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Danaïdes, par John William Waterhouse

Éléments de réflexion :

I. Désir et besoin

Le désir est à distinguer du besoin, qui renvoie au manque et à ce qui est utile pour le combler. Le besoin au sens strict relève du corps, le désir, de l'âme ; on peut définir le besoin comme un manque objectif, d'ordre physiologique : nous avons besoin de nourriture lorsque notre corps n'a plus les nutriments qui lui sont nécessaires pour se conserver. Le désir, quant à lui, serait le sentiment ou la conscience que notre esprit a de ce besoin corporel. Le désir a un contenu différent du simple besoin.

Le besoin a pour objet la nourriture en général, tandis que le désir portera sur tel aliment précis, en fonction de mes goûts, des souvenirs de plaisirs gustatifs passés, etc. Le besoin est lié au manque, le désir est un élan pour combler ce manque. Tandis que le besoin est neutre ou indifférencié, le désir, parce qu'il relève de la pensée ("le désir se parle" dit Roland Barthes), a au contraire un objet déterminé et différencié. Jacques Lacan, critiquant une mystique désincarnée du désir, a montré à propos de sainte Thérèse d'Avila que nous ne désirons pas "l'infini", mais l'absolu et nous cherchons l'absolu dans des "objets" - et les affects qui leur correspondent - finis et précis.

Le désir est le passage spontané de la tendance ou besoin à la tendance consciente, dirigée vers un but conçu ou imaginé. "Le désir est un attrait que l'on subit, la volonté un pouvoir que l'on exerce." (Goblot)

Pour Descartes, philosophe dualiste, le désir est ancré dans le corps, la volonté dans l'esprit. Elle vise un bien réfléchi, tandis que le désir est un "appétit" corporel qui se tourne de façon non réfléchie vers un objet ou un état.

Le désir cherche à réduire une tension issue d'un sentiment de manque. Le désir a des aspects positifs puisqu'il est considéré comme une source de plaisir, voire de bonheur, mais aussi des aspects négatifs à cause de l'insatisfaction, voire de la souffrance qu'il peut engendrer.

A la différence du besoin, le désir est lié à la pensée, au langage. Jean-Jacques Rousseau insiste sur le rôle de l'imagination qui "attise les désirs par l'espoir de les satisfaire". La sexualité qui est un besoin, un instinct que nous partageons avec les animaux entre dans la catégorie du désir à travers l'imagination, la suggestion, l'érotisme.

Selon Platon (Le Banquet),  Le Désir est une mobilisation vers l'Absolu, le monde intelligible. Et pourtant, son statut demeure ambigu : cette dynamique ambitieuse est freinée sans cesse, notre désir s'accrochant toujours sur des objets sensibles, imparfaits, impropres à le satisfaire. C'est une dynamique arrêtée. D'où notre intérêt peut-être, en vue de purifier cette dynamique, de réfléchir aux rapports que nous entretenons avec notre désir.

II. Le désir illimité

Le désir entretient une relation ambivalente avec l'objet. Il veut et ne veut pas être satisfait. Le désir se déplace d'objet en objet. Il est à la fois illimité et condamné à une insatisfaction perpétuelle. C'est la raison pour laquelle la tradition classique a tendance à le rejeter ou à le placer sous le contrôle de la volonté et de la raison.

Le désir est la recherche d'un objet que l'on imagine ou que l'on sait être source de satisfaction. Il est donc accompagné de souffrance, d'un sentiment de manque ou de privation. Et pourtant, le désir semble refuser la satisfaction puisque, à peine comblé, il s'empresse de renaître. Socrate, dans Le Gorgias, compare le phénomène du désir au tonneau des Danaïdes, ces jeunes filles condamnées par les dieux à remplir éternellement aux Enfers un tonneau percé.

Nous désirons tout et n'importe quoi et en quantité illimitée. C'est pourquoi on peut manipuler le désir. Les spécialistes du marketing sont en fait des spécialistes du désir. On nous incite à boire telle marque de soda (et non tel soda), puis une nouvelle marque sort et l'on oublie la première pour ne consommer que la seconde et ainsi de suite, indéfiniment. Don Juan accumule les conquêtes amoureuses sans être jamais satisfait. Il faut donc distinguer le désir du besoin auquel on peut assigner une limite objective.

On ne décide pas de désirer et on ne renonce pas facilement à désirer (arrêter de fumer, rester sobre au cours d'une soirée). Freud montre, à travers les notions de pulsion et de libido à quel point notre comportement est soumis à l'emprise de forces venues de l'inconscient. La volonté ne résout pas forcément le problème, elle peut même l'aggraver. La répression du désir peut entraîner des symptômes névrotiques et affecter notre équilibre psychique. On peut donc dire que, selon Freud, nous sommes soumis à la loi du désir.

Cependant, il semble bien d'après Freud que la libido (d'un mot latin qui signifie aimer, désirer) soit quantitativement limitée. Ce qui est potentiellement illimité,ce n'est pas le  désir mais l'objet du désir.

La limitation du désir

a) La société

La société, l'éducation, la pression de la loi, nous ont appris, voire même contraints à refréner nos désirs au profit du respect des obligations morales. Nous avons appris qu'il y a des désirs répréhensibles et que nous devons y résister par un effort de volonté. Par ailleurs, "l'emprise du réel" ("le principe de réalité" dit Freud) nous apprend que la satisfaction du désir ne relève pas seulement de l'interdit, d'une impossibilité de droit, mais d'une impossibilité de fait. Pourtant, les hommes et les femmes de pouvoir veulent étendre au maximum la satisfaction de leurs désirs.

b) Autrui

Le désir humain n'est pas spontané, il est tourné vers le désir de l'autre qui est un tout autre désir. Freud montre avec le complexe d’œdipe que l'enfant cherche à s'accaparer le désir du parent du sexe opposé. Sartre souligne, de son côté, le caractère ambivalent du désir : "J'attends de l'être aimé qu'il m'aime de toute sa liberté de sujet pour ce que je suis. En même temps, je souhaite qu'il devienne captivé et fasciné par qui je suis. Je désire qu'il deviennent tout entier désir de moi." Si le désir est une source perpétuelle d'insatisfaction, c'est qu'il est lié au conflit des consciences et à la volonté de domination sur autrui.

c) L'inconscient

La maîtrise du désir, pour Freud, n'est un acte de la volonté consciente. La "sublimation" du désir est le fait pour la libido de se porter vers des objets ayant une grande valeur culturelle, artistique ou sociale.

d) L'éthique

La maîtrise des désirs peut également être réfléchie. Quand Épicure oppose les désirs naturels et nécessaires aux désirs vains et superflus, il met en avant les désirs qui prennent appui sur la satisfaction limitée des besoins et dont le plaisir obtenu est de faire cesser le manque naturel ressenti par le corps. Être maître du désir, pour Épicure, c'est donc calculer ses plaisirs, rendre compatibles la raison et le désir. Il ne s'agit pas forcément de mener une vie frugale et austère, mais d'adopter un comportement permettant d'assurer un niveau de plaisir suffisant sans être troublé par des désirs illimités.

Conclusion : le désir d'absolu

Le désir est une mobilisation vers l’Absolu. Pourtant, son statut demeure ambigu : cette dynamique ambitieuse est freinée sans cesse, notre désir s’accrochant toujours à des objets sensibles, imparfaits, impropres à le satisfaire.

Pour Spinoza, le désir de connaissance est la figure rationnelle du conatus (désir de persévérer dans son être) et se rattache à la joie, comme affect actif, passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande dont la forme accomplie est l'amour intellectuel de Dieu.

Toute l’angoisse et le mal-être des humains se trouvent, selon Paul Diel (Le symbolisme dans la mythologie grecque) dans le manque d’harmonisation entre les désirs multiples et le désir essentiel, forme élargie prise par la poussée évolutive lorsqu’elle atteint le stade humain. Cette pulsion, venue du surconscient, nous souffle l’envie de spiritualiser la matière, de l’orienter vers des valeurs guides telles que le Bon, le Juste, le Bien et le Vrai. Intuitivement, les hommes pressentent la satisfaction et la joie que cette démarche pourrait leur apporter. Et si Dieu est avant tout un symbole mythique, il n’en reste pas moins que mythes et religions représentent l’expression imagée de cette intuition.

 

 

 

 

 

 

 

 

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