition n'étant ni un argument, ni un exemple.
"Tot capita, tot sensus" dit l'adage latin : il y a autant d'opinions qu'il y a de personnes. Mais en rester là, pour Socrate, comme pour Madame de Montbrillant n'est pas satisfaisant. Il s'agit d'aboutir à un accord, de parvenir à une vérité, à un consensus. De tenter d'exprimer ce que n'est pas le courage - ou "l'amitié" - et ce qu'il ou elle est vraiment, en procédant pas élimination.
A suivre !
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