
ANTIGONE, lui dit soudain.
Ecoute…
LE GARDE
Oui.
ANTIGONE
Je vais mourir tout à l'heure.
Le garde ne répond pas. Un silence. Il fait les cent pas. Au bout d'un moment, il reprend.
LE GARDE
D'un autre côté, on a plus de considération pour le garde que pour le sergent de l'active. Le garde, c'est un soldat, mais c'est presque un fonctionnaire.
ANTIGONE
Tu crois qu'on a mal pour mourir ?
LE GARDE
Je ne peux pas vous dire. Pendant la guerre, ceux qui étaient touchés au ventre, ils avaient mal. Moi, je n'ai pas été blessé. Et, d'un sens, ça m'a nui pour l'avancement.
ANTIGONE
Comment vont-ils me faire mourir ?
LE GARDE
Je ne sais pas. Je crois que j'ai entendu dire que pour ne pas souiller la ville de votre sang, ils allaient vous murer dans un trou.
ANTIGONE
Vivante ?
LE GARDE
Oui, d'abord.
Un silence. Le garde se fait une chique.
ANTIGONE
O tombeau ! O lit nuptial ! O ma demeure souterraine !… (Elle est toute petite au milieu de la grande pièce nue. On dirait qu'elle a un peu froid. Elle s'entoure de ses bras. Elle murmure.) Toute seule…
LE GARDE, qui a fini sa chique.
Aux cavernes de Hadès, aux portes de la ville. En plein soleil. Une drôle de corvée encore pour ceux qui seront de faction. Il avait d'abord été question d'y mettre l'armée. Mais, aux dernières nouvelles, il paraît que c'est encore la garde qui fournira les piquets. Elle a bon dos, la garde ! Étonnez-vous après qu'il existe une jalousie entre le garde et le sergent d'active…
ANTIGONE, murmure, soudain lasse.
Deux bêtes…
LE GARDE
Quoi, deux bêtes ?
ANTIGONE
Des bêtes se serreraient l'une contre l'autre pour se faire chaud. Je suis toute seule.
LE GARDE
Si vous avez besoin de quelque chose, c'est différent. Je peux appeler.
ANTIGONE
Non. Je voudrais seulement que tu remettes une lettre à quelqu'un quand je serai morte.
LE GARDE
Comment ça, une lettre ?
ANTIGONE
Une lettre que j'écrirai.
LE GARDE
Ah ! ça non ! Pas d'histoires ! Une lettre ! Comme vous y allez, vous ! Je risquerais gros, moi, à ce petit jeu-là !
ANTIGONE
Je te donnerai cet anneau si tu acceptes.
LE GARDE
C'est de l'or ?
ANTIGONE
Oui. C'est de l'or.
LE GARDE
Vous comprenez, si on me fouille, moi, c'est le conseil de guerre. Cela vous est égal, à vous ? (Il regarde encore la bague.) Ce que je peux, si vous voulez, c'est écrire sur mon carnet ce que vous auriez voulu dire. Après, j'arracherai la page. De mon écriture, ce n'est pas pareil.
ANTIGONE, a les yeux fermés : elle murmure avec un pauvre rictus.
Ton écriture…(Elle a un petit frisson.) C'est trop laid, tout cela, tout est trop laid.
LE GARDE, vexé, fait mine de rendre la bague.
Vous savez, si vous ne voulez pas, moi…
ANTIGONE
Si. Garde la bague et écris. Mais fais vite… J'ai peur que nous n'ayons plus le temps… Écris : « Mon chéri… »
LE GARDE, qui a pris son carnet et suce sa mine.
C'est pour votre bon ami ?
ANTIGONE
Mon chéri, j'ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m'aimer…
LE GARDE, répète lentement de sa grosse voix en écrivant.
« Mon chéri, j'ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m'aimer… »
ANTIGONE
Et Créon avait raison, c'est terrible, maintenant, à côté de cet homme, je ne sais plus pourquoi je meurs. J'ai peur…
LE GARDE, qui peine sur sa dictée.
« Créon avait raison, c'est terrible… »
ANTIGONE
Oh ! Hémon, notre petit garçon. Je le comprends seulement maintenant combien c'était simple de vivre…
LE GARDE, s'arrête.
Eh ! Dites, vous allez trop vite. Comment voulez-vous que j'écrive ? Il faut le temps tout de même…
ANTIGONE
Où en étais-tu ?
LE GARDE, se relit.
« C'est terrible maintenant à côté de cet homme… »
ANTIGONE
Je ne sais plus pourquoi je meurs.
LE GARDE, écrit, suçant sa mine.
« Je ne sais plus pourquoi je meurs… » On ne sait jamais pourquoi on meurt.
ANTIGONE, continue.
J'ai peur… (Elle s'arrête. Elle se dresse soudain.) Non. Raye tout cela. Il vaut mieux que jamais personne ne le sache. C'est comme s'ils devaient me voir nue et me toucher quand je serais morte. Mets seulement : « Pardon. »
LE GARDE
Alors, je raye la fin et je mets pardon à la place ?
ANTIGONE
Oui. Pardon, mon chéri. Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t'aime…
LE GARDE
« Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t'aime… » C'est tout ?
ANTIGONE
Oui, c'est tout.
LE GARDE
C'est une drôle de lettre.
ANTIGONE
Oui, c'est une drôle de lettre.
LE GARDE
Et c'est à qui qu'elle est adressée ?
A ce moment, la porte s'ouvre. Les autres gardes paraissent. Antigone se lève, les regarde, regarde le premier garde qui s'est dressé derrière elle ; il empoche la bague et range le carnet, l'air important… Il voit le regard d'Antigone. Il gueule pour se donner une contenance.
LE GARDE
Allez ! Pas d'histoires !
Antigone a un pauvre sourire. Elle baisse la tête. Elle s'en va sans un mot vers les autres gardes. Ils sortent tous.

Ce texte est extrait d'Antigone, pièce de théâtre de Jean Anouilh, dramaturge français du XXème siècle. Anouilh s'est inspiré de Sophocle, un auteur grec du IVème siècle av. J.-C. La pièce évoque le conflit entre deux visions du monde incompatibles, réprésentées respectivement par Antigone et par son oncle Créon : l'obéissance aux lois divines (Antigone) et les impératifs de la raison d'Etat (Créon).
Cet extrait prend place vers la fin de la pièce. Antigone, l'héroïne éponyme de la pièce a été condamnée à mort par son oncle Créon pour avoir désobéi à son ordre de ne pas rendre les hommages funèbres à son frère Polynice. Elle se résigne à son sort, mais demande à un garde de transmettre un dernier message à son fiancé, Hémon, fils de Créon.
Comment l'auteur parvient-il à émouvoir le specteur ?
Nous verrons dans une première partie la résignation d'Antigone à mourir, malgré sa peur de la souffrance, puis que le dialogue entre le garde et Antigone relève du quiproquo et enfin la manière dont l'auteur met en évidence la solitude de l'héroïne.
I/ La résignation d'Antigone
Elle est consciente, elle a accepté son destin ("Je vais mourir tout à l'heure.") Elle s'interroge cependant sur la manière dont elle va mourir ("Tu crois qu'on a mal pour mourir ?"), elle assimile la mort et la nuit de noces, son tombeau et son lit nuptial, Elle s'interroge sur le sens de cette mort ("Je ne sais plus pourquoi je meurs. J'ai peur..."), elle se demande si elle a eu raison de désobéir à Créon, de s'obstiner à rendre les hommages funèbres à son frère, de préférer finalement un mort (Polynice) à un vivant (Hémon), la mort à la vie, elle évoque l'enfant qu'elle n'aura pas avec Hémon.
II/ Le quiproquo
Le quiproquo (du latin qui pro quod, une chose pour une autre) est une méprise, une erreur qui fait prendre une chose, une personne pour une autre.
Ce procédé est souvent utilisé au théâtre, plus particulièrement dans la comédie et rélève de la double énonciation : le spectateur en sait plus que chacun des deux personnages et s'amuse de leur méprise. Dans L'Avare de Molière, par exemple, Harpagon et Valère croient parler de la même chose, alors qu'Harpagon parle de sa cassette et que Valère parle de Mariane, la fille d'Harpagon. Le quiproquo introduit une dimension comique, une sorte d'humour noir, dans le tragique.
Antigone et le garde ne sont pas "sur la même longueur d'ondes", leur dialogue n'est pas un vrai dialogue, mais l'alternance de deux monologues. Antigone comprend (trop) bien le garde, mais le garde ne comprend pas Antigone.
Le garde ne se met absolument pas à la place d'Antigone, il n'éprouve ni sympathie ni compassion, il ne pense qu'à lui et aux risques qu'il court en parlant avec Antigone. Le garde pense à son avancement, à sa carrière militaire, Antigone pense à la souffrance, à la mort et s'interroge sur le sens de ses actes.
"Comment vont-ils me faire mourir ?" : le garde répond à la question d'Antigone avec brutalité et cynisme, plus par bêtise que par méchanceté ; il en est involontairement comique : "Vivante ? - Oui, d'abord."
L'incommunicabilité entre les deux personnages s'expriment dans ce qu'ils disent, mais aussi dans leur façon de parler, dans les niveaux de langue qu'il emploient respectivement. Les deux personnages ne parlent pas de la même chose, mais ils ne parlent pas non plus de la même manière.
"Ô tombeau : Ô lit nuptial ! Ô ma demeure souterraine", s'écrie Antigone, tandis que le garde remarque : "Une drôle de corvée encore pour ceux qui seront de faction." : au registre lyrique, pathétique qu'emploie Antigone, s'oppose le registre réaliste, prosaïque, terre-à-terre du garde.
III/ La solitude d'Antigone
Elle se manifeste par des didascalies : "Elle est toute petite..., ainsi que par des paroles : "Toute seule" ; elle prend conscience qu'elle est seule, plus seule qu'une bête ("Des bêtes se serreraient l'une contre l'autre."), sa solitude se traduit par une sensation de froid. La lettre est une manière pour Antigone d'échapper à la solitude car Hémon est le seul être vivant auquel elle tient et qui tient à elle, mais elle se heurte :
a) à la lâcheté humaine
"Si on me fouille, moi, c'est le conseil de guerre."
b) à la médiocrité et à la laideur
"Tout cela est trop laid." Le garde accepte finalement de transmettre le message à Hémon, non par sympathie pour Antigone, mais par intérêt (l'anneau d'or d'Antigone)
c) aux limites du langage
Elle se rend compte qu'elle en dit trop et ne demande au garde que de transmettre à Hémon les mots : "Pardon, mon chéri. Sans la petite Antigone, vous auriez été bien tranquilles. Je t'aime..."
d) à l'arrivée des autres gardes qui empêche Antigone de préciser au garde le destinaire de la lettre (Hémon).
Conclusion :
Antigone est résignée à mourir, à suivre (ou à subir) son destin jusqu'au bout. Il n'y pas d'autre solution, elle n'a pas le choix car préférer avoir la vie sauve, c'est renoncer à accomplir son devoir vis-à-vis de Polynice. Cependant, Antigone n'est pas un personnage surhumain, mais une jeune femme sensible et vulnérable qui n'a pas honte d'avouer sa peur de souffrir et qui s'interroge sur le sens de ce qu'elle a fait. Le dialogue entre Antigone et le garde met en évidence l'existence de deux mondes étrangers l'un à l'autre ; les deux personnages ne parlent ni de la même chose, ni de la même manière. Ce passage met en évidence la solitude d'Antigone, abandonnée et incomprise. La manière dont le dramaturge souligne le décalage entre la fragilité de l'héroïne et la grandeur tragique de la mission qu'elle assume jusqu'au bout ne peut que susciter la compassion du spectateur.
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