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Cette scène fait suite à une première scène d’exposition, dans laquelle Hippolyte fait part à son confident, Théramène, de sa décision de fuir « le séjour de l’aimable Trézène » pour partir lui-même à la recherche de son père, Thésée, disparu depuis « plus de six mois ». Le jeune homme cherche aussi à  s’éloigner de Phèdre, sa belle-mère, « fille de Minos et de Pasiphaé », qu’il redoute, sans bien comprendre les sentiments qu’elle éprouve à son égard et surtout de la jeune captive Aricie dont il est tombé amoureux, malgré l'interdiction de Thésée car elle appartient à la famille des Pallantides que Thésée veut écarter du trône. Hippolyte exprime à Théramène son intention de voir Phèdre avant de partir et rencontre Oenone   qui l’informe du « désordre éternel » qui règne dans l’esprit de cette dernière. Hippolyte se résout à partir sans  rencontrer Phèdre, l’héroïne éponyme  de la pièce.

Celle-ci apparaît, entourée de mystère car les deux confidents, Théramène et Oenone, se sont appliqués à évoquer le mal inconnu qui la ronge.

I/ Situation de la scène :

La place de cette scène, au tout début de la pièce, a une dimension de « mise en abyme » ; la violence du conflit intérieur de Phèdre annonce l’incendie qui va embraser Trézène. L’aveu de la passion qu’elle éprouve pour Hippolyte, loin de mettre un terme à cette violence, va au contraire enclencher la tragédie et précipiter  les événements.

On remarquera que les choses ne sont pas à leur place : les protagonistes se trouvent à Trézène, un port du Péloponnèse, au lieu d’être à Athènes, Hippolyte a pris la place de Thésée auprès de Phèdre et d’Aricie, Thésée, le roi, qui devrait être aux côtés de son épouse et régner sur Athènes est absent depuis de nombreux mois ; il sera donné pour mort, puis on apprendra qu’il a été retenu aux Enfers avec l’un de ses compagnons et qu’il est finalement vivant - les circonstances exactes sont assez obscures, mais il en ressort que Thésée  est, une fois de plus, impliqué dans une aventure peu glorieuse, un adultère,  au moins en tant que complice ; son retour va précipiter la catastrophe car il détruit les espoirs de Phèdre et c'est lui, Thésée, qui maudit son fils et provoque sa mort, uniquement sur la foi des apparences : Phèdre s'est emparée de son épée - (ce qu'il aurait peut-être fait, lui, à sa place), comme s'il portait ce désir en lui depuis longtemps.

Charles Maurron, fidèle à la vulgate freudienne veut à tout prix qu'Hippolyte soit secrètement amoureux de Phèdre, mais outre que Phèdre n'est pas sa mère et ne l'a pas élevé, mais sa belle-mère, Hippolyte est amoureux d'Aricie (personnage inventé par Racine) et non de Phèdre ; empêché de "vivre sa vie", il est victime de la jalousie de Phèdre, d'une dénonciation calomnieuse, de l'interdiction de s'éprendre d'Aricie et enfin d'un infanticide. 

S'il y a des monstres dans cette pièce, les monstres sont bien les parents, qui comme tous les pervers projettent sur les autres leur propre perversité : Phèdre voit en Oenone un "monstre", Thésée traite son fils de "monstre", et non les enfants.

Maurron ne fait d'ailleurs que reprendre la lecture freudienne (tronquée) du mythe d'Oedipe : Freud censure le début du mythe dans lequel Laïos, le père d'Oedipe, commet plusieurs transgressions majeures en enlevant, en violant et en  tuant le fils de son hôte.

Mais pour Freud, les parents doivent rester "hors d'atteinte" : ce sont toujours les enfants et jamais les parents qui sont "coupables".

En tout état de cause, on a un premier ordre possible qui n’est pas respecté : Thésée régnant sur Athènes aux côtés de son épouse et des enfants qu’elle lui a donnés,  Hippolyte entreprenant son propre voyage initiatique en guerroyant au loin contre des monstres et des brigands… Un ordre précaire, menacé par la jalousie de Phèdre et les voeux des Athéniens, qui se met en place après l’annonce de la mort de Thésée : Phèdre se sent moins coupable d’aimer Hippolyte, rapprochement d’Hippolyte et d’Aricie et enfin un nouvel ordre final, obtenu au prix de la disparition d’Hippolyte, d'Oenone et de Phèdre : Thésée enfin persuadé, mais trop tard, de l’innocence de son fils, rend les hommages funèbres à Hippolyte, déplore son malheur et prend Aricie sous sa protection. La tragédie est la réparation d’un désordre. 

II/ Plan de la scène :

La scène est construite autour de l’aveu de Phèdre qui en est le paroxysme. Dans une première partie,  Oenone exhorte Phèdre  à avouer le secret qui la ronge (du début au vers 240), à partir du vers 241, Phèdre se résout à faire cet aveu, mais l’ajourne, jusqu’au vers 261 et suivants dans lesquels Oenone est littéralement obligée de le lui arracher :

La longue tirade de Phèdre : « Mon mal vient de plus loin… » (vers 269-316) constitue la troisième partie de la scène ; une fois l’aveu arraché, Phèdre explique à Oenone la nature de cet amour maudit envoyé par Vénus, la façon dont elle a essayé de le vaincre en détournant le ressentiment de la déesse, puis en faisant exiler son beau-fils, et enfin l’impossibilité d’échapper au Destin.

III/ Etude de la scène :

1°) Le rôle d’Oenone :

Le rôle d’Oenone, la nourrice et la suivante de Phèdre, est fondamental dans cette scène ; c’est elle qui aide Phèdre à accoucher de son secret, comme elle l’a sans doute aidée à accoucher de ses deux enfants. L’affection de Phèdre envers Oenone se manifeste dès l’apparition de Phèdre : "chère Oenone" , mais aussi la distance sociale : Phèdre tutoie Oenone : « Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs » (v.183), alors qu’Oenone la vouvoie : "Vous-même condamnant vos injustes desseins". Phèdre interpelle Oenone par son nom, Oenone lui répond : « Madame ».

Oenone use tour à tour de l’exhortation : « Vous haïssez le jour que vous veniez chercher ! » de l’interrogation : « Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ? », « A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ? », « De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ? », et enfin des reproches : « Vous offensez les dieux », « Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie », « Vous trahissez enfin vos enfants malheureux… » (v. 197 et suivants).

Avec ce dernier reproche : la disparition de Phèdre ne pourrait que rendre plus favorable la situation d’Hippolyte, d’abord désigné par une périphrase « Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc », puis directement  : "Cet Hippolyte", v .205, Oenone  touche, sans le savoir,  le point vif et prépare l’aveu final :

Phèdre :

Ah ! dieux !

Oenone :

Ce reproche vous touche ?

Phèdre :

Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche !

Oenone voit dans cette exclamation un cri de colère, l’expression d’un ressentiment dynastique : Hippolyte n’est que le fils d’une Scythe, d’une Barbare (Antiope), alors que les enfants que Phèdre a eus de Thésée sont d’ascendance divine et il existe un danger qu’Hippolyte, plus âgé, ne domine ses enfants. (vers 207-216)

Mais ni les questions, ni les exhortations, ni les reproches ne viennent finalement à bout du silence de Phèdre et ce n’est qu’à partir du vers 227 et suivants : « Mourez donc, et gardez un silence inhumain… », qu’Oenone trouve les arguments décisifs : « Mon âme chez les morts descendra la première. »

"Songez-vous, qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?

Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?" (vers 254-256)

Oenone a recours à un argument affectif, à la limite du chantage, mettant en balance sa propre vie. En « gardant un silence inhumain » et en désirant la mort, Phèdre ne nuit pas seulement à elle-même et à ses enfants, mais aussi à sa suivante qui l’a reçue dans ses bras à sa naissance et lui a servi de mère. D’un point de vue psychanalytique on peut en effet considérer que pour Phèdre,  Oenone représente la mère symbolique, la « bonne mère » que n’a pas eue « la fille de Pasiphaé »

En tout dernier recours, Oenone, sentant  fléchir la résolution de Phèdre, adopte la posture des « suppliants » qui devaient, dans l’Antiquité étreindre les genoux de la personne implorée, tout en lui tenant le menton, geste sacré et solennel.

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La posture des suppliants (Zeus et Thétis)

"Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,

Délivrez mon esprit de ce funeste doute." (vers 243-245)

L’aveu différé par l’évocation des amours coupables de Pasiphaé et de sa sœur Ariane, abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos arrive enfin :

Oenone :

Aimez-vous ?

Phèdre

De l’amour j’ai toutes les fureurs.

Oenone

Pour qui ?

Phèdre

Tu vas ouïr le comble des horreurs.

J’aime… A ce nom fatal, je tremble, je frissonne.

J’aime…

Oenone

Qui ?

Phèdre

Tu connais ce fils de l’Amazone

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?

Oenone

Hyppolite ? Grands dieux !

Phèdre 

C’est toi qui l’as nommé !

Le dialogue entre Phèdre et Oenone se traduit par des stichomythies (les personnages se répondent vers, hémistiche par hémistiche ou mot à mot). Phèdre révèle l’identité de l’être aimé : Hippolyte sous la forme d’une périphrase, dans une ultime tentative d’évitement et sous la forme d’une question purement rhétorique :

« Tu connais ce fils de l’Amazone,

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ? »

Et se décharge sur Oenone de la responsabilité de cet aveu : « C’est toi qui l’as nommé » (vers 264)

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Alexandre Cabanel, Phèdre (1880), huile sur toile exposée au Musée Fabre de Montpellier

2°) Les caractères de la passion

Les Tragédies de Racine (si l’on fait exception des dernières pièces) ont pour thème principal la passion amoureuse, souvent assimilée à une maladie de l’âme ; celle-ci ne se manifeste nulle part aussi violemment que dans Phèdre : par des symptômes physiques tout d’abord : « Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne », une sorte d’asthénie, d'épuisement de l’être qui ne peut plus se porter, se supporter et qui ne peut plus supporter la  lumière du jour : « Mes jours sont éblouis du jour que je revois », ni même ses vêtements et la parure de ses cheveux (tout ce qui rend Phèdre femme et séduisante). Cette asthénie est soulignée par la seule didascalie explicite de la pièce : "Elle s’assied" ; l’expression de ce sentiment d’affliction et d’être un objet de malédiction culmine dans le vers 161 :

« Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire »

où l’on remarque la présence du verbe nuire à la césure du premier hémistiche et à la rime et la polysémie du mot « nuit » (la disparition du jour), la répétition des virgules et des conjonctions de coordination (« et »), ainsi que les voyelles sourdes (« Tout », « nuit », « nuire ») donnent  à ce vers justement admiré le caractère d’une plainte lancinante face à un mal incurable.

La passion se traduit également par une contradiction permanente de la volonté, une scission, une sorte de schizophrénie  : Phèdre veut une chose et son contraire : se parer et ne pas se parer, revoir et ne pas revoir la lumière (vers 162-168). Elle se perçoit comme "morcelée" et ce morcellement se traduit par des synecdoques (désignation de la partie par le tout) : "mes yeux" (v.184), "mes mains (v.221)...

Elle entraîne des obsessions, des idées fixes, des fantasmes, de l'égarement. Phèdre n'a plus conscience de ce qu'elle dit :

"Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !

Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,

Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?" (vers 176-178)

Allusion à Hippolyte conduisant son char, qui constitue un quasi aveu et la réalisation d'un désir sous forme d'un compromis, comme dans les rêves (cf. Freud, La Science du rêve)

… Une confusion d’esprit qui avoisine la folie :

« Insensée ! où suis-je ? et qu’ai-je dit ?

Où laissé- je égarer mes vœux et mon esprit ?

Je l’ai perdu : les dieux m’en ont ravi l’usage. » (vers 179-181)

… Elle s’accompagne d’un sentiment de honte qui se traduit par des manifestations physiques : «Oenone, la rougeur me couvre le visage… » (vers 182), ainsi que des larmes, des frissons et des tremblements (vers 262).

Dans le monologue qui clôt la scène (à partir du vers 269 : « Mon mal vient de plus loin… ») et qui suit l’aveu, Phèdre explique la naissance de sa passion pour Hippolyte : elle  s’est déclarée immédiatement (on parle de « coup de foudre » et les anglo-saxons disent « Love at first sight ») :

"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. " - noter l'importance du regard - ; elle s’accompagne de cécité (on dit que l’amour rend aveugle, c’est vrai ici au sens propre et au sens figuré) et d'aphasie (« Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler », (vers 275), de trouble et d'angoisse (« mon âme éperdue ») et de sensations contradictoires de chaleur et de froid (« Je sentis tout mon corps et transir et brûler », (vers 276).  Peut-être Racine s'est-il souvenu du sonnet de Louise Labé (1524-1566) :

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
 
(Sonet VIII)

"Phèdre verse dans la déraison (l'ubris) « ma raison égarée », (vers 282), malgré la multiplication des actes propitiatoires,  ("bâtir", "chercher", "brûler", "implorer"), elle ne peut guérir de cette passion maladive : "D'un incurable amour, remèdes impuissants" ; remarquer les deux préfixes privatifs : "incurables", "impuissants" ; le moi passionné est aussi un moi passif ("passion" vient du latin "passio" qui signifie subir) et le chiasme : incurable amour / remèdes impuissants, qui  évoquent syntaxiquement l'image de deux hoplites symétriquement postés à l'entrée du gynécée et en barrant l'entrée (et l'issue) de leurs lances entrecroisées ; elle est obsédée par l’image de l’être aimé qui se mue en idole  et se substitue à Vénus (elle le voit au pied des autels) ; remarquer les imparfaits d'habitude : 

"J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,

Même au pied des autels que je faisais fumer,

J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer." (Vers 286-288)

Elle en oublie ses devoirs de reine, d’épouse et de mère.

Elle est convaincue d’être possédée par une force étrangère, qui la dépasse : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée » (vers 306), remarquer le présentatif (mise en relief) « c’est »,  les allitérations en « r » et la métaphore : Vénus est comparée à un animal sauvage, à un prédateur et Phèdre à une proie. Elle se voit donc comme une victime sacrifiée sur l’autel de la déesse.

Loin de se complaire dans cette passion, Phèdre a tenté de s’en défaire en faisant exiler Hippolyte ; en vain. Elle a conscience d’être une criminelle et souhaite mourir pour échapper à la honte ; sa honte, sa détestation d'elle-même se traduisent par des expressions excessives, hyperboliques :

"J’ai conçu pour mon crime une juste terreur : 

J’ai pris ma vie en haine et ma flamme en horreur ;

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,

Et dérober au jour une flamme si noire..." (vers 307-310)

Où l’on note l’oxymore (alliance de mots ayant une signification contraire) : « flamme si noire » qui exprime le caractère obscur, démoniaque de la passion dont elle brûle. Une passion qui est aussi une prison, un labyrinthe inextricable : "J'ai pris ma vie en haine et ma flamme en horreur."

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3°) Le thème de l’hérédité et du destin

 La passion qu’éprouve Phèdre envers Hippolyte n’est pas une passion « naturelle », elle lui est infligée par les dieux et plus précisément par une déesse, Vénus et cette passion est liée à son hérédité : par son père, Minos, elle descend du dieu Soleil (Hélios) et fait les frais de la vengeance de Vénus et de son inimitié envers le Soleil qui se prolonge de génération en génération. Autrefois, Vénus (Aphrodite), mariée au dieu du feu, Vulcain, (Hephaïstos) prit pour amant Mars (Arès), dieu de la guerre, dont elle eut trois enfants. Ayant surpris le couple adultère, le Soleil le dénonça à Vulcain et le livra à la risée des autres dieux. Vénus garda dès lors rancune à ses descendants, parmi lesquels Phèdre, qui signifie « brillante » ; Phèdre est très consciente de cette hérédité. Elle est la fille de Pasiphaé, elle-même victime de Vénus, dénaturée au point de s’unir à un taureau envoyé par Neptune (Poséidon) et de donner naissance au Minotaure, monstre au corps d’homme et à la tête de taureau. Sa sœur Ariane, trahit les siens par amour pour Thésée qui l’abandonna ensuite sur l’île de Naxos :

"Ariane ma sœur, par quel amour blessé

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée."

Comble d'infortune, Phèdre est la fille de Minos, qui a été désigné par les dieux, après sa mort,  pour juger les âmes aux Enfers et Phèdre se voit donc condamné d'avance par son propre père à une peine éternelle.

Le destin et la fatalité se définissent dans Phèdre comme hérédité : le mot "sang", employé une quarantaine de fois dans la pièce et presque toujours par Phèdre est associé à la déploration.

4°) La dimension janséniste

Les commentateurs ont souligné la dimension religieuse de la pièce et son ancrage dans la spiritualité judéo-chrétienne (augustinienne et janséniste) : Phèdre illustre de façon paroxystique le conflit intérieur de l’âme déchirée entre le Péché et la Grâce : « Je veux, et n’accomplis jamais. Je veux. Mais, ô misère extrême ! Je ne fais pas le bien que j’aime. Et je fais le mal que je hais. »  (Cantique de Jean Racine, paraphrase de saint Paul)

5°) Conclusion

« Phèdre, tragédie de la parole enfermée » (Roland Barthes). Enfermée, la parole de Phèdre la menait à la mort. Désormais libérée et proférée à l’instigation d’Oenone, instrument du destin, elle déclenche le processus tragique et conduit à une catastrophe plus terrible encore. Malgré l'aveu, la scène est enfermée dans une circularité fatale dont l'héroïne est elle-même prisonnière : elle commence et finit par le désir de mourir. La tragédie ne sera finalement que l'attente pendant cinq actes d'un geste annoncé dès le départ.

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Jean Racine (1639-1699)

Biographie de Racine

Enfance et éducation

Racine naît en 1639. Orphelin à trois ans, issu d'une famille de petits bourgeois proches des milieux jansénistes, Racine est admis aux Petites Ecoles de Port Royal grâce à la protection de sa grand mère. Il y est élève jusqu'en 1653. Le jansénisme est condamné cette même année. Il poursuit sa scolarité au collège de Beauvais, à Paris, avant de revenir à Port Royal en 1655, à l'Ecole des Granges. En 1658, il suit les cours de logique du collège d'Harcourt, à Paris. L'enseignement qu'il reçoit est fondé sur l'étude de la Bible, de la rhétorique et des auteurs grecs et latins qu'il lit à livre ouvert. Cette solide culture antique lui fournira de nombreuses sources d'inspiration et de réflexion pour son théâtre. 

Le début d'une carrière

Racine est ambitieux et compte faire carrière dans le monde. Depuis la prise du pouvoir par Louis XIV à la mort de Mazarin, en 1661, la "jeune cour" qui entoure le monarque mène une vie de plaisirs et de raffinement. Il prend ses distances avec ses maîtres de Port Royal, peu favorables à ses projets, et assez mal vus à l'époque. Cet éloignement ne constitue cependant pas une rupture. Après quelques poèmes et une première tragédie, La Thébaïde, jouée par Molière sans beaucoup de succès, il emporte une première victoire en 1665 avec Alexandre, pièce à la gloire de Louis XIV. A cette occasion, il se brouille avec Molière en confiant l'exécution de sa pièce à une autre troupe : depuis Tartuffe, interdit en 1664,ce dernier n'est plus indiqué pour servir les vues du jeune auteur en quête de gloire. L'année suivante voit sa rupture avec Port Royal : Racine répond violemment aux jansénistes en affectant de prendre pour lui l'accusation d'être un "empoisonneur public". C'est également pour lui l'occasion de défendre le théâtre, qui fait partie selon lui des choses qui sans être saintes sont innocentes.

Durant cette période, il se lie d'amitié avec La Fontaine (1659) et Boileau (1663). 

Les succès d'un opportuniste galant

Son premier véritable triomphe est Andromaque, qui fait pleurer avec délectation mondains et courtisans en 1667. Au faîte de sa gloire, il entreprend même de rivaliser avec Molière avec sa comédie Les Plaideurs en 1668. Alors que Corneille commence à passer de mode, il s'impose sur son terrain avec deux pièces dont le sujet est emprunté à l'histoire romaine, Britannicus en 1669 et Bérénice en 1670, qui l'emporte dans le coeur du public sur la pièce rivale, Tite et Bérénice. Suivent Bajazet, orientale et sanglante, en 1672, les rebondissements de Mithridate en 1673, Iphigénie en Aulide en 1674. Les préfaces de ces pièces montrent à quel point Racine est soucieux d'explorer les virtualités du genre et de justifier ses choix esthétiques.

L'année de la mort de Molière, en 1673, l'Académie Française lui ouvre ses portes. Il est anobli en 1674 et se voit attribuer la charge lucrative de trésorier de France. Succès, carrière, amour (la Champmeslé, tragédienne adulée, est sa maîtresse), tout lui sourit.

Revers et retournements

Quelques résistances commencent à apparaître à ce succès vertigineux. D'abord le genre lyrique, de plus en plus en faveur avec notamment les opéras de Lully, constitue un nouveau rival quand Racine semblait avoir triomphé de tous les précédents.

1677, la représentation de Phèdre est l'occasion d'affrontements plus aigus qu'à l'accoutumée avec le parti cornélien. Duels de sonnets, injures, menaces de bastonnade, l'affaire est suffisamment sérieuse pour nécessiter l'intervention de Monsieur, frère du roi.

Il restait au roi de la tragédie une marche à gravir pour parvenir au sommet : c'est chose faite quand il devient en 1677 historiographe du roi avec Boileau.

Racine prend alors ses distances avec le théâtre et par la même occasion, se rapproche de Port Royal. Dans le même temps grandit la dévotion du roi qui épouse en 1684 Mme de Maintenon : l'édit de Nantes est révoqué l'année suivante.

Ses deux dernières tragédies, Esther en 1689 et Athalie en 1691, d'inspiration bibliques, sont commandées par la nouvelle femme du roi pour les demoiselles de Saint-Cyr.

Racine s'éteint en 1699, toujours en grâce. Il est enterré à Port Royal. Ses cendres, ainsi que celles de Pascal, ont été transférées en 1711 à l'église Saint-Etienne-du-Mont, à Paris.

Racine et le Jansénisme

L'éducation de Racine le lie pour toujours au jansénisme, même s'il a pris au cours de sa carrière des distances avec Port-Royal. Jansénius (1585-1638) est le fondateur de cette doctrine austère et pessimiste : damné depuis le péché originel, l'homme est irrémédiablement séparé de Dieu, et son destin est fixé par lui. Pourtant, la bonté divine permet de sauver certains hommes, sans qu'ils puissent jamais en avoir la certitude, si exemplaire que soit leur vie : c'est la grâce efficace. On peut retrouver ce pessimisme dans le destin des personnages de Racine (comme Phèdre), et leur sentiment d'abandon face à un Dieu qui ne dévoile pas ses desseins. (Nathalie Cros)

 

 

 

 

 

 

 

 

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