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E. Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme, suivi d'un Essai de Miguel Abensour, "Le Mal élémental", Rivages poche/Petite Bibliothèque Payot, 1997

"Cet article a paru dans Esprit, revue du catholicisme progressiste d'avant-garde, en 1934, presque au lendemain de l'arrivée de Hitler au pouvoir.

L'article procède d'une conviction que la source de la barbarie sanglante du national-socialisme n'est pas dans une quelconque anomalie contingente du raisonnement humain, ni dans quelque malentendu idéologique accidentel. Il y a dans cet article la conviction que cette source tient à une possibilité essentielle du Mal élémental où bonne logique peut mener et contre laquelle la philosophie occidentale ne s'était pas assez assurée. Possibilité qui s'inscrit dans l'ontologie de l'Etre, soucieux d'être - de l'Être "dem es in seinem Sein um dieses Sein selbst geht", selon l'expression heideggerienne. Possibilité qui menace encore le sujet corrélatif de "l'Etre-à-rassembler" et "à-dominer", ce fameux sujet de l'idéalisme transcendantal qui, avant tout, se veut et se croit libre. On doit se demander si le libéralisme suffit à la dignité authentique du sujet humain. Le sujet atteint-il la condition humaine avant d'assumer la responsabilité de l'autre homme dans l'élection qui l'élève à ce degré ? Election venant d'un dieu - ou de Dieu - qui le regarde dans le visage de l'autre homme, son prochain, lieu originel de la Révélation (Emmanuel Levinas, texte ajouté comme Prefatory Note à l'occasion de la traduction américaine de "Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme", parue dans "Critical inquiry", automne 1990, vol. 17, n.1, p. 63-71)

"La philosophie de Hitler est primaire. Mais les puissances primitives qui s'y consument font éclater la phraséologie misérable sous la poussée d'une force élémentaire. Elles éveillent la nostalgie secrète de l'âme allemande. Plus qu'une contagion ou une folie, l'hitlérisme est un réveil des sentiments élémentaires.

Mais dès lors, effroyablement dangereux, il devient philosophiquement intéressant. Car les sentiments élémentaires recèlent une philosophie. Ils expriment l'attitude première d'une âme en face de l'ensemble du réel et de sa propre destinée. Ils prédéterminent ou préfigurent le sens de l'aventure que l'âme courra dans le monde.

La philosophie de l'hitlérisme déborde ainsi la philosophie des hitlériens. Elle met en  question les principes mêmes d'une civilisation. Le conflit ne se joue pas seulement entre le libéralisme et l'hitlérisme. Le christianisme lui-même est menacé malgré les ménagements ou concordats dont profitèrent les Eglises chrétiennes à l'avénement du régime.

Mais il ne suffit pas de distinguer, comme certains journalistes, l'universalisme chrétien du particularisme raciste : une contradiction logique qui oppose deux courants d'idées n'apparaît pleinement que si l'on remonte à leur source, à l'intuition, à la décision originelle qui les rend possibles. C'est dans cet esprit que nous allons exposer ces quelques réflexions..."

Notes de lecture :

Remarquer la modestie du titre : "Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme", la date de publication : 1934, donc juste après l'accession d'Adolf Hitler au pouvoir et l'organe : la revue Esprit, revue catholique d'avant-garde.

La thèse de l'article

"Après la lecture de L'évasion (publié en 1935, Fata Morgana, 1962), nous pouvons énoncer la proposition suivante : l'enchaînement, en tant que Stimmung (notion heideggerienne : tonalité, disposition fondamentale) propre à l'hitlérisme, "dispose et détermine tonalement  le mode d'être en commun, sous forme de l'être rivé." (Miguel Abensour, Le Mal élémental, Payot, p. 59)... Alors que l'esprit de liberté s'est constitué en Europe contre deux formes de tyrannie : celle du corps et celle du temps.

"L'hitlérisme, être rivé au second degré, serait un antiprojet traversé par un simulacre d'évasion, la mort - l'impossibilité de la possibilité, selon la formule ultérieure de Levinas (Miguel Abensour, op. cit., p. 87)

Le rapport de l'hitlérisme à la culture chrétienne et libérale

Derrière les ménagements et les gages en faveur de l'Eglise catholique en tant qu'institution, Emmanuel Levinas montre que c'est l'essence même du judéo-christianisme qui est visé.

cf. la fin de l'article : "Peut-être avons-nous réussi à montrer que le racisme ne s'oppose pas seulement à tel ou tel point particulier de la culture chrétienne et libérale. Ce n'est pas tel ou tel dogme de démocratie, de parlementarisme, de régime dictatorial ou de politique religieuse qui est en cause. C'est l'humanité même de l'homme."

A propos de la relation d'Emmanuel Levinas au christianisme lire "Emmanuel Levinas et le christianisme" par George Hansel, professeur émérite à l'Université de Rouen :

"En conclusion, la position de Levinas en face du christianisme s'inscrit dans un double mouvement, dans une tension, ouverture maximum d'un côté, fermeté sans concession de l'autre. L'ouverture au christianisme ne vise pas seulement à développer des contacts personnels pacifiques dans un climat de tolérance réciproque ou, mieux encore, à déboucher sur des amitiés profondes entre Juifs et Chrétiens. Levinas va au delà. En continuité avec le développement de sa propre pensée, Levinas est conduit à approfondir et à agréer une signification philosophique des notions centrales du christianisme. Mais cette étendue de l'ouverture va de pair avec une fermeté sans concession. Dès l'instant où réapparaît la trace d'une théologie de la substitution, Levinas se rebiffe. Selon son expression, contre la prétention à l'héritage, vivants et sains, nous protestons."

George Hansel signale l'influence de la lecture de L'étoile de la rédemption de Franz Rosensweig et celle de l'historien Jules Isaac.

Jules Isaac né le 18 novembre 1877 à Rennes et mort le 5 septembre 1963 à Aix-en-Provence est un historein français. Il est l'auteur, à la suite d'Albert Malet de célèbres manuels d'Histoire, usuellement appelés « Malet et Isaac ». Jules Isaac est également un pionnier des Amitiés judéo-chrétiennes.

Jules Isaac  a consacré une grande partie de ses efforts à la recherche des causes de l'antisémitisme. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Il publie Jésus et Israël, rédigé pendant la guerre, puis inspire la Charte de Seelsberg. Cofondateur, avec entre autres Edmond Fleg et actif animateur de l'Amitié judéo-chrétienne en 1947, il s'emploie à combattre les racines chrétiennes du mal qui, si elles ne sont pas les seules, lui paraissent les plus profondes et encore vivaces dans la seconde moitié du XXe siècle. Son idée essentielle est de mettre en valeur la nature profondément juive du christianisme primitif.

"Philosophie de l'hitlérisme" :  Levinas fait une distinction entre la phraséologie nazie et la philosophie implicite que cette phraséologie recouvre, la signification cachée de ce mouvement, sa "décision originelle".

Une réponse au discours du rectorat de Heidegger ?

L'article est comme une réponse au Discours du rectorat de Martin Heidegger, dans lequel ce dernier, qui s'est rallié au mouvement exalte "la grandeur cachée" du national-socialisme.

Qu'est-ce qui dans la pensée du "plus grand philosophe du monde", notamment dans Sein und Zeit a pu l'amener à pactiser avec le national-socialisme ? Telle est la question que pose Levinas, sans jamais citer Heidegger.

"La compréhension de l'être comme souci avec la structure du devancement de soi serait un des lieux de passage possible entre la philosophie de Heidegger et le nazisme, d'autant plus que ce souci d'être qui s'impose comme une tâche est souci de soi. Au-delà de la problématique du corps, Levinas invite à creuser plus profond, à distinguer, sous l'enchaînement au corps une position de l'être, de l'homme dans l'être qui est enfermé dans la finitude de l'être - ou l'être comme enfermement - comme si le souci d'être, la tâche d'être soi, constituait l'horizon indépassable du Dasein.

(...) quitter le climat profond de la philosophie de Heidegger signifie mettre en question l'attachement à l'être et donc le primat de l'ontologie, apprendre à percevoir, au-delà de l'être, une relation antérieure à la compréhension qui pemette de substituer au souci de l'être le souci de l'autre homme." (Miguel Abansour, "Le Mal élémental", Rivages Poche/Petite Bibliothèque Payot, p. 97)

Heidegger et le nazisme :

Heidegger a affirmé que le nazisme était « un principe barbare », qu'il avait commis « la plus grande idiotie de sa vie » (die größte Dummheit seines Lebens) en s'inscrivant au Parti nazi. D'un autre côté, il remet en question l'idée que la démocratie serait « le meilleur système politique ». Les journaux intimes de Heidegger, sont publiés en 2014 sous le titre Cahiers noirs, contenant des passages antisémites et diffusés dès la fin 2013. Il est élu recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau par ses collègues en 1933, Heidegger a démissionné de son poste en avril 1934, tout en restant membre de l'université, du point de vue administratif, jusqu'à la fin de la guerre. Heidegger rallie le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), pour lequel il vote dès 1932, symboliquement pour la Fête du travail (il dira après la guerre s'être engagé pour le social). Il sera jugé en 1949 comme Mitläufer ou "suiveur" du nazisme, après plusieurs années d'instruction du dossier.

Les fondements spirituels oubliés du libéralisme

"Les libertés politiques n'épuisent pas le contenu de l'esprit de liberté qui, pour la civilisation européenne, signifie une conception de la destinée humaine."

Au-delà des libertés politiques (élections libres, liberté de la presse, pluralisme politique, liberté de réunion, de circulation, de pensée, égalité en droit de tous les hommes, économie de marché, liberté d'entreprendre, etc.), il y a, selon Levinas, une conception de l'homme : le sentiment que l'homme est libre vis-à-vis du monde et du champ de possibilité de son action (qui devient donc, du fait de cette liberté, quasiment illimité). Telle est la "grandeur" cachée du libéralisme qui règne en Europe et contre lequel se dresse l'idéologie nationale-socialiste.

Levinas ne donne cependant pas au libéralisme (politique, économique, idéologique) une valeur absolue : "On doit se demander, écrit-il à la fin de l'article, si le libéralisme suffit à la dignité authentique du sujet humain."

Sous le libéralisme, il y a ce qui l'a préparé et rendu possible, c'est-à-dire la pensée (l'éthique) judéo-chrétienne, que le libéralisme a tendance à oublier dans sa volonté d'affranchissement par rapport au religieux (à partir du XVIIIème siècle et du mouvement des Lumières).

La condition humaine et le temps

"Pour Levinas, explique Miguel Abensour ("Le Mal élémental"), sensible aux découvertes de Martin Heidegger, il y a bien co-appartenance de la temporalité et du Dasein. "Quand il pose le temps comme condition de l'existence humaine, il se réfère à l'évidence aux thèses essentielles de Sein und Zeit selon lesquelles le temps est une structure interne du Dasein. § 45 : "Or le fondement ontologique originaire de l'existentialité du Dasein (l'être le là, le là de l’Être, la condition humaine) est la temporalité. Mais, ajoute Miguel Abensour, il marque aussitôt un écart avec Heidegger, en précisant que le temps est surtout la dimension de l'irréparable et qu'il convient de penser le rapport entre le temps et la condition humaine sous le signe de cet irréparable, plutôt que sous celui du présent ou de l'avenir, de l'ouverture au commencement en tant que tel, du souci ou de "l'être pour la mort".

Note :

A partir du transfert sans précaution à la sphère communautaire du thème de l'être pour la mort, Paul Ricoeur, selon Miguel Abensour, perçoit, de son côté, "l'esquisse d'une philosophie politique héroïque et tragique offerte à tous les mauvais usages." (Paul Ricoeur, Temps et récit, 3, "Le temps raconté", éd. du Seuil, 1991, p. 138, note 1)

Dans la civilisation grecque, l'Histoire (personnelle, collective) pèse sur l'homme sous la forme du destin. "Le temps, condition de l'existence humaine, est surtout condition de l'irréparable." C'est l'essence même de la tragédie : "les Atrides se débattent sous l'étreinte d'un passé étranger et brutal comme une malédiction."

Dans le judaïsme, le remords, "expression douloureuse de l'impuissance radicale de réparer l'irréparable", puis le repentir génèrent le pardon : "L'homme trouve dans le présent de quoi effacer le passé. Le temps perd son irréversibilité. Il s'affaisse, énervé aux pieds de l'homme comme une bête blessée et il le libère."

Dans le christianisme, la notion de pardon s'élargit avec le "drame mystique" de la Rédemption et les sacrements du pardon et de l'eucharistie.

La notion "d'âme"

La notion chrétienne d'âme découle de la notion de liberté infinie à l'égard de tout attachement définitif. L'âme est à la fois une réalité concrète et une réalité transcendantale (nouménale).

L'homme concret est installé dans le monde et pourtant, il est en quelque sort à l'abri de ses atteintes. Le détachement de l'âme repose sur un pouvoir positif. Levinas insiste sur la dimension "heureuse" de la conscience chrétienne qui dispose d'un refuge contre les atteintes du monde dans la promesse évangélique du "royaume des cieux", qui n'est pas seulement une réalité eschatologique, mais une réalité concrète et déjà présente, pour ainsi dire "en germe", alors que Hegel insiste sur le caractère "malheureux" de la conscience chrétienne, en raison du déchirement de la conscience, partagée entre le monde et le royaume des cieux.

La dignité de l'âme ne découle pas d'une théorie psychologique (analogie de constitution psychologique sous les différences individuelles), mais au pouvoir donné à l'âme de se libérer de ce qui a été pour retrouver sa virginité première.

  • Monde antique (païen) : la faute/le destin/la nécessité/l'irréversibilité/la culpabilité/l'immanence
  • Judéo-Christianisme : le péché/le pardon/le repentir/la liberté/la réversibilité/la transcendance

La notion d'une âme séparée du corps n'est ni une idée juive, ni une idée chrétienne, mais une idée platonicienne exprimée par Socrate dans le Phédon à travers la comparaison du corps (soma) à un tombeau (sema). Le credo catholique parle de la "résurrection des corps" et non de la résurrection des  "âmes", de "corps glorieux" et non "d'âmes glorieuses".

La liberté souveraine de la raison

Le libéralisme a conservé un élément essentiel de cette libération sous la forme de la liberté souveraine de la raison.

"Toute la pensée philosophique et politique des temps modernes tend à placer l'esprit humain sur un plan supérieur au réel, creuse un abîme entre l'homme et le monde. Rendant impossible l'application des catégories du monde physique à la spiritualité de la raison (cf. sur ce blog : E. Husserl, La conférence de Prague, La phénoménologie transcendantale et la crise des sciences européennes), elle met le fond dernier de l'esprit en dehors du monde brutal et de l'Histoire implacable de l'existence concrète. Elle substitue, au monde aveugle du sens commun, le monde reconstruit par la philosophie idéaliste, baigné de raison et soumis à la raison. A la place de la libération par la grâce, il y a l'autonomie, mais le leitmotiv judéo-chrétien de la liberté la pénètre."

Le marxisme

Le marxisme, pour la première fois dans l'histoire occidentale, conteste cette conception de l'homme.

Pour les marxistes, les "superstructures" : la science, la morale, le droit, la religion, l'art, la philosophie sont déterminées - mécaniquement (Staline) ou en dernière instance au sein d'un processus de détermination réciproque (Althusser) - par le mode de production capitaliste et les rapport de production qui en résultent (bourgeoisie/prolétariat).

La liberté absolue est bannie de la constitution de l'esprit. Le marxisme s'oppose au christianisme et au libéralisme idéaliste pour qui ce n'est pas l'être (le réel) qui détermine la conscience, mais la conscience qui détermine l'être.

Cependant, le marxisme conserve la notion chrétienne et libérale de liberté. L'esprit n'est pas radicalement enchaîné à une situation (sociale, économique) déterminée ; il peut s'affranchir du fatalisme en prenant conscience de sa situation sociale.

Mais si la conscience humaine est un simple produit ou reflet des rapports de production, comment peut-elle vouloir s'affranchir de ces rapports ?

Le marxisme conserve donc encore quelque chose de la conception de la notion européenne de l'homme : la conscience humaine n'est pas "rivée" à une situation qui ferait le fond même de son être.

Le corps

Selon l'interprétation traditionnelle, nous avons un corps que nous supportons comme un objet du monde extérieur.

Le sentiment de l'étrangeté du corps a nourri le christianisme aussi bien que le libéralisme moderne.

E. Levinas critique cette conception. Le corps n'est pas seulement l'éternel étranger ; il est plus proche de nous que le reste du monde et plus familier, il commande notre vie psychologique, notre humeur, notre activité et, par-dessus tout, notre sentiment d'identité.

Comme l'a montré également Michel Serres dans Les cinq sens, le dualisme cartésien de l'âme et du corps disparaît dans les situations-limites : le danger, la souffrance.

Dans l'expérience de la douleur, l'esprit se révolte contre le corps, refuse d'y demeurer et cherche à le dépasser. Lévinas montre que cette tentative relève du désespoir : l'esprit révolté reste enfermé dans la douleur.

Levinas explique que cette expérience limite de l'esprit "rivé au corps" dans laquelle le désespoir constitue le fond même de la douleur et dont la tradition occidentale sait se prémunir, devient pour certains une position absolue. "Pour eux, c'est dans cet enchaînement au corps que consiste toute l'essence de l'esprit."

"Ce sentiment d'identité entre le moi et le corps ne permettra jamais à ceux qui voudront en partir de retrouver au fond de cette unité la dualité d'un esprit libre se débattant contre un corps auquel il est enchaîné."

Avec l'avénement du national-socialisme, ce dont l'esprit occidental n'a jamais voulu se contenter : l'enchaînement au corps (la conscience rivée) - est à la base d'une nouvelle conception de l'homme qui fait du biologique le coeur de la vie spirituelle.

L'essence de l'homme n'est plus dans la liberté, mais dans une sorte d'enchaînement. Etre soi-même devient alors : prendre conscience de l'enchaînement originel inéluctable à notre corps et accepter cet enchaînement.

Toute structure sociale qui annonce un affranchissement à l'égard du corps devient suspecte ; les formes de la société moderne fondée sur l'accord des volontés libres (la démocratie libérale) paraissent inconsistantes et mensongères.

La concrétisation de l'esprit entraîne la constitution d'une société fondée sur la consaguinité, la race.

En effet, à partir du moment où le lien social est fondé sur le corps, sur la terre et sur le sang (Blut und Boden) et non sur la volonté libre, alors l'autre, l'étranger,  devient, par essence, une menace pour cette communauté.

Cet idéal de l'homme et de la société s'accompagne d'un nouvel idéal de pensée et de vérité (d'une nouvelle définition de la vérité).

Note :

L'idéologie Blut und Boden (« le sang et le sol », en abrégé : BluBo) considère l'ascendance (Blut, le sang) et le sol (en tant que source de nourriture par l'agriculture et en tant qu'habitat naturel), et par extension la paysannerie comme origine raciale essentielle du peuple allemand. Elle s'est construite à partir des théories racistes et pangermanistes qui se sont développées à la fin du XXème siècle en Allemagne, et a constitué un élément central de l'idéologie nationale-socialiste. Cette idéologie peut être considérée comme une des sources des crimes de guerre nazis, en affirmant que l'origine raciale est à la base de la nation allemande, et en justifiant son maintien et son expansion par la destruction d'autres peuples et l'appropriation de leurs territoires.

Le nouvel idéal de pensée et de vérité

E. Levinas explique que ce qui caractérise la structure de la pensée et de la vérité dans la monde occidental, c'est la distance qui sépare l'homme et le monde d'idées où il choisira sa vérité, distance qui le laisse libre et seul devant ce monde.

Cette liberté suppose la possiblité de ne pas choisir (le scepticisme) et le mensonge : la pensée devient jeu. L'homme transforme son pouvoir de douter en un manque de conviction. Sous prétexte de ne pas s'enchaîner à une vérité, il refuse d'engager sa personne dans la création de valeurs spirituelles. "La sincérité devenue impossible met fin à tout héroïsme. La civilisation est envahie par tout ce qui n'est pas authentique, par le succédané mis au service des intérêts et de la mode."

Dans une société où l'idéal de liberté et de vérité s'est dégradé et où la perte du sens de l'effort qu'exige cet idéal s'est perdu, l'idéal germanique de l'homme apparaît comme une promesse de sincérité et d'authenticité.

"L'homme de l'idéal germanique ne peut plus jouer avec l'idée, car sortie de son être concret, ancrée dans sa chair et dans son sang, elle en conserve le sérieux."

"La vérité n'est plus la contemplation d'un spectacle étranger, mais un drame dont l'homme est lui-même l'acteur."

L'idée d'expansion

Le nouveau type de vérité doit tendre à la création d'un monde nouveau. Levinas se réfère ici à F. Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra). Zarathoustra descend de sa montagne pour apporter au monde son évangile.

L'universalité est compatible avec le racisme dans la mesure où elle fait place à l'idée d'expansion.

Levinas distingue entre deux formes d'universalité :

  • L'expansion d'une force
  • L'expansion d'une idée

L'idée qui se propage se détache de son point de départ. Elle devient un patrimoine commun. La propagation d'une idée crée une communauté d'égaux.

Avec l'expansion de la force, l'universel ne s'établit pas comme corrolaire d'expansion idéologique - il est cette expansion même qui constitue l'unité d'un monde de maîtres et d'esclaves.

"La volonté de puissance de Nietzsche que l'Allemagne moderne (1934) retrouve et glorifie n'est pas seulement un nouvel idéal, c'est un idéal qui apporte en même temps sa forme propre d'universalisation : la guerre, la conquête.

Conclusion de l'article

"Nous avons essayé de rattacher ces vérités bien connues à un principe fondamental. Peut-être avons-nous réussi à montrer que le racisme ne s'oppose pas seulement à tel ou tel point particulier de la culture chrétienne et libérale. Ce n'est pas tel ou tel dogme de démocratie, de parlementarisme, de régime dictatorial ou de politique religieuse qui est en cause. C'est l'humanité même de l'homme.

 

"De ce parcours, que retenir ?

D'abord une description saisissante de l'hitlérisme. Dire de l'hitlérisme qu'il met en question les principes mêmes d'une civilisation, l'Europe, qu'il met en cause "l'humanité même de l'homme", n'est ni une déclaration de journaliste, ni celle d'un homme politique, mais une affirmation de philosophe qui juge l'hitlérisme à l'aune de l'idée de liberté et d'humanité. L'hitlérisme est abdication de la liberté puisqu'il accepte, ou plutôt se fonde sur une double tyrannie, celle du temps et celle du corps. Mais plus encore, dans son acceptation du fait qu'il y a de l'être, il prend figure de contre-révolte qui se dresse à contre-courant de l'aspiration traditionnelle de l'idéalisme à dépasser l'être et de la condamnation contemporaine de la philosophie de l'être. En ce sens, il se révèle foncièrement antimoderne ; contrairement à la liberté moderne qui consiste pour l'homme à s'arracher aux déterminations qui l'enserrent, contrairement à la conception moderne de l'humanité de l'homme - selon Fichte, l'homme originairement n'est rien -, l'hitlérisme leste l'homme d'un ensemble de servitudes corporelles, natales, biologiques, qu'il lui est intimé d'assumer afin de conquérir son authenticité." (Miguel Abensour, "Le Mal élémental, Payot, p. 87-88)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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