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"Avec ce charisme si présent aujourd'hui dans les mémoires, écrit le critique d'art Laurent Salomé à propos de ce peintre, il avait créé autour de lui (dans son atelier de Rouen où il avait reconstitué le climat des ateliers de la Renaissance) une sorte d'effervescence où il jouait un rôle très particulier. De la peinture, il a fait un véritable lien, pour ne pas dire un liant et tout un petit monde s'est formé dans sa compagnie..."

Et pourtant, Denis Godefroy apparaît comme un solitaire qu'il est bien difficile de rattacher à une école. La seule partie de sa carrière où certaines parentés sont évidentes est la première (à partir de 1975). Il est alors très proche de la "figuration analytique", en particulier de Joël Kermarrec, dont le style dur et élégant inspire directement des oeuvres comme Altérations, ainsi que ses premiers paysages.

Mais un renversement brutal s'opère dans les années 80. Même si l'influence de Nicolas de Staël et de la peinture américaine (Pollock, Twombly, Rothko) se fait toujours sentir, Denis Godefroy entre alors dans une aventure émotionnelle et physique de "peinture totale".

Dans la série des Minoirs, il recouvre ses toiles de couches (de douze à quatorze) de graphite rayé, incisé et poncé, ne laissant subsister des paysages de ses débuts que la ligne d'horizon. Il emploie ensuite des mines de plomb, des crayons de couleur, des pastels... couleurs sourdes, difficiles à discerner, presque invisibles, vibrantes cependant. Il ne reste de la conception traditionnelle de la peinture comme représentation d'une portion du monde que le cadre autour d'un paysage énigmatique.

Dans Nuits d'ébauche (1996), Denis Godefroy exprime la "part maudite" (comme dit Georges Bataille) de l'expérience humaine, l'éros porteur d'extase et de connaissance, mais aussi de mort et d'excès.

Peu à peu la couleur retrouvera ses droits

Peu à peu, la couleur libérée de son "carcan de plomb" retrouve ses droits, embellie d'une suavité inattendue dans un ciel d'orage, comme en témoignent la série des Boucliers et l'Hommage à Jérôme Bosch, dédié aux malades et au personnel de l'hôpital psychiatrique de Rouen, où Denis Godefroy animait un atelier d'art thérapie. Chez Godefroy, la sérénité est toujours conquise de haute lutte, dans un fiévreux corps à corps avec la matière. Comme les peintre d'icônes, il ne cherche pas à représenter, mais à faire émerger quelque chose "du fond de la toile".

Après la peinture, la musique, en particulier le chant choral qui répondait à son idéal d'unité et d'harmonie, était intensément présent dans l'univers de Denis Godefroy. "Ce qui m'intéresse dans les couleurs, disait-il, c'est leur impact musical".

Passionné également de poésie, de philosophie, d'écriture, Denis Godefroy a tenté de réaliser le rêve baudelairien des "correspondances".

"Par le dessin ou la peinture, écrit le philosophe Gilbert Lascaux, Denis Godefroy entrevoit on ne sait quoi, une lueur soudaine et flottante, une évidence qui n'est pas nommée, qui n'est pas définissable. Il devine l'intransmissible, "l'inracontable". Il soupçonne quelque chose qui n'a nulle représentation, nulle figure complète, nulle forme achevée, nul schéma, nulle preuve, nulle littérature. Dans la brume, dans le brouillard, dans la buée, dans les couches superposées, dans les nappes sombres ou blanches, dans les strates empilées, dans les surfaces égarées, il pressent une vérité indéterminée."

"Avant, je peignais pour comprendre quelque chose, expliquait le peintre en 1990 et je montrais que j'avais compris. Maintenant, je n'ai plus besoin de comprendre pour faire de la peinture.

Réceptif au dépouillement déjà "moderne" et à la "vibration essentielle" de l'art roman et du chant grégorien, Denis Godefroy a réalisé un chemin de croix, des expositions et des performances musicales et picturales dans des églises, notamment à la cathédrale d'Evreux.

Un moment attiré par la vie contemplative, à l'instar du Goldmund du roman d'Hermann Hesse, prototype de l'artiste rebelle et habité, intensément vivant et présent au monde, ce "mystique à l'état sauvage" avait compris, comme saint Jean de La Croix, que "le sublime arrive avec la nuit".



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