
L'Oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un Corbeau témoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau,
Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai Mouton de sacrifice :
On l'avait réservé pour la bouche des Dieux.
Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux :
Je ne sais qui fut ta nourrice ;
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture.
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.
La Moutonnière créature
Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison
Etait d'une épaisseur extrême,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Elle empêtra si bien les serres du Corbeau
Que le pauvre animal ne put faire retraite.
Le Berger vient, le prend, l'encage bien et beau,
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut se mesurer, la conséquence est nette :
Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;
Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.
Jean de la Fontaine - Les Fables
Commentaire :
Inspirée d'Esope ("L'Aigle, le Choucas et le Berger"), Cette fable de Jean de la Fontaine est une mise en garde contre la vanité et les méfaits de l'imitation : apprenons à bien nous connaître, ne cherchons pas, comme la grenouille, à nous faire aussi grosse que le boeuf, à imiter le paon en nous parant, comme le geai, de ses plumes, ou bien, comme le corbeau, à nous prendre pour des aigles.
"L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton" : le fabuliste utilise une périphrase pour désigner l'aigle (elle a déjà été employée dans "L'Aigle et l'Escarbot") : impression de majesté renforcée par l'emploi de l'alexandrin, le vers noble par excellence, celui de la tragédie classique. Jupiter n'est pas le premier venu, c'est la divinité suprême, le dieu des dieux ; ses attributs sont l'Aigle et le Foudre.
Remarquer l'emploi de "l'anacoluthe" (rupture de construction).
"Loiseau de Jupiter enlevant un mouton" ; la construction syntaxique souligne le caractère irréfléchi du comportement du corbeau. La phrase se poursuit sur quatre vers et débute par l'évocation du "modèle" : l'aigle. "En voulut sur l'heure faire autant" : remarquer l'emploi du passé simple, action ponctuelle à durée déterminée de premier plan et la concomitance entre le participe présent "enlevant" (la participiale ayant un sens causal) et "en voulut sur l'heure faire autant". Il n'y a aucun temps de réflexion, aucun recul entre le rapt du mouton par l'Aigle, dont le corbeau est témoin et son imitation. La passion et l'imagination lui tiennent lieu de raison.
"Un corbeau témoin de l'affaire" : l'expression est volontairement triviale et l'article indéfini "un" pour désigner le corbeau souligne subtilement la distance entre les deux animaux.
"L'oiseau de Jupiter" n'est pas n'importe qui, contrairement au corbeau, qui se prend pour un aigle, mais qui est loin d'être un oiseau rare.
L'emploi de l'indéfini "un" met d'ailleurs notre corbeau sur le même plan que le mouton.
"Un corbeau témoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton
En voulut sur l'heure faire autant. "
Voici le corbeau poussé par le démon de l'imitation et par deux autres défauts : la gloutonnerie et le manque de réflexion ("plus faible de reins" met d'ailleurs le doigt sur le problème)
"Il tourne à l'entour du troupeau" : le corbeau imite l'aigle jusque dans sa manière de chasser, mais sans doute n'a-t-il pas les moyens de prendre de la hauteur, aussi tourne-t-il "à l'entour" et non "au-dessus".
"Un vrai mouton de sacrifice"... "On l'avait réservé (plus-que-parfait) pour la bouche des dieux" : on sait que les Grecs et les Romains sacrifiaient des animaux aux dieux qui étaient censés n'en humer que le fumet.
Notre corbeau se rend donc coupable de sacrilège puisqu'il envisage de s'emparer d'un mouton réservé aux dieux.
"Gaillard corbeau" : La Fontaine s'amuse à personnifier le corbeau ; il lui donnait déjà du "maître" dans une autre fable, "Le Corbeau et le Renard" ; "gaillard" signifie "vaillant", mais celui-ci est plus téméraire que vaillant.
"Gaillard corbeau disait en le couvant des yeux :
Je ne sais qui fut ta nourrice,
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture.
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat."
On ne voit pas très bien ce que la nourrice du mouton vient faire dans cette histoire et l'alternance boiteuse des vers (12/ 8/ 12/ 8) souligne ironiquement la caractère bancal du raisonnement ; le corbeau a du mal avec les connecteurs argumentatifs ("mais") ; l'emploi de l'imparfait (évocation d'actions de second plan à durée indéterminée), souligne la lenteur laborieuse et erratique de la pensée ("disait") ; le présent de narration ("s'abat") la rapidité de l'exécution. Le corbeau pense surtout à se remplir l'estomac, sans songer à la difficulté de l'entreprise : c'est ce qui s'appelle "avoir l'esprit plus gros que le ventre".
"La moutonnière créature" : allusion à Rabelais et aux moutons de Panurge : "Comment Panurge feist en mer noyer le marchant et les moutons » : Reste-il icy (dist Panurge) ulle âme moutonnière ? » (Rabelais, Le Quart Livre, chapitre VIII,Œuvres complètes », Edition établie et annotée par Jacques Boulenger, revue et complétée par Lucien Scheler, NRF, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1955, p. 560).
Les moutons ne sont pas réputés pour leur indépendance et vivent en troupeau. L'épisode des moutons de Panurge montre précisément les conséquences désastreuses de l'esprit d'imitation (le reste du troupeau suit le premier qui se jette à l'eau et se noie). Mais en cherchant à imiter l'aigle, le corbeau ne se montre-t-il pas tout aussi moutonnier que le plus moutonnier des moutons de Panurge ? On sait que les corbeaux, comme les choucas vivent en bandes et sont des oiseaux grégaires.
... "Pesait plus qu'un fromage" : autre clin d'œil intertextuel ; La Fontaine se citant cette fois lui-même en faisant allusion à une autre fable, "Le Corbeau et le Renard" dans laquelle un corbeau, victime de sa vanité (peut-être est-ce le même ?) n'est pas plus à l'honneur qu'ici.
"... Outre que sa toison
Etait d'une épaisseur extrême,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème..."
Après Rabelais, voici Homère et une allusion à un épisode célèbre de L'Odyssée, dans lequel Ulysse et ses compagnons, prisonniers d'un cyclope anthropophage (le berger Polyphème) qu'ils ont aveuglé, s'évadent en s'accrochant au ventre de ses moutons ("Odyssée", chant IX)
N'oublions pas que les Fables "ad usum Delphini", étaient destinées à amuser et à distraire (et pas seulement les enfants), mais aussi à édifier et à instruire en distrayant. Il faut mettre du miel au bord de la coupe, disait Lucrèce dans le "De Natura rerum". Il n'y a jamais de pédanterie chez La Fontaine, mais de la "substantifique moëlle".
"Elle empêtra si bien les serres du corbeau" : La Fontaine s'amuse : le corbeau n'a pas de serres, mais des pattes.
"Que le pauvre animal ne put faire retraite" : la Fontaine a bon cœur et ne peut s'empêcher de plaindre le corbeau.
"Le Berger vient, l'encage bien et beau (bel et bien)
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette."
humiliation suprême ! Peut-être les enfants apprennent-ils au corbeau à imiter (c'est possible, paraît-il), le langage humain. Toujours et encore l'imitation !
"vient", "l'encage" : présents de narration qui rendent l'action plus vivante, "comme si elle se déroulait sous nos yeux". La Fontaine aurait emprunté le thème du corbeau encagé donné comme jouet aux enfants à Gilles Corrozet.
"Il faut se mesurer, la conséquence est nette :
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure."
Et voici la morale, assez longue, inspirée de la sagesse antique : "Connais-toi toi-même" : Sache que tu es un homme et non un dieu, un corbeau et non un aigle ou un phénix.
"Il faut se mesurer" : Horace ne disait pas autre chose : « Quand, une fois, on a constaté que l’on a eu tort de changer, il n’y a qu’à faire demi-tour et récupérer ce qu’on a laissé. Prendre exactement sa mesure, choisir une chaussure à son pied, voilà le vrai. » (« Horace - Œuvres », traduction, introduction et notes par François Richard, Garnier-Flammarion, GF n° 159, 1967, p. 223). La mesure est la contraire de la démesure (ubris), le péché par excellence pour les Grecs. La modération, pour les Grecs de l'Antiquité était un principe de vie ; le temple d'Apollon à Delphes portait l'inscription : "Meden Agan" (μηδεν ἀγαν), "Jamais trop".
La religion grecque antique ignore la notion de péché tel que le conçoit le christianisme. Il n'en reste pas moins que l’hybris constitue la faute fondamentale dans cette civilisation. Elle est à rapprocher de la notion de Moïra, qui signifie en grec à la fois « destin », « part », « lot » ou « portion ». Les anciens concevaient en effet le destin en termes de partition. Le destin, c'est le lot, la part de bonheur ou de malheur, de fortune ou d'infortune, de vie ou de mort, qui échoit à chacun en fonction de son rang social, de ses relations aux dieux et aux hommes. Or, l'homme qui commet l'hybris est coupable de vouloir plus que la part qui lui est attribuée par le destin.
L'Hybris, (aussi écrit ubris, du grec ancien ὕϐρις / húbris) est une notion grecque que l'on peut traduire par « démesure ». C'est un sentiment violent inspiré par les passions et plus particulièrement, par l'orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance, ou modération (sophrosune). Dans la Grèce antique l’hybris était considérée comme un crime. Elle recouvrait des violations comme les voies de fait, les agressions sexuelles et le vol de propriété publique ou sacrée ; c'est le cas du corbeau. Lorsque Descartes, dans "Le Discours de la Méthode" écrit : "Et je tâchais à me vaincre, plutôt que la fortune et à changer mes désirs que l'ordre du monde", il se montre un parfait héritier de l'idéal de mesure de la sagesse grecque, des Stoïciens en l'occurrence.
La Fontaine s'amuse avec le champ sémantique et la polysémie du mot "vol" et se permet même de forger un néologisme : "volereau" (diminutif de voleur) ; "l'exemple est un dangereux leurre" : l'imitation est un piège. Mais, comme le fait remarquer, à juste titre Nicolas, ce qui est néfaste dans le domaine psychologique, social et politique est fécond dans le domaine de l'Art, car après tout, que font les écrivains des XVIème et XVIIème siècle, sinon "imiter" les Anciens. Il y aurait donc, pour La Fontaine une "bonne" et une "mauvaise" imitation, ou, pour parler comme René Girard, une bonne et une mauvaise "mimesis" : une "médiation externe" ridicule et dommageable, (Don Quichotte, Bouvard et Pécuchet) et une mimesis d'inspiration : l'imitateur, loin de vouloir rivaliser avec son modèle, s'en inspire avec déférence et humilité, en sachant exactement ce qu'il fait, en employant ses propres moyens, sans préjuger de ses forces et ce faisant, éventuellement, le "dépasse".
Cette conception de la "bonne imitation", n'étant pas absolument dénuée de l'orgueilleuse certitude de sa "valeur". Ceci dit, il est difficile de prétendre que La Fontaine "imite" Plaute ou Esope ou que Racine imite Sophocle et Euripide. Ils s'en inspirent davantage qu'ils ne les imitent et on ne peut pas vraiment parler de "rivalité". Ce que la Fontaine montre ici, ce sont les effets éventuellement catastrophiques, mais surtout ridicules de la "médiation externe".
Mais ni Cervantès, ni La Fontaine n'évoquent encore la "médiation interne" dont parle René Girard à propos de Proust, de Stendhal, de Flaubert et de Dostoïevski dans laquelle le "modèle" se rapproche dangereusement de l'imitateur au point de devenir un rival et qui suppose l'égalisation des conditions consécutive à la Révolution française et un commencement de "démocratisation". Le corbeau ne peut pas plus "rivaliser" avec l'aigle que Don Quichotte avec Amadis de Gaule, "le plus grand chevalier du monde" car la distance qui sépare le modèle de l'imitateur est trop grande.
C'est surtout Molière, dans "Les Précieuses ridicules", "le Misanthrope" et "l'Avare" (cette saisissante préfiguration des "Frères Karamazov", dont on se demande comment elle peut passer pour une "comédie"), qui commence à évoquer cette "médiation interne" qui deviendra un sujet à part entière.
Mais si La Fontaine s'oppose à la conception cartésienne des "animaux machines", soulignant les analogies entre l'homme et l'animal, c'est un lieu commun de dire que c'est le comportement humain et non le comportement animal qu'il dépeint à travers des animaux personnifiés.
Ce que La Fontaine met en relief, ce n'est pas la capacité d'imitation des animaux, mais l'imitation humaine et le fait que chez l'animal l'imitation est liée à l'instinct et régulé par lui. Les corbeaux ne s'attaquent pas aux moutons et ne rivalisent jamais avec les aigles, pas plus que les geais ne se parent des plumes du paon ou que les grenouilles ne s'enflent au point d'en crever afin d'imiter les bœufs. Les animaux sont étroitement dépendants du monde qui leur est propre, se battent rarement jusqu'à la mort (voir à ce sujet Konrad Lorentz) et ne s'occupent pas des autres espèces, sauf pour s'en nourrir ou pour s'en protéger.
Il n'en est pas de même dans l'espèce humaine où il n'y a pas de régulation instinctive, à l'intérieur de l'espèce, de la sexualité et de la violence et où le rôle de l'imitation - dont on pourrait dire ce qu'Esope disait du langage qu'elle est "la meilleure et la pire des choses" - dépasse le simple apprentissage de conduites adaptées.
La fable se termine par un emprunt à Rabelais : "Où la guêpe a passé le moucheron demeure : « ... nos loix sont comme toille d’ airaignées : or sà ! les petits mouscherons et petits papillons y sont prins, or sà ! les gros taons les rompent, or sà ! et passent à travers, or sà ! » (« Le Cinquiesme Livre », chapitre XII : « Comment par Gripeminault fut proposé un énygme », op. cit., p. 778).
La guêpe représentant l'aigle et le moucheron le corbeau.
Après avoir commencé sa carrière comme avocat, Jean de La Fontaine s'installe à Paris et décide de se consacrer à la littérature. La publication du poème héroïque L'Adonis (1658) lui vaut l'admiration et la protection du surintendant Fouquet. Cadeau empoisonné,
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puisqu'en 1661, alors qu'il est en train de composer Le Songe de Vaux, Fouquet est disgracié, arrêté et enfermé par le roi. La Fontaine est donc privé de son protecteur, et poursuivi par la disgrâce royale pour sa fidélité à M. Fouquet. Il juge alors prudent de s'éloigner de la capitale et part un temps dans le Limousin.
De retour à Paris, sa carrière reprend, avec, de 1664 à 1674, la publication des Contes, qui lui apporteront le succès.
En 1668, il publie Les Fables dont le premier recueil est destiné au dauphin. Empruntant des sujets à Esope, Phèdre ou encore à d'autres modèles (Pilpay, Abstemius...), il donne à ses petits récits une vie intense et un tour plaisant; on y retrouve l'habile et malicieux narrateur des Contes. Quant à la morale, elle n'est pas dogmatique (le dogmatisme est un penchant à affirmer quelque chose de façon catégorique): La Fontaine enrichit les préceptes traditionnels de ses réflexions personnelles et de son expérience de la vie. Sans pour autant être sa seule création, les Fables resteront incontestablement son chef-d'œuvre.
Pour vivre, il se place sous la protection de la duchesse d'Orléans, de 1664 à 1672, puis s'installe chez son amie Mme de La Sablière, chez qui il restera de 1673 à 1693. Malgré les réticences de certains membres, il est élu à l'Académie française en 1683. Il mène une vie mondaine assez brillante, fréquentant les écrivains les plus renommés de son temps : La Fayette, Sévigné, Boileau, Molière, Racine, La Rochefoucauld.
Les deux dernières années de sa vie, cependant, il devient le protégé de M. et Mme d'Hervart, renonce à la vie mondaine, renie ses Contes et se consacre à la méditation. C'est dans cet état d'esprit qu'il meurt en 1695.
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