Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Nuit-rhenane.jpg

Nuit rhénane 

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

Poème publié en 1911, avec l'indication : Honnef, mai 1902

Ce poème, extrait du recueil Alcools (publié en 1919) ouvre le cycle des neuf poèmes rhénans qui s’inscrivent en amont de la Chanson du Mal-Aimé. Ils ont été composés entre 1901 et 1902, période de la rencontre avec Annie Playden, en Rhénanie, alors que Guillaume Apollinaire travaillait comme précepteur dans une famille française installée en Allemagne.

Le poème est composé de trois strophes comportant quatre quatrains en alexandrins et un vers isolé.

« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme » : remarquer  « trembleur », nom commun employé comme adjectif (néologisme),  là où l’on s’attendrait à « tremblant » : le vin ressemble à  une flamme mouvante,   mais apparaît, dès le début  du poème, l’idée de peur  : un "trembleur" est une personne qui a peur. Le vers suggère une impression visuelle : celle du vin qui brille à travers un verre, une ardeur enivrée (« flamme ») - le mot, a un double sens (syllepse : flammes du feu/ flammes de l'amour) et la peur (« trembleur »).

On remarque les enjambements sur l’hémistiche aux vers 1,2 et 4 : l’adjectif trembleur se rapporte à vin (premier hémistiche), mais tombe sur le second hémistiche ; ce qui lui donne une importance particulière, d’autant qu’il faut marquer un léger silence après « vin »,  et produit un effet de déséquilibre. Il en est de même de l’adjectif « lente », qui se rapporte à « chanson » et de « et longs ». L’enjambement de "lente" sur l’hémistiche évoque un mouvement souple et continu,  la lenteur et le mouvement de l’eau, l’enjambement de « verts » produit un effet de surprise. L'enjambement de "et longs" suggère l’allongement des cheveux.

Le premier vers parle d’une chanson, « la chanson lente d’un batelier » ; on a donc affaire à une chanson dans une chanson, à une mise en abyme ; la chanson du batelier évoque une légende rhénane ; nous sommes dans un univers mythologique inquiétant, empli de symboles maléfiques : la lune, symbole des sortilèges de la nuit, le chiffre (symbolique) sept, la couleur verte (« femmes aux cheveux verts ») qui provoquent un sentiment d’oppression et de crainte diffuse. Le verbe « tordre» ("tordent") évoque l’idée de serpents (métaphore in absentia). L’impression de malaise est renforcée par les allitérations en « v » (« verre », « vin ») et les voyelles nasalisées (« écoutez », « lente », « batelier »,  « verts » « pieds »).

Dans la seconde strophe, le poète cherche à conjurer l’envoûtement du chant du batelier par un « contre-chant », celui de sages et blondes jeunes filles « aux nattes repliées » et au « regard immobile », appartenant à un monde réel et rassurant. Les « nattes repliées » des filles blondes s’opposent au déploiement des cheveux « longs jusqu’à leurs pieds » des sept femmes échevelées.

La troisième strophe débute par une personnification (« le Rhin est ivre ») où domine une assonance en « i » (« Rhin, « ivre », « vignes », mirent ») et par une image ingénieuse : les vignes qui bordent le fleuve l’enivrent en s’y reflétant. "Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter" : ce vers  somptueux (tableau impressionniste)  évoque la séduction des reflets trompeurs et le vertige fasciné : on pense à la Lorelei aux cheveux d'or qui tombe dans le fleuve où elle s’est mirée. Remarquer l'alliteration sur "t" ("tout", "tombe", "tremblant","refléter"). "En tremblant" reprend l'adjectivation de "trembleur" (vers 1)

Les sages jeunes filles n’ont pas réussi à conjurer le sortilège : « La voix chante toujours « à en râle-mourir », ("râle-mourir" est un néologisme forgé par le poète, il suggère l'agonie) la chanson devient plus mystérieuse, plus envoûtante et plus tragique, tandis que réapparaissent les « fées aux cheveux verts » qui « incantent » (envoûtent)  l’été.

Le dernier vers (notez le jeu de mots sur « verre » et « vers » et sur « éclat » de verre/éclat de rire) et l’assonance en « i » (brisé/rire), évoquant la joie cruelle de la puissance maléfique qui triomphe (« éclat de rire »).

Le début du dernier vers reprend le début du premier « Mon verre » dans une composition idéalement circulaire, comme une ronde ou le bord d'un verre, mais la ronde des jeunes filles sages n'a pu conjurer le désordre et les maléfices et s'est brisée comme le verre de vin et comme le dernier vers du poème.

vin1.jpg

« Il semble bien que le rôle symbolique du vin soit très important dans ce poème : le secret même de son charme n’est-il pas dans la vibration particulière que le poète réussit à communiquer à chaque mot, à chaque évocation, et dont le « tremblement » du ciel étoilé se reflétant dans le fleuve est l’image ? Or, le succès de cette « incantation » s’explique par un certain état de ferveur, de transe poétique que l’on peut appeler dionysiaque. Le thème du vin du Rhin fournit à Apollinaire une sorte d’explication, de justification mythique de l’inspiration poétique, où l’on retrouve les éléments du mythe antique de Dionysos. » (Pierre Orecchioni, Le thème du Rhin dans l’inspiration de Guillaume Apolllinaire (Paris, Lettres Modernes, 1956)

 

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :