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                               Georg Trakl (1887-1914)


"Une vie ratée, mais le plus magistralement du monde." (Marc Petit)

 

"Sentiments dans des instants où la vie est semblable à la mort : tous les êtres sont dignes d'amour. Au réveil, tu sens l'amertume du monde ; il y a là toute la dette que tu n'as pas rachetée : ton poème, une expiation incomplète." (G. Trakle)

 

"A celui-là qui méprise le bonheur, sera donnée la connaissance." (G. Trakle), écrit à l'âge de 17 ans.

 

"Mais qui donc pouvait-il être ?" (Reiner-Maria Rilke)

 


A Georg Trakl

 

(puisqu'il est désormais plus facile de parler avec les morts qu'avec les vivants)

 

"Am Abend tönen die herbstlichen Wälder

Von tödlichen Waffen..."

 

Dans l'eau stagnante sombrent les étoiles,

Les tournesols fanés

Tournent vers la terre leur unique oeil noir,

Des larmes d'or

S'accrochent à leur splendeur déchue...


S'approchent les compagnons d'infortune :

L'Etranger, L'enfant Elis et le pauvre Kaspard

Et les morts de Grodeck qui jouaient jadis,

 

"Garçons étourdis de rêve,

Le soir doucement là-bas à la fontaine"...

 

Un oiseau bleu appelle

Dans la clairière des anges

Et des hyacinthes,

Grete, la tendre soeur,

Eclaircit la douleur

De ton front  couronné de ronces

"Où saignent en silence

Des légendes immémoriales

Et le présage obscur

Du vol des oiseaux"

Et ferme tes yeux de lune.

 

"Sur tes tempes goutte de la rosée noire,

 Le dernier or d'étoiles déchues"...

 

Le suc fatal du pavot

 

Ton esprit et ton coeur ont quitté le pressoir...

 

"Tu vas, toi, d'un pas lisse vers la nuit

Toute chargée de raisins pourpres,

Et tu bouges les bras plus beaux dans le bleu..."


O wie lange bist, Elis, du verstorben...

 

 Mais quel est donc ce monde où l'on assassine les archanges ?

 

 

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Bouche au ciel,

Les chevaux forcenés des fontaines

Pleurent

Dans leurs prisons de pierre...

Une couronne rayonne en entrelacs compliqués...

Les parcs exhalent la vaste fraîcheur des valses...

Des fantômes tristes et anciens

Hantent la gloire abolie des palais déserts...

Comme un triste bruissement de fontaine,

Comme la joie inaccessible

D'une claire matinée de neige,

Comme une barcarolle désaccordée,

Comme une jubilation secrète,

Prisonnière du gel et du temps...

Vieille Europe, je te porte en moi...

"Oui, je suis vieille,

J'ai trop porté le poids de la douleur,

Mais je suis belle encore...


Priez pour que le printemps revienne !"

 

R.G.

 

Georg Trakl, né le 3 février 1887 à Salzbourg, Autriche et décédé le 3 novembre 1914 à Cracovie, est un poète autrichien. Il est l'un des représentants majeurs de l'expressionnisme. Georg Trakl laissa comme témoignage de sa vie tout aussi brève qu’intense - il est mort à l'âge de 27 ans - une œuvre sulfureuse composée de poèmes dont l'importance fait de lui un des poètes majeurs du XXème siècle.

 

Il se lance dans des études de pharmacie le 5 octobre 1908 et passe ses premiers examens en chimie, en physique, chimie et botanique l'année suivante. Sa jeunesse est fortement marquée par ses attitudes anti-bourgeoises et provocatrices, ainsi que par la drogue, l’alcool, l’inceste et la poésie qui resteront les piliers de son existence. On sait qu'il s'adonne à la drogue dès 1905 alors qu'il commence un stage dans la pharmacie À l'ange blanc de Carl Hinterhuber dans la Linzer Gasse à Salzbourg.

 

Il écrit à son ami von Kalmar : « Pour surmonter la fatigue nerveuse à retardement, j'ai hélas encore pris la fuite avec du chloroforme. L'effet a été terrible ». L’amour incestueux de Trakl pour sa sœur va profondément influencer son œuvre. L’image de « La sœur » s’y retrouve de façon obsédante, et c’est cette relation charnelle et amoureuse qui va devenir une source d’angoisse et de culpabilité profonde pour le poète. On sait toutefois peu de choses directes sur leur relation, la famille ayant fait disparaître leur correspondance.Trakl publie son premier poème en 1908 dans la Salzburger Volkszeitung : Das Morgenlied.

 

En mai 1914, Trakl est invité au château de Hohenburg à Innsbruck par le frère de Ludwig von Ficker. Le 27 juillet 1914, Ludwig Wittgenstein autorise von Ficker à donner 20 000 couronnes à Trakl en les prenant de la somme qu'il avait mise à disposition pour soutenir les artistes autrichiens dans le besoin. Mais Trakl, qui depuis plusieurs mois cherchait vainement un emploi pour assurer son existence matérielle, n'aura pas le temps d'en profiter.

 

Lorsque la guerre éclate, Georg Trakl est mobilisé dans les services sanitaires. Il quitte Innsbruck pour le front de l'est la nuit du 24 août 1914. Le détachement sanitaire dont il fait partie est stationné en Galicie et participe du 6 au 11 septembre à la bataille de Gródek.

 

Trakl a pour mission de prendre en charge, dans une grange et sans assistance médicale, pendant deux jours, les soins d’une centaine de blessés graves. Il fait quelques jours plus tard, à la suite des horreurs dont il vient d'être témoin, une tentative de suicide au moyen d'une arme à feu. Il est transféré le 7 octobre à l’hôpital militaire de Cracovie.

 

Les 24 et 25 octobre, Ludwig von Ficker rend une ultime visite au poète dans la cellule de la section psychiatrique. Trakl y exprime toute sa crainte, toute son angoisse. Déjà un an auparavant, il avait fait part à von Ficker de sa dépression et de sa peur de la folie : « Ô mon Dieu, quelle sorte de tribunal s'est abattu sur moi. Dites-moi que je dois encore avoir la force de vivre et de faire le vrai. Dites-moi que je ne suis pas fou. Une obscurité de pierre s'est abattue. Ô mon ami, comme je suis devenu petit et malheureux". Trakl donne lecture à Ficker de ses derniers poèmes, Klage (Plainte) et Grodeck. Dans une lettre du 27 octobre, il les lui envoie et fait de sa sœur son unique légataire.

 

À l’âge de 27 ans, dans la nuit du 2 au 3 novembre Trakl décède d’une overdose de cocaïne. Les autorités médicales de l’hôpital militaire concluent à un suicide. « Mais qui donc pouvait-il être ? » se demandera Rilke juste après la mort de Trakl sans parvenir toutefois à répondre. Georg Trakl est enterré au Rakoviczer Friedhof de Cracovie le 6 novembre. Son amie Else Lasker-Schüler lui dédie alors un poème intitulé Georg Trakl publié en 1917 :

« Georg Trakl succomba à la guerre, frappé par sa propre main.
Et ce fut tant de solitude dans le monde. Je l'aimais. »

 

 

 

 

 

 

Grodek

 

(le dernier poème écrit par G. Trakl)

 

Le soir, les forêts automnales résonnent

D'armes de mort, les plaines dorées,

Les lacs bleus, sur lesquels le soleil

Plus lugubre roule, et la nuit enveloppe

des guerriers mourants, la plainte sauvage

de leurs bouches brisées.

Mais en silence s'amasse sur les pâtures du val

Nuée rouge qu'habite un dieu en courroux

le sang versé, froid lunaire ;

Toutes les routes débouchent dans la pourriture noire.

Sous les rameaux dorés de la nuit et les étoiles

Chancelle l'ombre de la soeur à travers le bois muet

pour saluer les esprits des héros, les faces qui saignent ;

Et doucement vibrent dans les roseaux les flûtes

sombres de l'automne.

Ô deuil plus fier ! autels d'airain !

La flamme brûlante de l'esprit, une douleur puissante

la nourrit aujourd'hui,

les descendants inengendrés. 

 

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Georg Trakl

Die schöne Stadt

 La belle ville

Alte Plätze sonnig schweigen.
Tief in Blau und Gold versponnen
Traumhaft hasten ernste Nonnen
Unter schwüler Buchen Schweigen.

De vieilles places se taisent au soleil.
Absorbées dans le bleu et l'or
Se hâtent, rêveuses, de douces nonnes.
Sous le silence de hêtres lourds.

Aus den braun erhellten Kirchen
Schaun des Todes reine Bilder,
Großer Fürsten schöne Schilder.
Kronen schimmern in den Kirchen.

 

Dans les églises éclairées de brun

Regardent les images pures de la mort,

Les beaux écussons des grands princes,

Des couronnes étincellent dans les églises.


Rösser tauchen aus dem Brunnen.
Blütenkrallen drohn in Bäumen.
Knaben spielen wirr von Träumen
Abends leise dort am Brunnen.

 

Des chevaux émergent de la fontaine.

Sur les arbres des fleurs sortent leurs griffes.

Des garçons jouent, étourdis de rêve,

le soir doucement là-bas à la fontaine.


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 Mädchen stehen an den Toren,
Schauen scheu ins farbige Leben.
Ihre feuchten Lippen beben
Und sie warten an den Toren.

 

Des filles se tiennent au portail,

Timidement regardent la vie aux couleurs vives.

Leurs lèvres humides tremblent

Et elles attendent devant le portail.


Zitternd flattern Glockenklänge,
Marschtakt hallt und Wacherufen.
Fremde lauschen auf den Stufen.
Hoch im Blau sind Orgelklänge.

 

Des sons de cloches volent, frémissants,

Une cadence de marche résonne, et des appels de

sentinelles.

des étrangers écoutent sur les marches.

Haut dans le bleu il y a des sons d'orgue.


Helle Instrumente singen.
Durch der Gärten Blätterrahmen
Schwirrt das Lachen schöner Damen.
Leise junge Mütter singen.

 

Des instruments clairs chantent.

A travers le décor de feuilles des jardins

Frémit le rire de belles dames.

Des jeunes mères à voix basse chantent.


Heimlich haucht an blumigen Fenstern
Duft von Weihrauch, Teer und Flieder.
Silbern flimmern müde Lider
Durch die Blumen an den Fenstern

Familièrement passe devant des fenêtres fleuries
Une odeur d'encens, de goudron et de lilas.
Argentées scintillent des paupières lasses
Au milieu des fleurs, aux fenêtres.

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                         An den Knaben Elis

 

Elis, wenn die Amsel im schwarzen Wald ruft,

Dieses ist dein Untergang.

Deine Lippen trinken die Kühle des blauen Felsenquells.

 

Laß, wenn deine Stirne leise blutet

Uralte Legenden

Und dunkle Deutung des Vogelflugs.

 

Du aber gehst mit weichen Schritten in die Nacht,

Die voll purpurner Trauben hängt

Und du regst die Arme schöner im Blau.

 

Ein Dornenbusch tönt,

Wo deine mondenen Augen sind.

O, wie lange bist, Elis, du verstorben.

 

Dein Leib ist eine Hyazinthe,

In die ein Mönch die wächsernen Finger taucht.

Eine schwarze Höhle ist unser Schweigen,

 

Daraus bisweilen ein sanftes Tier tritt

Und langsam die schweren Lider senkt.

Auf deine Schläfen tropft schwarzer Tau,

 

Das letzte Gold verfallener Sterne.

 

 

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A L'enfant Elis

 

Elis, quand le merle appelle dans la noire forêt,

C'est là ton déclin.

Tes lèvres boivent la fraîcheur de la source bleue des

rochers.

 

Laisse, quand de ton front saignent en silence

des légendes immémoriales

Et le présage obscur du vol des oiseaux.

 

Tu vas, toi, d'un pas lisse vers la nuit

Toute chargée de raisins pourpres,

Et tu bouges les bras plus beaux dans le bleu.

 

Un buisson d'épines sonne,

où sont tes yeux de lune.

Ô il y a si longtemps, Elis, que tu es mort.

 

Ton corps est une hyacinthe

dans laquelle un moine plonge ses doigts de cire.

Une caverne noire est notre mutisme,


D'où sort parfois une bête douce

et abaisse lentement ses paupières lourdes.

Sur tes tempes goutte de la rosée noire,

 

Le dernier or d'étoiles déchues.

 

Georg Trakl, Sebastien en rêve

(Traduit par Marc Petit et Jean-Claude. Schneider, NRF, Poésie/Gallimard)


 

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                                           Egon Schiele, Herbstsonne, 1914

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