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Emmanuel Gabellieri : actualité de la philosophie du travail de Simone Weil
Emmanuel Gabellieri : actualité de la philosophie du travail de Simone Weil

Dans la conclusion de son livre consacré à la question du travail chez Simone Weil (Penser le travail avec Simone Weil, Nouvelle Cité, p. 157 et suiv.), Emmanuel Gabellieri s'interroge sur l'actualité des analyses weiliennes :

"Trente ans après Weil, Ivan Illich, soucieux lui aussi que le travail soit la mise en oeuvre des potentialités humaines, écrivait : "la reconstruction conviviale (...) réclame l'adoption d'outils mettant en oeuvre l'énergie du corps humain" (La Convivialité, Points, Seuil, pp. 108-109). Dès lors, l'interrogation critique doit-elle porter sur un archaïsme de la pensée weilienne, ou sur l'évolution d'une civilisation hyper-technologique ne reconnaissant plus la dimension incarnée de l'homme ?

Si on élargit ce qui est en jeu, le problème semble être de savoir jusqu'où on peut, comme Weil l'espérait, concilier technique moderne et liberté. Comme elle l'a vu, le machinisme de la révolution industrielle a diminué la fatigue, mais aussi et surtout la part d'initiative et de créativité du travailleur. Par rapport à cette destruction du travail vivant, la révolution informatique est aujourd'hui célébrée comme une conquête de la liberté, où chacun semble pouvoir être à la fois ouvrier et manager, utilisateur et créateur. Mais cette évolution technologique comporte un nouveau risque, le travail numérique évoluant dans un monde virtuel se substituant au réel véritable. de même qu'Internet nous habitue à transformer le réel en une somme d'images et d'informations, l'économie financiarisée s'habitue à transformer les richesses concrètes en un ensemble de chiffres et d'indicateurs numériques devenant peu à peu sa seule référence. Weil dès les années trente avait perçu cet accroissement de la distance entre travail moderne et réalité avec une acuité remarquable :

"Parmi les caractéristiques du monde moderne (...), l'impossibilité de penser concrètement le rapport entre l'effort et le résultat de l'effort. Trop d'intermédiaires. (...) De nos jours, la pratique courante et presque exclusive de la spéculation comme moyen d'enrichissement en fait un gouffre à la 2ème puissance (l'industrie met au moins l'argent en rapport avec les choses - la spéculation est un rapport de l'argent avec lui-même (...). Argent, machinisme, algèbre. Les trois monstres de la civilisation actuelle. analogie complète(Œuvres complètes, VI 1 100)

Ces lignes, écrites dans le prolongement immédiat de la crise de 1929, peuvent s'appliquer avec encore plus de pertinence à la crise financière de 2008, issue de bulles financières de plus en plus déconnectées de l'économie réelle, où le travail des hommes, seul producteur de richesses réelles, devient "invisible" (cf. Pierre-Yves Gomez, Le Travail invisible, Paris, François Bourin éditeur, 2013). Une situation qui pour Weil venait notamment d'une domination de plus en plus exclusive du mode de penser mathématique :

"Le mathématicien vit dans un univers à part dont les objets sont des signes. Le rapport de signe à signifié périt ; le jeu des échanges entre signes se multiplie par lui-même et pour lui-même. (Œuvres complètes, VI 1 100)

Dans cette perspective, le constat de Weil semble devoir être encore le nôtre, qui en appelait d'une réflexion sur le sens du travail à une réflexion sur le sens d'une économie vraiment humaine, dans un fragment que nous pouvons pour conclure citer plus intégralement :

"Le fait essentiel, c'est celui-ci : la disqualification du travail est la fin de la civilisation. C'est ça le vrai matérialisme (...). ce qu'il y a de matériel dans l'histoire, c'est la technique (au sens grec de "technè = travail), non l'économie" (Oeuvres complètes, 1 116-117)

Le travail est inhumain s'il n'est pas l'expression d'un "pacte originel" entre l'esprit, le monde et les hommes. de même l'économie sera inhumaine si elle prétend se réduire à un ensemble de moyens d'exploitation techniques et financiers sans être l'expression des solidarités humaines (Dans cette perspective, cf. par exemple, L. Bruni, A. Grevin, L'Economie silencieuse, Nouvelle Cité, 2016)

La pensée de Weil apparaît ainsi contemporaine de notre présent, et pourrait bien être en avance sur les pensées nouvelles que le travail et l'économie d'aujourd'hui ont à engendrer."

 

 

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