"Soyez gentil, Robin, faites nous un topo sur un beau monologue ou une belle tirade du répertoire classique (genre Le Cid, Cyrano ), avec allusions aux grands acteurs qui s'y sont glorieusement illustrés. C'est pour inspirer filloune qui fait une dissert dont le sujet est: "au théâtre, tirades et monologues laissent s'exprimer librement un seul personnage. Pensez-vous que le dramaturge ait intérêt à les éviter, au profit de dialogues comportant des répliques brèves ". Elle a bien avancé mais sèche un peu sur un bon choix d'exemples pour la partie qu'elle veut consacrer au rôle du monologue pour la mise en valeur d'un grand acteur. Elle a déjà utilisé Figaro dans une autre partie et sèche un peu, devant trouver un exemple par argument.

Situation d'énonciation : Harpagon vient de s'apercevoir que la cassette contenant dix mille écus d'or qu'il avait enterrée dans son jardin a disparu.
Harpagon. (Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.) – Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ! On m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent ? Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! (Il se prend lui-même le bras.)* (Rends-moi mon argent, coquin !... Ah ! C’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m’a privé de toi ! Et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire en ce monde ! Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en puis plus, je meurs, je suis mort, je suis enterré ! N’y a –t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon argent, ou en m’apprenant qui l’a pris ? Euh ! Que dites-vous ? Ce n’est personne. Il faut qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps où je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! De quoi est-ce qu’on parle là-haut ? De celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché parmi vous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des potences et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après !
Lexique :
Support : soutien
Je n’ai plus que faire : je n’ai plus rien à faire
Epier : guetter
Quérir : chercher
Donner la question : torturer pour obtenir des aveux
Avoir part : jouer un rôle dans
Commissaires : policiers
Archers : soldats chargés de la police ; ils étaient à l’origine armés d’un arc ;
Prévôts : juges
Gênes : tortures
Bien expliquer aux élèves la différence entre une réplique, une tirade, un aparté et un monologue :
Réplique (1646) : texte qu'un acteur doit dire en réponse aux paroles qui lui sont adressées ; chaque élément du dialogue.
Tirade (1672) : longue suite de phrases, de vers, récitée sans interruption par un personnage de théâtre (les tirades de Phèdre, la tirade des nez dans le Cyrano de Rostand) ; le personnage parle longuement, mais il y a d'autres personnages en scène.
Aparté (1640) de "a parte", "à part", à l'écart : Mot ou parole que l'acteur dit à part soi (et que le spectateur seul est censé entendre) ; fréquent dans la comédie.
Monologue (1508) : de "monos" (seul) et "logos" (discours), d'après "dialogue" de "dia" (deux) et logos : Dans une pièce de théâtre, scène à un personnage (il n'y a pas d'autres personnages en scène) qui parle seul.
(Source : Le Petit Robert)
I) L’émotion d’Harpagon
1) Comment appelle-on ce type de scène ? Est-elle admise dans la vie courante ? Et au théâtre ? En vertu de quoi ?
2) D’un point de vue dramaturgique, quels sont les inconvénients et les avantages du « monologue » théâtral ?
3) Le monologue est-il fréquent dans les comédies ? Pourquoi ? Que peut-on en conclure sur la nature de cette pièce ?
4) Comment Molière rend-il compte de l’affolement de l’Avare ?
5) A qui s’adresse-t-il dans les lignes 1970 à 1977 ; en quoi est-ce inhabituel ? En quoi est-ce comique ?
II) L’obsession de l’argent
1) Etudiez les termes qui désignent l’argent.
2) Montrez que l’argent est la seule raison de vivre d’Harpagon.
3) Jusqu’où est-il prêt à aller pour retrouver sa cassette ?
III/ le mélange de comique et de tragique
1) Le comique :
a) les énumérations
b) l’excès
c) la didascalie ("Il se prend lui-même le bras")
d) la résolution de faire donner la justice « à tout le monde »
2) Le tragique :
a) L’obsession d’Harpagon
b) Le fait de parler tout seul
c) La résolution finale
Comparer ce monologue avec un monologue tragique, par exemple celui de Don Diègue ou de Rodrigue dans Le Cid ou celui de Phèdre dans la pièce du même nom.
Elements de réponse :
I/1) Cette scène est une scène de monologue (du grec « monos », seul et « logos », parole, discours) : Harpagon est seul en scène et se parle à lui-même, mais, ce qui serait anormal dans la vie courante est admis au théâtre. Le discours théâtral relève de la « double énonciation » : l’énoncé (mais non l'énonciateur), s’adresse à la fois à un autre personnage et au public. En l’absence d’interlocuteur, l’énoncé s’adresse donc uniquement au public.
I/2) Le monologue théâtral présente les mêmes inconvénients que les scènes d’exposition : leur caractère artificiel, leur manque de vraisemblance, mais ils ont l’avantage de montrer l’état d’esprit des personnages, leurs sentiments profonds. Dans le monologue théâtral, le personnage n’ayant pas d’interlocuteur n’a rien à cacher ; on est pour ainsi dire « dans sa tête ».
I/3) Le monologue est beaucoup plus fréquent dans les tragédies et les tragi-comédies que dans les comédies. Les monologues interviennent aux moments cruciaux, quand la tension dramatique est à son comble, lorsqu’un personnage est amené à délibérer, à réfléchir avant de prendre une décision grave. C'est d'ailleurs ici le cas, dans la dernière partie de la tirade. Harpagon est amené à prendre une décision : faire donner la question à tout le monde puis faire pendre tout le monde, y compris lui-même s'il ne retrouve pas son argent, mais on ne peut pas dire que cette "décision" soit le fruit d'un délibération !
Le monologue est donc la marque d’une tension dramatique. On peut en conclure que L’Avare n’est pas, à proprement parler une « comédie », même si la pièce se termine bien : Harpagon retrouve "sa chère cassette" et les deux couples d’amoureux, Cléante et Mariane d’une part, Elise et Valère, d’autre part, se marient, mais le fond de la pièce est très noir ; L'Avare est la plus noire des comédies de Molière avec Le Tartuffe, la rivalité entre Harpagon et son fils, en particulier, n'a rien d'amusant et Harpagon est souvent plus malveillant, voire pervers, que ridicule (cf. par exemple la scène où il extorque des aveux à Cléante).
I/4) Molière rend compte de l’affolement d’Harpagon par des phrases exclamatives nominales puis verbales hyperboliques qui assimilent le vol de sa cassette à un assassinat (« Au voleur ! Au voleur ! À l’assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ! On m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent ! »), ainsi que par des phrases interrogatives (« Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ?... ». Les phrases exclamatives expriment une vive émotion, le désespoir, le désarroi, l’angoisse, l’épouvante, les phrases interrogatives l’incertitude, l’affolement. On remarquera l'invocation à Dieu ("Justice, juste ciel !") qui est plutôt paradoxale dans la mesure où l'avarice est considérée comme un "péché capital".
I/5) Les lignes 1970-1976 s’adressent directement au public : « Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons et tout me semble mon voleur… ». Ce procédé est extrêmement rare au théâtre : il rompt avec la convention en intégrant le public comme personnage collectif à part entière de la pièce. La double énonciation implique que l’énoncé est destiné à un autre personnage et/ou bien uniquement au public (dans le cas du monologue ou de l’aparté) mais l’énonciateur n’est pas censé s’adresser au public comme le destinataire de l’énoncé. Cette partie de la tirade d'Harpagon est donc du "théâtre hors du théâtre", comme il peut y avoir du "théâtre dans le théâtre" (cf. L'Impromptu de Versailles où l'on voit des comédiens répéter leur rôle et parler des pièces de Molière). On peut dire que cette manière de jouer avec les règles est un « coup de génie ». Cette rupture produit un effet de surprise et de comique (comique de situation).
II/ L'obsession de l'argent
1et 2) Les termes désignant l'argent : "mon argent" : "Mon pauvre argent, mon pauvre argent (sorte d'oxymore, jeu de mot sur la polysémie du mot "pauvre"), mon cher ami, on m'a privé de toi ! Et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire en ce monde ! Sans toi il m'est impossible de vivre !" Remarquer également l'énumération, la gradation : "Je meurs, je suis mort, je suis enterré..." et la prosopopée blasphématoire qui consiste à faire parler un mort (en l'occurence lui-même) : "N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon argent ou en m'apprenant qui l'a pris ?"
Dans l'adaptation cinématographique de Jean Girault, tournée en décors naturels, Louis de Funès, qui incarne l'avare, se couche dans l'excavation qui contenait sa cassette, comme dans sa tombe.
Harpagon parle de son argent comme d'un ami, d'une femme, d'un être humain ; remarquez l'adjectif possessif "mon" et les hypocoristiques (termes d'affection). L'argent est tout pour Harpagon : son unique passion, son unique raison de vivre ; le monologue permet au spectateur de comprendre la nature de l'attachement d'Harpagon à l'argent : il s'agit d'une idée fixe, d'une "perversion" (du désir, mais aussi du sentiment paternel et religieux), d'une maladie, puisque l'argent, qui n'est qu'un moyen, est pour lui le but de toute son existence.
II/3) Harpagon est prêt à tout pour retrouver sa cassette : quérir la justice et faire donner la question (torturer pour obtenir des aveux) à tout le monde, faire pendre tout le monde, se pendre lui-même après s'il ne la retrouve pas. Harpagon souffre d'un véritable déficit ontologique qui le voue à l'idolâtrie (le fait de diviniser et d'adorer un être ou une chose), au fétichisme (fixation de la libido sur un objet et donc perversion quant au but) ; Harpagon va visiter régulièrement sa cassette, il lui parle, il la cajole, il la caresse, tout comme si c'était une femme (Molière jouera d'ailleurs sur le quiproquo femme/cassette dans la scène du procès de Valère), au nihilisme et finalement au suicide.
III/1) Le mélange de comique et de tragique
a) le comique :
Les énumérations : "Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi." ; "Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévost, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux !" Le comique naît de l'excès et de l'absurdité des exigences d'Harpagon. L'avare est entièrement sous l'emprise de la passion, sous l'emprise de la colère impuissante et du désespoir et ne sait plus ce qu'il dit ("et à moi aussi").
La didascalie explicite "Il se prend lui-même le bras" * relève du comique gestuel et souligne l'égarement d'Harpagon qui se prend le bras comme s'il s'était volé lui-même, ainsi que les didascalies implicites : "Où courir ? Où ne pas courir ?"
La résolution de faire donner la question à tout le monde : Harpagon ne souhaite pas s'arrêter à sa famille, mais qu'il voudrait faire donner la question à la ville entière. On peut parler de paranoïa, de mégalomanie. Il se substitue au pouvoir judiciaire.
b) Le tragique :
Le comportement d'Harpagon prête à rire, mais ce n'est pas le rire franc et sans arrière pensée que déclenche par exemple Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme : derrière les propos et le comportement d'Harpagon, on sent que son désespoir n'est pas feint et que ses désirs meurtriers sont bien réels. On est consterné par son obsession de l'argent dont le monologue montre le caractère pathologique et qui le rend incapable d'aimer autre chose. Ce monologue met en évidence la solitude, la souffrance, l'isolement, l'impuissance de l'avare. Il y a donc un arrière-plan tragique, pathétique que souligne la dernière phrase : "Je me pendrai moi-même après !"
Quelques pistes de réflexion :
- L'Avare, inspirateur de Dostoïevski (Les Frères Karamazov) ? Le thème de la rivalité sexuelle entre le père et les fils. Comme dans Les Frères Karamazov, le valet (La Flèche en volant la cassette d'Harpagon/ Smerdiakov en assassinant le père Karamazov) réalise le désir secret du fils ; on retrouve le même cas de figure dans Phèdre de Racine (le personnage d'Oenone).
- Jacques Lacan cite, dans Les Ecrits, ce vers de Victor Hugo, la plus belle définition, selon lui, de la paternité : "Sa gerbe n'était point avare ni haineuse" (La Légende siècles, Booz endormi).
- Avarice et tyrannie (Molière montre bien que l'avarice n'est pas un "vice isolé" ; chez tous ses personnages, un "vice" particulier (le snobisme de Monsieur Jourdain, l'hypocondrie d'Orgon...) est toujours lié au narcissisme, au despotisme et à la volonté de puissance.
- Ne pas oublier le sous titre de la pièce : L'Avare ou l'Ecole du mensonge : Harpagon incite au vol (La Flèche), favorise le mensonge et l'hypocrisie (Frosine, Valère) et sanctionne la sincérité (Maître Jacques, Cléante). Molière montre ainsi la contagion du mal (c'est le sens du mot "skandalon", le "scandale", ce qui fait trébucher, dans l'Evangile).
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Si le sujet vous intéresse, je vous prie de bien vouloir le développer après qu'elle aura rendu sa copie !!!"
J'ai évoqué le monologue de Rodrigue dans Le Cid et la tirade de Phèdre, dans la pièce éponyme. J'ai fait quelque chose sur le monologue d'Harpagon, dans l'Avare, à commencer par des questions sur le texte. J'ai bien envie après, de m'attaquer à Cyrano de Bergerac (enfin, façon de parler, parce que j'ai beau avoir fait de l'escrime...).
Comédiens ayant joué le rôle de l'Avare : Molière, Charles Dullin (1943), Denis d'Inès (de 1922 à 1954), Jean Vilar (1952), Georges Chamarat (1960), Louis de Funès (1980), Michel Etcheverry, Michel Aumont (1969, 1989), Michel Serrault (1986, 2006), Michel Bouquet (1979, 2007), Roger Planchon (1999), Gérard Giroudou (2000), Marc Legault (2007), Denis Podalydès (2009-2010) et Ayoub Saadi (2009).
Les interprérations les plus récentes ont tendance à souligner la dimension tragique de la pièce (Podalydès, Bouquet); l'adaptation cinématographique avec Louis de Funès, la plus accessible pour des collégiens, insiste sur le comique ; le cinéma permet d'utiliser des décors naturels et des "effets spéciaux" (assez ingénieux en l'occurence). Les interprétations de Charles Dullin et de Jean Villar sont considérées comme des références.
L'intérêt du monologue d'Harpagon, eu égard au sujet proposé à votre fille, c'est qu'il est un mélange de comique et de tragique et met bien en évidence la fonction du monologue. Le monologue tragique est en général "ordonné" et suit les normes de la rhétorique, contrairement au monologue comique, beaucoup plus rare au théâtre. La fonction principal du monologue est de révéler au spectateur les caractères essentiels de la psychologie d'un personnage (en général le personnage principal de la pièce). Il intervient souvent à un "moment clé" de la pièce et, outre sa fonction psychologique, il a une fonction dramatique (il fait avancer l'action).