Questions sur la scène :
1) Qu’est-ce qu’un « quiproquo » ? Montrez que ce procédé théâtral domine la scène (donnez des exemples précis). En quoi son emploi est-il inhabituel ? Montrez le lien entre le quiproquo et la double énonciation.
2) Etudiez l’atmosphère de la scène et sa dimension symbolique : la tapisserie, la saison, le moment de la journée.
3) En quoi réside le « pathétique » de cette scène ?
4) Quel rôle joue dans la scène l’apparition de la religieuse ?
5) En quoi consiste ici l’héroïsme de Cyrano ?
6) Etudiez le cheminement de l’aveu.
7) Expliquez : "Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !"
Eléments de réponse :
Le soir étend ses ombres. Roxane brode une tapisserie dans le parc du couvent où elle s’est réfugiée depuis la mort de Christian. Cyrano, qui lui rend visite chaque semaine, est en retard, « pour la première fois » depuis quatorze ans, mais lui seul et le spectateur savent pourquoi : il a été mortellement blessé à la tête par la chute intentionnelle d’une poutre.
L’activité de Roxane a une dimension symbolique, elle fait à la fois penser à Pénélope, la fidèle épouse d’Ulysse qui défaisait la nuit la tapisserie qu’elle avait tissée le jour pour échapper à ses « prétendants » (la tapisserie symbolise sa fidélité à la mémoire de Christian) et à Decima, la Parque qui tisse le fil de la vie, en l’occurrence celle de Cyrano.
L’atmosphère de la scène est chargée de symboles : la tombée du soir, l’automne… Le pathétique de la situation réside dans le quiproquo, signalé dès la didascalie initiale : Elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l’a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement avec un effort visible pour se tenir debout, et en s’appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie. »
Le quiproquo - presque chaque mot, chaque phrase, dans cette scène, a un double sens, débute avec le reproche de Roxane : « Depuis quatorze années, pour la première fois, en retard ! » à quoi Cyrano répond qu’il a été retardé par la « visite assez inopportune » d’une « fâcheuse ». Roxane comprend qu’il s’agit d’une femme, alors qu’il s’agit de la mort. Remarquer le jeu de mot sur le verbe « partir » : Roxane : « Eh bien ! Cette personne attendra pour vous voir : Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. » Cyrano : « Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. »
Le quiproquo, procédé comique, est mis au service du pathétique, du tragique comme figure de la pudeur (partir = euphémisme de mourir)
Le dialogue entre Roxane et Cyrano est interrompu par le passage de Sœur Marthe : « Vous ne taquinez pas sœur Marthe ? » L’apparition de la sœur, la remarque de Roxane et le court dialogue qui s’engage donne à la scène une épaisseur temporelle et un éclairage psychologique : Cyrano est un habitué des lieux ; ses « défauts » sont connus, mais il est aimé et apprécié..
« Tenez, je vous permets… Ah ? La chose est nouvelle ? De… prier pour moi, ce soir, à la chapelle. » Sœur Marthe : « Je n’ai pas attendu votre permission. » (Elle rentre) ; là encore, seul le spectateur, à ce moment de la scène peut comprendre le sens de la réplique de Cyrano : boutade d’un libre-penseur qui taquine une religieuse et évocation de la prière pour les défunts : Cyrano sait que dans quelques heures, la religieuse se chargera de le veiller.
« Du diable si je peux jamais, tapisserie,
Voir ta fin ! »
Ce n’est sans doute pas la première fois que Cyrano fait cette plaisanterie ; la fin de la tapisserie, c’est l’abandon de la fidélité à la mémoire de Christian, le moment où Cyrano va cesser de « faire tapisserie » pour se faire enfin aimer de Roxane, mais c’est aussi la fin de la tapisserie qu’est sa vie.
Cyrano : Les feuilles !
Roxane : levant la tête, et regardant au loin, dans les allées. Elles sont d’un blond vénitien. Regardez-les tomber.
Cyrano : Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Et malgré la terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
La feuille qui tombe est évidemment une métaphore (in absentia) de la mort et une mise en abyme des derniers instants de Cyrano, ceux précisément que Cyrano vit auprès de Roxane.
« Allons, laissez tomber les feuilles de platane…
Et racontez-moi un peu ce qu’il y a de neuf.
Ma gazette ? » (notez l'inconsciente cruauté de la métonymie "Ma Gazette" pour désigner Cyrano)
Souvenons-nous que Roxane est une « Précieuse » qui aime le beau langage et les jeux de mots ingénieux. « Laissez tomber » : laissez-les tomber, mais aussi laissez tomber ce sujet, passez à autre chose (syllepse de sens) ; le thème de la chute des feuilles est un « cliché » aussi banal que les platanes (ou les marronniers) et Roxane n’aime ni les clichés, ni ce qui est banal et elle ne veut pas non plus entendre parler "gravement" de la mort ; mais le spectateur sait, lui, que Cyrano s’identifie à la feuille et veut que ses derniers instants aient « la grâce d’un vol » et entend, derrière le verbe « tomber », le mot « tombe ».
On retrouve ici l'isotopie de la "gravité" et de la "légèreté" (monter/tomber) qui traverse toute la pièce : tomber de la lune/monter au balcon - la chute de la poutre/la chute de la feuille/la chute du jour/la chute de la pièce/le silence - graviter autour de Roxane/l'aveu/ - obscurité/clair de lune - assis/debout/ - se battre/affronter les "vieux ennemis" - mourir/monter dans la lune opaline.
Cette "lune opaline" qui ne brille, comme Christian, que de recevoir sa lumière d'un Autre.
L'héroïsme de Cyrano ne consiste pas à affronter une armée entière, mais à dissimuler sa souffrance, à tomber légèrement, comme la feuille, avec élégance ("Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.") et "panache", sans peser, à distraire Roxane, à jouer le rôle "du vieil ami qui vient pour être drôle", alors que chaque mot, chaque effort le rapproche de la mort.
On ne peut s'empêcher de penser à la conception stoïcienne de l'homme "acteur" d'une pièce qu'il n'a pas écrite, mais qu'il doit s'efforcer de bien jouer : "Acta est fabula." (Rostand a sans doute pensé aussi à Molière mourant, dans le rôle du Malade imaginaire).
Cyrano, de plus en plus pâle et luttant contre la douleur : Samedi, dix neuf… Cyrano s’acquitte de son rôle de « Gazette » et rapporte à Roxane les potins de la cour, mêlant les anecdotes aux événements historiques : la maladie du roi, les cierges brûlés au grand bal de la reine, la victoire des Français contre les Autrichiens, le clystère du petit chien d’Athis…
« Et samedi, vingt-six... », (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
La phrase tue n’apparaîtra qu’à la scène VI :
« C’est vrai ! Je n’avais pas terminé ma gazette :
… Et samedi vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné. »
Cyrano : "C'est ma blessure d'Arras... qui... quelque fois... vous savez " :
Non, elle ne sait pas et ce n'est pas de la blessure d'Arras dont souffre Cyrano. L'évocation de cette blessure réveille chez Roxane le souvenir d'une autre "blessure" :
"Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne." : la mort de Christian, astre mort autour duquel Roxane et Cyrano gravitent depuis quatorze ans.
Cyrano : « sa lettre ! ... N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être, vous me la feriez lire ? »
Cyrano connaît par coeur le contenu de la lettre de Christian :
« Roxane, adieu, je vais mourir !... » :
Roxane, s'arrêtant étonnée. : Tout haut ?
"C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
Et je meurs ! Jamais plus, jamais mes yeux grisés,
Mes regards dont c'était..."
Roxane : comme vous la lisez, cette lettre ! (La nuit vient insensiblement)
Ce n'est pas dans le contenu de la lettre, mais dans l'intonation que réside la vérité du message. La confirmation de cette vérité réside dans le fait que Roxane se rend compte que Cyrano ne peut pas matériellement "lire" la lettre ("Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.")
« Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle ! »
Roxane a enfin compris. Suit un jeu de répliques stychomitiques, comme un duo d’opéra :
Cyrano : Roxane !
Roxane : C’était vous
Cyrano : Non, non, Roxane, non !
Roxane : J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
Cyrano : Non ! Ce n’était pas moi !
Roxane : C’était vous ! …
Cyrano : Je vous jure...
Roxane : J'aperçois toute la généreuse imposture (oxymore) :
Les lettres, c'était vous...
Cyrano : Non !
Roxane : Les mots chers et fous,
C'était vous...
Cyrano : Non !
Roxane : La voix dans la nuit, c'était vous ! (cf. la scène du balcon)
Cyrano : Je vous jure que non !
Roxane : l'âme, c'était la vôtre !
Cyrano : Je ne vous aimais pas.
Roxane : Vous m'aimiez !
Cyrano : Non !
Roxane : Déjà vous le dites plus bas !
Cyrano : Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
La dénégation se fait de plus en plus faible ("Déjà vous le dites plus bas !"), jusqu'à l'aveu final, mais la dénégation est déjà une figure de l'aveu. "Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !" : Cyrano affirme en même temps qu'il nie ; la contradiction ne porte pas sur le contenu, mais réside dans la différence entre le contenu ("mon cher amour") et la forme, la rhétorique de la dénégation ("Je ne vous aimais pas") ; la dénégation permet à Cyrano de dire pour la première fois ce qu'il n'a jamais dit, de déclarer à Roxane son amour. "Je ne vous aimais pas" peut s'entendre de deux manières, comme dénégation de "je vous aimais", mais aussi au sens littéral : "je ne me suis pas donné le droit de vous aimer", "nous ne nous sommes pas aimés", c'est d'ailleurs ainsi que le comprend Roxane :
"Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées
Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ? "
Cyrano, lui tendant la lettre : Ce sang était le sien.
Roxane : Alors pourquoi laisser ce sublime silence,
Se briser aujourd’hui ?
Cyrano : Pourquoi ?...
(Le Bret et Ragueneau entrent en courant)
La scène se clôt sur l'adverbe interrogatif "Pourquoi ?" et c'est Le Bret qui répond à Roxane, au début de la scène suivante : "Il s'est tué, Madame, en se levant !"
L'efficacité dramaturgique de la double énonciation ne réside pas ici, comme dans les scènes de comédie, dans le fait que le spectateur prend plaisir à en savoir plus que les personnages (ou que l'un d'entre eux), mais dans le processus par lequel celui qui en sait le moins arrive à en savoir autant.
C'est l'événementiel (la Gazette de Cyrano), sans lequel l'aveu eût été indéfiniment ajourné, qui révèle l'essentiel en permettant à l'aveu de se frayer un chemin à travers le clair-obscur des gestes et des signes, comme c'est l'obscurité qui permet à Roxane de déchiffrer l'énigme des doubles, de comprendre que Cyrano a joué "le rôle du vieil ami qui vient pour être drôle" et qu'il ne lit pas la lettre d'un autre.
- Ne me soutenez pas ! - Personne !
Il va s'adosser à l'arbre.
Rien que l'arbre !
Silence.
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
- Ganté de plomb !
Il se raidit.
Oh ! mais !... puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
Il tire l'épée.
Et l'épée à la main !
LE BRET
Cyrano !
ROXANE, défaillante
Cyrano !
Tous reculent épouvantés.
CYRANO
Je crois qu'elle regarde...
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Il lève son épée.
Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
-Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Il frappe de son épée le vide.
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !...
Il frappe.
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
-Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
Il s'élance l'épée haute.
Et c'est...
L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.
ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front
C'est ?...
CYRANO, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant
Mon panache.
RIDEAU
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