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Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l'éducation, présentations et notes par André Charrak, Garnier-Flammarion

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Jean-Jacques Rousseau, né le 28 juin 1712 à Genève, mort le 2 juillet 1778 (à 66 ans) à Ermenonville, est un écrivain, philosophe et musicien francophone. Orphelin très jeune, sa vie est marquée par l'errance. Si ses livres et lettres connaissent à partir de 1749 un fort succès, ils lui valent aussi des conflits avec l'Église catholique et Genève qui l'obligent à changer souvent de résidence et alimentent son sentiment de persécution. Après sa mort, son corps est transféré au Panthéon de Paris en 1794.

Emile, Roman pédagogique de Jean-Jacques Rousseau, en cinq livres (1762)

La publication de l'Emile, en 1762, restitue au problème de l'éducation sa place centrale en philosophie. De ses premiers mois jusqu'à la rencontre amoureuse, Emile est suivi dans chaque étape, à travers des expériences qui attestent d'abord le souci de considérer « l'enfant dans l'enfant », au lieu de le sortir de son âge. Rousseau montre qu'il est possible d'éduquer un homme selon la nature et de quelle façon les vices et l'inégalité caractérisent désormais la condition humaine : double enjeu qui constitue sa « théorie de l'homme ». La richesse incomparable de ce maître-livre tient aussi aux tensions qui le parcourent. Rousseau refuse le péché originel mais il doit rendre raison du mal et de la souffrance que ce dogme interdisait d'ignorer; il critique les philosophes de son temps mais il pousse à ses limites leur méthode empiriste; il proclame: «je hais les livres», mais il fournit le panorama le plus juste et le plus instruit de la culture du XVIIIe siècle, en face de l'Encyclopédie et, pour partie, contre elle. Parus ensemble, Emile et le Contrat social furent condamnés à Paris puis à Genève: la force du traité d'éducation n'échappa pas aux censeurs, même si Rousseau prétendait ne livrer que « les rêveries d'un visionnaire ». Car la forme même de la fiction arrache l'ouvrage aux circonstances : pas plus que ses lecteurs des Lumières, nous ne sommes à l'abri de ses leçons. (source : Flammarion)

Le texte à étudier :

"Celui dont la force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort ; celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; fût-il un conquérant, un héros ; fût-il un dieu ; c'est un être faible. L'ange rebelle qui méconnut sa nature était plus faible que l'heureux mortel qui vit en paix selon la sienne. L'homme est très fort quand il se contente d'être ce qu'il est ; il est très faible quand il veut s'élever au-dessus de l'humanité. N'allez donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés vous étendez vos forces ; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s'étend plus qu'elles. Mesurons le rayon de notre sphère, et restons au centre comme l'insecte au milieu de sa toile ; nous nous suffirons toujours a nous-mêmes, et nous n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais. Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. L'homme seul en a de superflues. N'est-il pas bien étrange que ce superflu soit l'ins­trument de sa misère  ? Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que sa subsistance. S'il était assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait toujours le nécessaire, parce qu'il n'aurait jamais rien de trop. Les grands besoins, disait Favorin, naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s'ôter celles qu'on a. C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. (Rousseau, Emile, livre II)

Plan du texte :

La thèse (depuis : "celui dont la force dépasse les besoins", jusqu'à : "au-dessus de l'humanité") : celui dont la force dépasse les besoins est fort, alors que celui dont les besoins dépassent la force est faible." = il faut ajuster nos désirs (nos besoins) à nos facultés (capacités).

Cette thèse s'appuie sur quatre arguments :

Premier argument (depuis : "N'allez donc pas vous figurer", jusqu'à : "s'étend plus qu'elle") : on diminue ses forces en augmentant ses facultés.

Deuxième argument (depuis : "Mesurons le rayon de notre sphère", jusqu'à : "car nous ne la sentirons jamais") : il est préférable de se suffire à soi-même.

Troisième argument  (depuis : "tous les animaux", jusqu'à : "rien de trop") : contrairement à l'animal, l'homme possède des facultés superflues qu'il doit compter pour rien pour avoir toujours le nécessaire.

Quatrième argument (depuis : "les grands besoins", jusqu'à : "que nous changeons en misère") : La sagesse consiste à se contenter du nécessaire car en augmentant ses biens on augmente sa misère.

Aide au commentaire :

Rousseau prend le contre-pied de l'opinion commune (paradoxe)  : ceux que nous croyons forts sont en réalité faibles et ceux que nous croyons faibles sont en réalité forts. En effet, selon Rousseau, un être fort est un être dont les désirs sont en harmonie avec ses forces ; un être faible est un être dont les désirs dépassent les forces. La sagesse consiste donc à ajuster nos désirs à nos facultés (capacités).

Rousseau donne l'exemple de deux animaux méprisés pour leur faiblesse : le ver de terre et l'insecte sont forts dans la mesure où ils vivent conformément à leur nature, ils n'essayent pas de se dépasser, d'être autre chose que ce qu'ils sont. L'ange rebelle (Lucifer), les conquérants, les héros que nous admirons pour leur force sont en réalité faibles car leurs désirs excèdent leurs forces.

Beaucoup de demi-dieux et de héros, dans la mythologie grecque cherchent à dépasser les limites humaines (Héraclès, Achille, Prométhée, Icare...) Ils se rendent ainsi malheureux et connaissent tous un destin tragique. Alexandre, le plus grand et le plus célèbre conquérant de l'antiquité, meurt jeune et insatisfait, au bord de l'Indus, abandonné par ses généraux et ses soldats, consumé par un désir insatiable et inassouvi de conquêtes et de gloire.

Dans la Torah (Livre de la Genèse), Lucifer (littéralement "le porte-lumière") incarne le péché d'orgueil : lui, le plus beau, le plus grand et le plus puissant des archanges a voulu égaler Dieu et il a été précipité du haut du ciel.

Rousseau affirme que l'homme mortel est plus fort que Lucifer quand il se contente d'être ce qu'il est car la force consiste à connaître sa nature et la faiblesse à la méconnaître. Lucifer a méconnu sa nature (le plus beau, le plus puissant et le plus élevé dans la hiérarchie des anges, mais non Dieu lui-même) ; l'homme mortel qui connaît sa nature, qui pense et vit comme un homme ordinaire et accepte sa condition de mortel est plus fort que Lucifer car il ne risque pas de déchoir de sa condition.

Les animaux ne cherchent pas à s'élever au-dessus de leur nature ; ils sont guidés par l'instinct et le besoin et font toujours ce qu'ils doivent faire ; l'homme, au contraire, transforme ses besoins en désirs. Les besoins sont finis et limités (boire, manger, se reproduire), les désirs sont infinis et illimités.

Rousseau nous met en garde contre le désir. Il ne faut pas désirer des choses qui sont au-delà de nos forces et de nos besoins (la puissance, la gloire, la richesse).

Rousseau rejoint la morale stoïcienne exprimée par Descartes dans le Discours de la méthode : "Et je tâchais à me vaincre plutôt que la fortune et à changer mes désirs que l'ordre du monde." Il se réclame implicitement de la sagesse antique, au "méden agan" (rien de trop), à l'idéal de prudence (phronésis) et de mesure (metron) que l'on retrouve chez Platon, Aristote (dans l'Ethique à Nicomaque), les épicuriens et les stoïciens, à la tragédie grecque (les mises en garde du choeur contre la "démesure", au début de l'Antigone de Sophocle) et de la sagesse antique en général. "Connais-toi toi-même" :  la devise gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes, reprise par Socrate, signifie précisément : sache que tu es un homme mortel et non un dieu immortel. Vis, pense et agis conformément à ta nature d'homme mortel.

On diminue ses forces en augmentant ses facultés : cet argument découle directement de la thèse de Rousseau : celui dont la force dépasse les besoins est fort, alors que celui dont les besoins dépassent la force est faible. Autrement dit, il faut ajuster nos désirs à nos facultés (capacités). En étendant ses facultés (l'intelligence, le savoir, les capacités physiques), on n'étend pas ses forces. Rousseau ne recommande pas ici la médiocrité. Il est normal et légitime d'étendre ses capacités physiques et/ou intellectuelles, mais il ne pas faire preuve d'orgueil, se méconnaître en désirant l'impossible.

Plutôt que la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, Rousseau nous conseille d'imiter l'araignée au milieu de sa toile. La grenouille qui imite le boeuf souffre de ne pas être aussi grosse que lui et finit par crever à force de s'enfler pour lui ressembler. 

Contrairement à l'animal, l'homme possède des facultés superflues qu'il doit compter pour rien pour avoir toujours le nécessaire. L'animal a des besoins (boire, manger, se reproduire), mais il n'a pas de désirs ; l'homme a lui aussi des besoins, mais il transforme ses besoins en désirs. Il ne contente pas de ce que lui offre la nature, il cultive la terre, il cuisine sa nourriture... Ses besoins sont limités, mais ses désirs sont illimités. "Tous les animaux ont exactement les facultés naturelles pour se conserver. L'homme seul en a de superflues" : on peut penser au mythe de Prométhée et d'Epiméthée dans Le Protagoras de Platon. Les dieux chargent Prométhée et Epiméthée de distribuer aux animaux des qualités "nécessaires pour se conserver" : la force (l'éléphant), des griffes (le lion, le tigre), la vitesse (le lièvre), une protection (la tortue), etc. Mais il oublie l'homme qui demeure nu et vulnérable. Son frère Prométhée intervient alors et décide de dérober le feu (la culture, la technique, les arts) aux dieux pour le donner aux hommes. Ce mythe illustre le fait que l'homme n'est rien par lui-même (il n'y a pas de nature humaine) ; c'est un être de culture. L'animal a toutes les capacités nécessaires pour se conserver, mais l'homme a des qualités superflues ; son intelligence, son génie inventif, son désir de dominer et de transformer la nature font sa force mais peuvent devenir aussi, comme le dit Rousseau "l'instrument de sa misère". "L'homme doit avoir la sagesse de compter pour rien ses facultés superflues" : il ne doit pas s'enorgueillir de ses facultés spécifiquement humaines comme l'intelligence ou l'esprit inventif. Rousseau nous conseille l'humilité et le sens de la mesure. 

La dernière partie du texte évoque les "biens", c'est-à-dire les richesses superflues. Rousseau souligne le fait bien connu que plus on a de richesses et plus on en veut. Le désir humain est insatiable et l'homme a du mal à se contenter du nécessaire. Il confond la richesse et le bonheur et il fait son malheur en cherchant à augmenter ses richesses. Dans la sagesse grecque, le but de la vie est le bonheur. Les trois parties de la philosophie : la logique, la morale et la métaphysique ont un seul et unique but : le bonheur, la vie bonne. Rousseau assigne à la philosophie le même but : chercher les conditions du bonheur. Mais alors que pour ses contemporains, comme Diderot ou Voltaire, le bonheur est lié au progrès, aux inventions, au luxe et au superflu, Rousseau estime que la civilisation exerce un effet corrupteur et rend les hommes malheureux en multipliant des désirs qui dépassent leurs forces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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