/image%2F0931521%2F20180121%2Fob_33d228_pauca-meae.jpg)
Victor Hugo : "Demain dès l'aube..." (préparation du commentaire) - Le blog de Robin Guilloux
Victor Hugo, Les Contemplations (livre IV : " Pauca meæ ") (source : http://gallica.bnf.fr) Préface "Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition d'esprit des lecteurs qu...
http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2018/01/victor-hugo-demain-des-l-aube.html
Pour accéder au poème, cliquer sur le lien.
Introduction :
Publié en 1856 dans le recueil Les Contemplations, "Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne...", ou plus simplement "Demain, dès l'aube..." est l'un des plus célèbres poèmes de Victor Hugo. Composé de trois quatrains d'alexandrins ternaires (ou trimètres romantiques) et binaires en rimes croisées, ce court poème n'a pas de titre, si bien qu'on le désigne traditionnellement par son incipit, c'est-à-dire les premiers mots qui le composent. Il constitue le poème XIV de "Pauca meae" (Quelques vers pour ma fille), livre quatrième des Contemplations, qui ouvre la deuxième partie intitulée : "Aujourd'hui", 1843-1855.
Problématique : En quoi ce qui semble un poème d'amour est-il en réalité l'évocation d'un pèlerinage ?
Axes d'étude : Nous nous demanderons en quoi ce texte peut être qualifié de "poème à chute", puis nous étudierons la dimension pathétique du poème et enfin sa dimension psychologique.
I. Un poème à chute
Le poème est dominé par le registre lyrique caractérisé par l'emploi de la première et de la deuxième personne du singulier (un "je" qui s'adresse à un "tu") et par l'expression de sentiments personnels : l'amour, la tristesse, la solitude, l'espoir.
Le poème se présente comme un discours théâtralisé d'un narrateur qui tutoie un destinataire inconnu, pour lui dire, à la première personne et au futur, qu'il va quitter sa maison au petit matin et marcher à travers la campagne pour le rejoindre. Ce voyage se termine de façon inattendue puisque la fin du poème révèle que cette personne est morte, et qu’il se rend dans un cimetière pour fleurir sa tombe.
Le poème joue sur un quiproquo : le lecteur peut s'imaginer que le poète va rejoindre une femme aimée, alors qu'il s'agit de sa fille morte.
C'est le paratexte qui nous permet de comprendre que Victor Hugo s’adresse à sa fille Léopoldine, disparue quatre ans plus tôt, et dont il commémore la mort dans un pèlerinage annuel entre Le Havre et Villequier, le village de Normandie où elle s’est noyée accidentellement avec son mari, et où elle est enterrée.
Dans "Le dormeur du Val", Arthur Rimbaud a recours au même procédé : le lecteur pense que le soldat que décrit Rimbaud est simplement endormi, alors qu'en réalité, il est mort ("Il a deux trous rouges au côté droit"), mais il ne le comprend qu'en lisant le dernier vers du sonnet. Il en est de même dans "Demain dès l'aube". le lecteur ne comprend le sens du poème qu'à l'avant dernier vers : "Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe".
Tout comme Rimbaud dans "Le dormeur du val", Hugo sème des indices dysphoriques qui démentent l'interprétation spontanée du poème comme désir de rejoindre une femme aimée : "je marcherai les yeux fixés sur mes pensées", "Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit", "Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées/Triste, et le jour sera comme la nuit", "Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,/Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur".
L'avant-dernier vers oblige donc le lecteur à relire le poème et à corriger sa première interprétation : ce qui semblait un poème d'amour est en réalité l'évocation d'un pélerinage.
Mais tandis que dans "Le dormeur du val", le lecteur réalise que le jeune soldat qui semblait dormir est mort, Hugo suggère que sa fille qui semble morte est, d'une certaine façon, toujours vivante : "Vois-tu, je sais que tu m'attends", "je mettrai sur ta tombe".
Cette étrange situation d'énonciation repose sur la figure de la prosopopée (le fait de faire parler ou agir une personne morte) et prend sa source dans un mélange de foi chrétienne (la croyance en la résurrection et en la vie éternelle), de spiritisme (la possibilité de communiquer avec les morts) et par dessus-tout dans le refus de se résigner à l'irrémédiable.
C'est la raison pour laquelle on ne peut pas vraiment qualifier ce poème de "tragique", mais plutôt de "pathétique". (cf. à ce sujet les analyses de George Steiner sur la tragédie)
II. La dimension pathétique du poème
L'emploi du registre pathétique a pour but d'éveiller la compassion du lecteur. Tous les thèmes abordés sont liés à la souffrance d'un individu, qu'elle soit physique ou morale. Parmi les champs lexicaux propre au registre pathétique, on distingue celui de la souffrance, de la douleur : "Le dos courbé, les mains croisées,/triste, avec une insistance sur le mot "Triste" situé en rejet, mais aussi de la solitude : "Seul", "inconnu" et des expressions qui témoignent de l'indifférence du poète au monde extérieur : "Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,/Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit...", "Et le jour pour moi sera comme la nuit;", "je ne regardera ni l'or du soir qui tombe,/Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur"
La solitude et la souffrance morale du poète sont soulignées par la figure de l'accumulation : "Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,/Triste..."
L'accumulation (substantif féminin), du latin accumulare (mettre en scène) et cumuls (amoncellement), est une figure de style qui se traduit par une énumération d'éléments appartenant à la même catégorie (de même nature et/ou de même fonction grammaticales) et qui crée un effet d'amplification. Elle est très proche de l'énumération.
Hugo exprime sa souffrance et la fait partager au lecteur. La dimension pathétique s'exprime à travers un récit structuré par des verbes d'action au futur : "je partirai", "J'irai", "je marcherai", "Je ne regarderai", "j'arriverai", "je mettrai"... Mais leur emploi dramatise l'action et manifeste sa détermination.
Le poème repose une isotopie de l'éloignement ; éloignement dans le temps : "Demain, dès l'aube (...) Je partirai", "je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps" et éloignement dans l'espace :"J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Le poète met une journée entière, de l'aube ("dès l'aube") au crépuscule ("l'or du soir qui tombe") pour se rendre sur la tombe de sa fille.
On remarque l'absence voulue des figures habituelles de la poésie comme la métaphore. La principale figure est la description. Son emploi est paradoxal dans la mesure où le poète ne voit pas ce qu'il décrit : "Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,/Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit". On remarque l'absence de "pittoresque" et le caractère vague de la description.
Le poète fait voir au lecteur ce qu'il ne verra pas lui-même : la beauté du monde : "Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,/Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur"
La poignante simplicité de la construction syntaxique (proposition principale + subordonnée conjonctive - deux propositions indépendantes en asyndète, deux propositions indépendantes coordonnées - proposition subordonnée + proposition principale... évoque à l'avance les étapes d'un parcours familier.
Les sonorités soulignent l'aspect pathétique, mais apaisé du poème : jeu sur la dentale "d" : demain/dès - jeu sur la bilabiale "b" : aube/blanchit - Jeu sur la dentale "t" : toi/longtemps - Jeu sur la voyelle "o" ("o", "oi", "om") : l'or du soir qui tombe- voiles/loin - Jeu sur la voyelle a : descendant vers Harfleur/quand - Jeu sur la diphtongue ou : bouquet de houx - Jeu sur la bilabiale "b" : bouquet/bruyère.
Le jeu sur les sonorités n'est pas toujours motivé. Il est d'abord lié au fait, comme le dit Paul Valéry, que la poésie est une hésitation entre le son et le sens, qu'elle tend vers la musique à laquelle elle est étroitement associée dès son origine.
L'emplacement des mots revêt dans ce poème une importance particulière avec un effet de mise en relief : à l'hémistiche ("l'heure"), à la rime ("campagne"), en début de vers ("Demain"), en rejet ("Seul")
Le rejet est un procédé métrique de la poésie qui consiste, grâce à un enjambement, à placer au début de vers, afin de le mettre en relief, un mot ou un groupe de mots qui appartient, par la construction syntaxique et le sens, au vers précédent. Le rejet apparaît comme une accentuation particulière de l'enjambement. Il est constitué par un élément bref (quelques syllabes suivies d'une coupe marquée) lié syntaxiquement au vers précédent mais reporte ("rejeté") au début du vers suivant pour créer un effet de soulignement et de surprise après l'atténuation forte de la pause traditionnelle en fin de vers.
III. La dimension psychologique et spirituelle du poème
"Demain dès l'aube" témoigne d'une évolution importante dans le "travail de deuil" entrepris par Hugo après la mort de sa fille. Le ton apaisé du poème montre que Hugo a réussi à surmonter dans la parole et la ritualisation la tentation du désespoir dont témoigne le quatrième poème du Livre IV des Contemplations, Pauca meae : "Oh ! je fus comme fou".
Les aspects négatifs de la relation de Hugo à sa fille : la possessivité, la jalousie envers Charles Vacquerie, le mari de Léopoldine, le remords de "ne pas avoir été là" au moment du drame et de n'avoir rien fait pour l'empêcher (Hugo était aux côtés de Juliette Drouet) se sont estompés et ont fait place à un amour spiritualisé et épuré.
L'imagination du poète comble la distance temporelle et géographique qui le sépare de sa fille bien-aimée.
Cet éloignement n'est pas une séparation puisque l'imagination abolit la distance et caresse l'idée que la perte n'est pas définitive, qu'elle laissera place à des "retrouvailles".
Paradoxalement, ces retrouvailles entre le poète et sa fille ont déjà eu lieu puisque le poète s'adresse à elle : "Vois-tu", "Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps", "Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe"
L'être humain vit dans la dimension du temps et de l'espace et a besoin de concrétiser sa relation à autrui. Il ne nous suffit pas de penser à un être aimé, nous avons besoin de le voir, de lui parler, de l’étreindre. Il ne suffit pas à Hugo de penser à sa fille, il a besoin aussi de la "rejoindre" corporellement, non dans la mort, mais dans la vie.
Ce besoin de se rapprocher physiquement de l'invisible explique la pratique du "pèlerinage" dans la plupart des traditions religieuses.
Mais pas plus que le pèlerinage n'abolit la distance entre le monde naturel et le monde surnaturel, le voyage à pied du poète ne supprime la distance entre sa fille et lui. On ne peut entrer en relation avec un autre être que dans une juste distance et à travers la médiation du langage.
Le paradoxe de la foi et de toute relation humaine, qu'elle soit amoureuse ou filiale réside dans le fait que nous cherchons, parfois désespérément, à nous rapprocher d'un être impossible à "rejoindre". C'est que la relation avec Dieu ou avec autrui ne se transforme pas en fusion. Elle maintient le désir et n'abolit pas le manque. Le manque n'est pas "accidentel", il est lié à la dimension ontologique de l'ipséité (je ne suis ni Dieu, ni mon "prochain") et nous ne sommes pas plus proches - ni plus loin - des autres de leur vivant qu'après leur mort. Hugo suggère d'ailleurs que nous le sommes peut-être moins.
Au terme de son "voyage", le poète dépose sur la tombe de sa fille "un bouquet de houx vert" (= "ouvert" ?), le houx vert symbolisant par son feuillage persistant l' éternité "et de bruyère en fleurs", symbole de vie.
Conclusion :
"Demain dès l'aube" évoque le voyage à pied qu'accomplissait Victor Hugo pour aller se recueillir sur la tombe de sa fille Léopoldine à Villequier. Ce qui semblait un poème d'amour se révèle en réalité l'évocation d'un pèlerinage. Le poème relève essentiellement du registre lyrique et pathétique. Le poète évoque sa solitude et sa souffrance morale et la fait partager au lecteur. Le poème revêt également une dimension psychologique en tant que témoignage de l'étape finale dans le "travail de deuil" entrepris depuis la mort de sa fille.
La distance ne devient tragique que dans la mesure où elle est perçue comme une séparation irrémédiable. Ce n'est pas le cas dans ce poème. C'est pourquoi, il faut y insister, il ne relève pas du tragique. Loin d'être un obstacle insurmontable, la mort est un moyen paradoxal de retrouver l'être aimé, non dans sa réalité phénoménale, mais, comme le dit Mallarmé "tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change".
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)
