
Le ventre de Paris est un roman d'Emile Zola (1840-1902) appartenant au cycle des Rougon-Macquart (1873)
En 1858, date où commence le roman, les Halles étaient au centre de Paris. Toutes les marchandises y convergeaient pour nourrir la capitale.
Un matin, la bonne de Madame Taboureau, la boulangère, cherchait une barbue (poisson de mer plat, proche du turbot) à la poissonnerie. La belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques minutes, lui fit des avances, des cajoleries.
- Venez donc me voir, je vous arrangerai... Voulez-vous une paire de soles, un beau turbot ?
Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue, avec la moue rechignée que prennent les clientes pour payer moins cher :
- Pesez-moi ça, continua la belle Normande, en lui posant sur la main ouverte la barbue enveloppée d'une feuille de gros papier jaune.
La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue, lui ouvrait les ouïes, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis comme à regret :
- Et combien ?
- Quinze francs, répondit la poissonnière.
Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se sauver. Mais la belle Normande la retint.
- Voyons, dites votre prix.
- Non, non, c'est trop cher.
- Dites toujours.
- Si vous voulez huit francs ?
La mère Méhudin, qui sembla s'éveiller, eut un rire inquiétant. On croyait donc qu'elles volaient la marchandise.
- Huit francs, une barbue de cette grosseur ? On t'en donnera, ma petite, pour te tenir la peau fraîche, la nuit.
La belle Normande, d'un air offensé, tournait la tête. Mais la bonne revint deux fois, offrit neuf francs, alla jusqu'à dix francs. Puis, comme elle partait pour de bon :
- Allons, venez, lui cria la poissonnière, donnez-moi de l'argent.
La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec la mère Méhudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante ! Elle avait du monde à dîner, le soir ; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame. La famille de Madame Taboureau était très comme il faut ; elle-même, bien que boulangère, avait reçu une belle éducation.
- Videz-la moi bien, n'est-ce pas ? dit-elle en s'interrompant.
La belle Normande, d'un coup de doigt, avait vidé la barbue et jeté la vidure (les entrailles) dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les ouïes, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-même le poisson dans le panier de l'Auvergnate :
- Là, ma belle, vous m'en ferez des compliments.
Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge ; elle avait pleuré, sa petite personne tremblait de colère. Elle jeta la barbue sur le marbre, montrant, du côté du ventre, une large déchirure qui entamait la chair jusqu'à l'arête. Un flot de paroles entrecoupées sortit de sa gorge serrée par les larmes.
- Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la servir. Et elle m'a dit encore que j'étais une imbécile, que je me laissais voler par tout le monde... Vous voyez bien qu'elle est abîmée. Moi, je ne l'ai pas retournée, j'ai eu confiance... Rendez-moi mes dix francs.
- On regarde la marchandise, reprit la belle Normande.
Et comme l'autre haussait la voix, la mère Méhudin se leva.
- Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas ? On ne reprend pas un poisson qui a traîné chez les gens. Est-ce qu'on sait où vous l'avez laissé tomber, pour le mettre dans cet état ?
- Moi, moi !
Elle suffoquait. Puis éclatant en sanglots :
- Vous êtes deux voleuses, oui, deux voleuses ! Madame Taboureau me l'a bien dit.
Alors, ce fut formidable. La mère et la fille, furibondes, les poings en avant, se soulagèrent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette voix rauque et cette voix flûtée, qui se la renvoyaient comme une balle, sanglotait plus fort.
- Va donc ! ta Madame Taboureau est moins fraîche que ça ; faudrait la raccommoder pour la servir (...) Et, à toute volée, elle lança la barbue à la tête de l'Auvergnate, qui la reçut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se décolla, tomba à terre, où elle s'écrasa avec un bruit de torchon mouillé."

Ce texte est extrait d'un roman d'Emile Zola appartenant au cycle des Rougon-Macquart (1873), Le ventre de Paris. L'action se déroule au marché des Halles, à Paris, un matin, en 1858. Les personnages sont : la bonne de Madame Taboureau ("l'Auvergnate"), "la belle Normande", poissonnière de son état et sa mère, "la mère Méhudin". La bonne de Madame Taboureau est venue acheter une barbue pour le dîner du soir, sa patronne recevant "des cousins de Blois, un notaire avec sa dame".
Problématique : Comment Zola met-il en scène le combat perdu d'avance des "gras contre les maigres" ?
Annonce du plan : Nous analyserons la dimension réaliste et théâtrale du texte en montrant comment la comédie évolue vers le drame, puis nous expliciterons les relations entre les personnages en fonction de leur statut social.
I) La théâtralité de la scène :
Le texte comporte trois parties (ou trois "actes")
1) Acte 1 : le marchandage (du début jusqu'à "donnez-moi votre argent")
2) Acte 2 : l'achat (de "la bonne se planta devant le banc" jusqu'à "vous m'en ferez des compliments")
3) Acte 3 : la contestation (depuis "Mais au bout d'un quart d'heure" jusqu'à la fin)
Une grande partie du texte est rédigée sous la forme d'un dialogue au style direct, comme au théâtre, les paroles des personnages sont rapportées à l'aide de signes et de dispositions typographiques spécifiques (tirets, passages à la ligne). L'écrivain a évité l'usage des guillemets et il y a peu de verbes de déclaration, ce qui rend le dialogue plus vivant.
Les personnages sont fortement typés : dans la lutte qui oppose tout au long du roman les "gras" aux "maigres", les biens nourris au mal nourris, les bourgeois au prolétaires, les "gras" l'emportant toujours sur les "maigres", la belle Normande fait partie des "gras" et la bonne de Madame Taboureau des "maigres". Cette dernière est brune et auvergnate, alors que la belle Normande est blonde et grasse. L'auteur n'hésite pas à faire jouer les clichés : les Auvergnats, à tort ou à raison, ont la réputation d'être "près de leurs sous". L'Auvergne a aussi l'image d'une région moins prospère que la Normandie.
Le thème et la situation d'énonciation : une cliente bernée par une marchande malhonnête et rusée fait penser aux fabliaux (Le Roman de Renart par exemple). Madame Taboureau, la patronne de la petite bonne, n'est pas présente, mais joue un rôle important dans le schéma actantiel, ainsi que la mère de la belle Normande, la mère Méhudin, qui semble dormir, intervient peu, mais de façon décisive.
Note : Fabliau du picard falbala, lui-même issu du latin fabula qui donna en francien fablee signifie littéralement « petit récit » ; c'est le nom qu'on donne dans la littérature française du Moyen Âge à de petites histoires en vers simples et amusants, et qui ne se proposent guère que de distraire ou faire rire les auditeurs et les lecteurs ainsi que de donner des leçons de morale.
Les fabliaux sont de courts récits, qui commencent souvent par une phrase d'introduction du narrateur et se terminent par une leçon de morale. Même s'ils comportent une visée morale, celle-ci n'est souvent qu'un prétexte. Les fabliaux visent la plupart du temps surtout à faire rire. Pour cela, ils recourent à plusieurs formes de comique :
comique de gestes: coups de bâton, chutes...
comique de mots: répétitions, patois, jeu de mot, expression à double sens...
comique de situation : le trompeur trompé, renversement de rôles maître-valet, mari-femme...
comique de caractère : crédulité, hypocrisie, gloutonnerie...
Ils comportent très souvent une satire sociale, qui concerne de façon récurrente les mêmes catégories sociales : les moines, les vilains (paysans), les femmes.
Le scène se déroule dans un lieu où il y a forcément beaucoup de monde: clients et marchands sont les spectateurs amusés (et éventuellement indignés) de la scène. La "pièce" relève plutôt de la farce que de la comédie et se situe tout d'abord dans le registre comique, mais évolue, à la fin vers le drame. "Pesez-moi ça (...) gros papier jaune." : ce "gros papier jaune" a une double fonction : tricher sur le poids de la barbue (la cliente paye aussi le papier) et dissimuler les défauts de la marchandise.
Montrez les différentes formes de comique dans la scène : comique de situation, comique de gestes et de paroles, comique de caractère.
Le comique de situation : une scène de marchandage. Un marchandage a toujours quelque chose d'amusant, car le vendeur accepte de soumettre (en partie) la valeur d'échange de l'objet à l'appréciation du client ; cet usage existe généralement lorsque la valeur esthétique de l'objet est supérieure à sa valeur d'usage et que sa valeur d'échange est élevée ; l'exemple le plus connu est celui du marchand de tapis.
Le comique de geste et de paroles : le marchandage est quasiment obligatoire dans les pays du Maghreb (au Maroc ou en Tunisie par exemple) et le marchand se montre déçu et presque offensé si le client achète sans marchander. Le marchandage donne lieu à une véritable comédie de mœurs avec un suspens et des étapes obligées : le vendeur demande au client de fixer un prix, le client offre un prix trop bas, le vendeur en propose un autre, le client fait mine de s'en aller, le marchand le fait revenir, etc. (comique de gestes et de situation) ; chacun des protagonistes met en oeuvre une stratégie fondée sur des intérêts divergents (l'un cherche à faire baisser le prix, l'autre à le faire monter). Le comique repose sur l'échange de paroles (faussement indignées du vendeur, dubitatives du client...), les gestes et les mimiques des protagonistes.
Le comique de caractère : Une troisième forme de comique peut tenir au caractère des protagonistes, par exemple un vendeur très habile et un client un peu naïf. Le lecteur ou le spectateur prend plaisir à assister à une scène de tromperie, dans la mesure où la tromperie n'a pas de conséquences trop dramatiques. C'est sur cette caractéristique que repose essentiellement le comique des fabliaux ou de certaines pièces de Molière (par exemple la scène "de la galère" dans les Fourberies de Scapin).
On retrouve dans l'extrait tous ces aspects ; comique de situation, comique de gestes (par exemple quand la bonne fait mine de s'en aller et que la belle Normande la rappelle), comique de mots ("Huit francs une barbue de cette grosseur ? on t'en donnera ma petite, pour te tenir fraîche la nuit"), comique de caractère ("La bonne, une petite Auvergnate toute dolente soupesait la barbue...")
L'esthétique naturaliste ne perd jamais ses droits : outre les dialogues que l'auteur a dû entendre sur le marché des Halles à l'occasion de ses études sur le terrain, la scène comporte des "petits détails vrais", observés sur le vif ("La belle Normande, d'un coup de doigt, avait vidé la barbue et jeté la vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les ouïes, pour enlever quelques grains de sable...")

II/ De la comédie au drame :
La dernière partie du texte (à partir de "Mais, au bout d'un quart d'heure") revêt un caractère dramatique. Madame Taboureau, la patronne de la bonne s'est aperçue que la barbue était abîmée et ses réactions sont rapportées au style indirect : "- Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la servir. Et elle dit encore que j'étais une imbécile, que je me laissais voler par tout le monde...")
"On regarde la marchandise, répondit tranquillement la belle Normande." : toute la mauvaise foi et l'aplomb de la poissonnière sont condensées dans cette phrase (et en particulier dans le "on") où elle avoue implicitement avoir triché sur la qualité.
La mère Méhudin se montre encore plus perfide, puisqu'elle se décharge sur la bonne de la responsabilité de la déchirure de la barbue ("Est-ce qu'on sait où vous l'avez laissé tomber, pour le mettre dans cet état.")
C'est l'injustice et la perfidie de la réflexion de la mère Méhudin qui met la bonne hors d'elle : "Vous êtes deux voleuses, oui, deux voleuses !"
Le spectacle de la "petite bonne" sanglotant comme une enfant perdue, violentée et humiliée par les deux poissonnières n'a plus rien de comique : la "petite bonne" (notez l'hypocoristique "petite" qui marque la compassion du narrateur, ainsi que l'infériorité physique et psychologique de la victime) est devenue un objet entre les mains des deux mégères qui se la renvoient "comme une balle".
Le tempérament populacier de la belle Normande éclate dans un geste de violence inouïe ("à toute volée", "le sang partit du nez") accompagné d'une allusion obscène ("Va donc ! ta Madame Taboureau est moins fraîche que ça ; faudrait la raccommoder pour la servir").
III/ Les conflits d'intérêt entre les personnages :
Chaque protagoniste agit en fonction de sa situation sociale et de ses intérêts. Les paroles des personnages ont donc, tout comme leurs gestes et leurs actions, une fonction "performative" (parler, c'est agir). Les trois modalités fondamentales de l'agir humain dégagées par Greimas : le savoir, le vouloir et le pouvoir ne sont pas réparties de façon égale :
a) Le savoir : la bonne de Madame Taboureau (il est révélateur que le narrateur ne cite pas son nom, contrairement aux autres personnages, mais uniquement sa fonction sociale) ne sait pas que la barbue est abîmée. La belle Normande et sa mère le savent pertinemment et profitent de "l'indolence" de la bonne pour se débarrasser d'une marchandise invendable.
b) Le vouloir (ou le désir) : Madame Taboureau veut régaler ses hôtes et faire bonne impression sur eux. En tant que "notaire", "le cousin de Blois" appartient à une classe sociale supérieure à la sienne (elle n'est "que" boulangère). C'est peut-être la raison pour laquelle elle n'opte pas pour un poisson plus "noble" et plus "prestigieux" (mais aussi plus cher) comme la sole : elle doit régaler ses hôtes, mais sans les mécontenter, c'est-à-dire, en restant à sa place. Dans cette société étroitement hiérarchisée, les usages et les apparences ont une extrême importance ; qu'elle serve une sole ou une barbue, elle ne peut se permettre de servir un poisson abîmé ou défraîchi. Cependant, Madame Taboureau est "près de ses sous" et veut que la barbue lui coûte le moins cher possible.
La volonté de la bonne est de satisfaire Madame Taboureau, sa patronne. Mais ne possédant ni le savoir, ni le pouvoir, elle est prise "entre le marteau et l'enclume" et va servir de bouc émissaire.
c) Le pouvoir : dans cette société dans laquelle chacun connaît son pouvoir et sa place, c'est probablement Madame Taboureau qui a le plus de pouvoir et les poissonnières se seraient sans doute bien gardées de lui vendre une marchandise en mauvais état si elle faisait son marché elle-même.
Au marché des Halles, le pouvoir est incontestablement détenu par la belle Normande et par sa mère : elles sont "sur leur territoire", elles possèdent à la perfection l'art d'attirer le client, d'endormir sa méfiance et de détourner son attention (la belle Normande et sa "comparse" en la personne de sa mère se livrent à un véritable tour de prestidigitation !), elles n'ont ni scrupules, ni compassion (les seules "valeurs" pour elles sont l'argent et la nourriture) et elles sont socialement supérieures à la bonne (elles possèdent un commerce, alors que la bonne n'est qu'une employée). En résumé, ce sont des "grasses", alors que la bonne est une "maigre".
Conclusion :
Bien que ne jouant pas un rôle de premier plan dans le roman, ce passage revêt une importance symbolique et psychologique : il montre au lecteur la véritable nature des "gras", leur vulgarité, leur inhumanité, leur mépris pour les faibles. Le narrateur ne se contente pas de montrer l'appât du gain des poissonnières, il montre aussi leur hypocrisie et leur malhonnêteté. La première et la deuxième partie du texte revêtent un caractère comique. Dans la troisième partie, la comédie tourne au drame. Les deux mégères vont profiter de la fragilité et de l'infériorité sociale de la petite bonne pour décharger sur elle leur agressivité.
Au-delà du caractère anecdotique de la scène, le passage contribue à dénoncer une société strictement hiérarchisée, soumise au pouvoir de l'argent où les "faibles" (comme la petite bonne ou comme Florent, le personnage principal du roman) sont impitoyablement éliminés par les "forts". Dans ce contexte, le narrateur prend implicitement le parti de ceux que la société a broyés, de "la petite bonne", comme de Florent, républicain idéaliste aux idées généreuses, victime de ses idéaux et du conformisme des "honnêtes gens", comme il le fera, dans la vie réelle, en prenant beaucoup de risques, du capitaine Alfred Dreyfus. Certains parleront de "politique", d'autres, plus simplement, de justice et de morale.

Émile Zola est un écrivain et journaliste français, né à Paris le 2 avril 1840 et mort dans la même ville le 29 septembre 1902. Considéré comme le chef de file du naturalisme, c’est l'un des romanciers français les plus populaires. les plus publiés, traduits et commentés au monde. Ses romans ont connu de très nombreuses adaptations au cinéma et à la télévision.
Sa vie et son œuvre ont fait l'objet de nombreuses études historiques. Sur le plan littéraire, il est principalement connu pour Les Rougon-Macquart, fresque romanesque en vingt volumes dépeignant la société française sous le Second Empire et qui met en scène la trajectoire de la famille des Rougon-Macquart, à travers ses différentes générations et dont chacun des représentants d'une époque et d'une génération particulière fait l'objet d'un roman.
Les dernières années de sa vie sont marquées par son engagement dans l'affaire Dreyfus avec la publication en janvier 1898, dans le quotidien L'Aurore, de l'article intitulé « J'accuse » qui lui valut un procès pour diffamation et un exil à Londres dans la même année. (source : wikipedia)
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)