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Paul Ricoeur, Réflexion faite
Paul Ricoeur, Réflexion faite

Paul Ricoeur, Réflexion faite, autobiographie intellectuelle, Editions Esprit

Table des matières : Avertissement - Autobiographie intellectuelle - De la métaphysique à la morale

Ce livre constitue la meilleure des initiations à la pensée de l'auteur de Soi-même comme un autre. L'ouvrage débute par une analyse (d'une grande clarté, à l'image de ses cours) des limites du genre autobiographique, il se poursuit par l'évocation des années de formation : la classe de philosophie avec Roland Dalbiez en 1929-1930, la différence entre l'approche littéraire des grands philosophes (avant la classe de terminale) et l'approche proprement philosophique, la rencontre avec Freud et la psychanalyse. Paul Ricoeur parle de son enfance à Rennes, de la disparition précoce de son père en 1915, au début de la Première Guerre mondiale, de son éducation relativement austère par ses grands-parents paternels et sa tante, ses années de captivité en Allemagne, les années d'enseignement au collège cévenol du Chambon-sur-Lignon. Il évoque également les événements de l'université de Nanterre auxquels il fut intimement lié en tant que doyen de la faculté des Lettres et Sciences humaines. (cf. p.43-44)

Réflexion faite permet de mieux saisir le fil conducteur des principaux thèmes de la pensée de Paul Ricoeur : le refus d'un idéalisme éloigné du réel, la question de la "volonté mauvaise" (et plus généralement du mal), l'intelligence de la foi, le rapport critique d'intégration et de dépassement à la phénoménologie de Husserl dont il traduisit en cachette les Idées directrices (Ideen) durant ses quatre années de captivité en Allemagne, la prise en compte également critique de la psychanalyse avec l'idée d'une double dimension de l'inconscient : archéologique et pulsionnelle d'une part, téléologique et symbolique d'autre part  (conception critiquée par Lacan que Ricoeur avoue "ne jamais avoir réussi à comprendre"), de la linguistique saussurienne, confrontée aux analyses de Benveniste sur l'implication du sujet dans le langage, ainsi que du structuralisme, intimement lié, on le sait, à la linguistique sausurienne, la réhabilitation de la métaphore poétique "vive" face au concept, le dépassement du solipsisme du cogito cartésien en faveur de l'intersubjectivité et du dialogue (l'unité de base du langage n'est pas le mot, mais la phrase que j'adresse à l'autre dans un contexte signifiant pour lui comme pour moi), la question du récit personnel et historique comme constitutif de la conscience de soi individuelle et collective, la philosophie de l'action, la relation entre le temps et la narrativité  et bien entendu l'herméneutique : "expliquer plus pour mieux comprendre", l'interprétation vivifiante et non la "déconstruction" nihiliste, que Ricoeur considère comme la tâche essentielle et toujours renouvelée de la philosophie. 

Avertissement :

"Sous le titre Réflexion faite ont été réunis deux textes d'origine et de destination différentes. L'Autobiographie intellectuelle constitue la version française originale de l'essai publié en anglais en tête de l'ouvrage The Philosophy of Paul Ricoeur, édité par Lewis Edwin Hahn dans la série qu'il dirige The Library of Living Philosophers. L'essai est un texte de commande au titre obligé ; mais l'auteur s'est soumis librement aux lois du genre. L'Autobiographie intellectuelle sert d'introduction à une série d'essais "descriptifs et critiques portant sur la philosophie de Paul Ricoeur" ; chacun de ces essais est suivi d'une "réponse" de ce dernier, une bibliographie "systématique, primaire et secondaire", établie par Frans D. Vansina, termine le volume. L'ouvrage est destiné principalement au public informé de langue anglaise.

"De la métaphysique à la morale" constitue la contribution du directeur de la Revue de métaphysique et de morale au numéro du Centenaire de la revue, paru en 1994. Le titre reprend celui donné cent ans plus tôt par Félix Ravaisson à sa contribution au premier numéro de la revue fondée par Elie Halévy et Xavier Léon. Le titre, ici aussi, est imposé, mais très volontiers assumé. La place de cette étude à la suite de l'Autobiographie intellectuelle a paru justifiée dans la mesure où réflexion y est faite sur quelques catégories de rang supérieur, - le Même et l'Autre, la Puissance et l'Acte - qui structurent le discours de Soi-même comme un autre. Ce discours de second degré faisant réflexion sur un parcours antérieur de pensée, se donne pour tâche de montrer qu'une spéculation portant sur le rôle tenu par la fonction méta- dans le discours philosophique maintient ouverte la voie conduisant "de la métaphysique à la morale", et telle qu'elle est explorée dans la dernière partie de Soi-même comme un autre. En frayant ainsi la voie à d'autres travaux consacrés au rapport entre métaphysique et morale, l'essai donne à entendre que l'expression "réflexion faite", commune à ces deux essais de style différent, ne doit pas être confondu avec la sentence "tout compte fait". La réflexion, même redoublée, ne se referme pas sur un bilan."

Quatrième de couverture :

"Parler d'autobiographie m'amène à souligner les deux sortes de limites imposées à cette entreprise. D'abord, l'adjectif "intellectuelle" avertit que l'accent principal sera mis sur le développement de mon travail philosophique et que seuls seront évoqués les événements de ma vie privée susceptibles de l'éclairer. Parlant ensuite d'autobiographie, je prends en compte les pièges et les défauts attenant au genre. Une autobiographie est d'abord le récit d'une vie. C'est en outre, au sens précis, une oeuvre littéraire ; à ce titre elle repose sur l'écart rétrospectif de l'acte d'écrire et le déroulement quotidien de la vie ; cet écart distingue l'autobiographie du Journal. Une autobiographie, enfin, repose sur l'absence de distance entre le personnage principal du récit qui est soi-même et le narrateur qui dit "je" et écrit à la première personne du singulier."  (Paul Ricoeur)

Citations :

"Je suis persuadé aujourd'hui que je dois à mon premier maître de philosophie (Roland Dalbiez) la résistance que j'opposai à la prétention à l'immédiateté, à l'adéquation et à l'apodicticité (certitude absolue) du cogito cartésien, et du "Je pense" kantien, lorsque la suite de mes études universitaires m'eut conduit dans la mouvance des héritiers français de ces deux fondateurs de la pensée moderne." (p.12)

"Les notions de péché et de pardon avaient certes une grande part, mais n'occupaient pas toute la place, loin de là. Plus profonde, plus forte que le sentiment de culpabilité, était la conviction que la parole de l'homme était précédée par la "Parole de Dieu" (p.14)

"C'est, je crois, Maxime Chastaing, qui me fit connaître la traduction anglaise des Idées directrices  de Husserl, que je devais à mon tour traduire de l'allemand quelques dix années plus tard. C'est, comme cela est devenu banal, par le thème de l'intentionnalité que la phénoménologie husserlienne s'est fait connaître en France. Ce n'est ni l'exigence de fondation dernière, ni la revendication d'évidence apodictique de la conscience de soi qui furent d'abord remarquées, mais au contraire ce qui, dans le thème de l'intentionnalité, rompait avec l'identification cartésienne entre conscience et conscience de soi." (p.17)

"La captivité passée dans différents camps de Poméranie fut l'occasion d'une expérience humaine extraordinaire..." (p.20)

"Mais si mon enseignement n'était pas source d'inquiétude, ce ne fut pas le cas de l'institution universitaire que je découvris (vers 1967) de plus en plus incapable de faire face à l'explosion démographique et de créer les modalités d'enseignement requises par les contraintes discordantes d'un enseignement de masse et d'un enseignement de qualité." (p.43)

"La dialectique entre expliquer et comprendre, déployée au niveau du texte en tant qu'unité plus grande que la phrase, devenait la grande affaire de l'interprétation et constituait désormais le thème et l'enjeu majeur de l'herméneutique." (p.49)

"C'est ainsi que j'en vins à proposer la formule : "expliquer plus pour comprendre mieux", formule qui devint en quelque sorte la devise de l'herméneutique, telle que la concevais et m'appliquais à le mettre en oeuvre." (p.51)

"Par-delà la critique de l'idéalisme husserlien, je tiens la phénoménologie pour l'indépassable présupposition de l'herméneutique, dans la mesure où pour la phénoménologie toute question portant sur un étant quelconque est une question portée sur le sens de cet étant." (p.58)

"Se comprendre, pour le lecteur, c'est se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d'émergence d'un soi autre que le moi, et que suscite la lecture." (p.60)

"Ce sont les exigences mêmes de la textualité qui m'ont en quelque sorte déporté vers le hors-texte par excellence que constitue l'agir humain." (ibidem)

"Ce sont ces déplacements imbriqués les uns dans les autres - déplacement de l'herméneutique du symbole vers l'herméneutique du texte, mais aussi déplacement de l'herméneutique du texte vers l'herméneutique de l'agir humain -, que l'analyse de la fonction narrative devait consacrer à l'époque de Temps et Récit." (p.61)

(...) Ce narcissisme philosophique eût été contraire à l'idée que je n'ai cessé de défendre, à savoir que la philosophie meurt si on interrompt son dialogue millénaire avec les sciences, qu'il s'agisse de sciences mathématiques, de sciences de la nature ou de sciences humaines;" (p.62)

"Ce que nous appelons "identité narrative", tant des individus que des communautés historiques, n'est-il pas le produit instable de l'entrecroisement entre l'histoire et la fiction ?" (p.75)

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